CHAPITRE 1
LA VICTOIRE
Le plus jeune prĂ©sident de lâhistoire de la RĂ©publique. LâEurope, Poutine exceptĂ©, plĂ©biscite Macron. Crise au Front national aprĂšs la dĂ©faite de Marine Le Pen. La petite vacherie dâAnne Hidalgo Ă lâĂ©gard du nouveau prĂ©sident.
AprÚs le Panthéon, la pyramide du Louvre
Dimanche 7 mai
Il a 39 ans. Il nâa jamais Ă©tĂ© dĂ©putĂ©. Il a lancĂ© son mouvement En marche ! il y a tout juste un an. Ă lâĂ©poque, lâensemble de la classe politique, Ă lâĂ©vocation quasi certaine de sa candidature Ă la prĂ©sidence de la RĂ©publique, se moque de lui. Le raille sĂšchement jusquâĂ la franche rigolade mĂ©prisante. « Macron ? Une bulle mĂ©diatique » entend-on, notamment du cĂŽtĂ© de ceux, qui seront ses ministres, tels Bruno Le Maire, François Bayrou et mĂȘme le premier dâentre eux, Ădouard Philippe. Eh bien, un an plus tard, Ă 20 heures, les chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision annoncent lâĂ©lection du jeune homme Ă la prĂ©sidence de la RĂ©publique avec 66 % des suffrages contre 34 Ă Marine Le Pen. Du jamais vu dans lâhistoire de notre pays. Hormis sous la RĂ©volution française, et Bonaparte, jamais un dirigeant du pays nâavait Ă©tĂ© si jeune. Jamais, depuis Georges Pompidou, et François Mitterrand, la France ne sâĂ©tait dotĂ© dâun chef de lâĂtat Ă©pris de littĂ©rature et mĂȘme de philosophie, puisque le jeune Macron fut, dĂšs lâĂąge de 22 ans assistant de Paul RicĆur. Câest chez lui, et chez sa grand-mĂšre bien aimĂ©e, qui lui inculquera le goĂ»t de la lecture, que Macron a puisĂ©, et puise toujours, son inspiration dans la gestion des affaires publiques. Pour cette raison, parenthĂšse qui nâest pas inutile, la façon dâagir de Macron ne ressemble en rien Ă celle dâun banquier. Sera-t-il un grand prĂ©sident ou plus prosaĂŻquement rĂ©ussira-t-il son mandat ? Parviendra-t-il Ă rĂ©former notre pays, Ă casser les codes, selon lâexpression convenue, bref Ă redonner du souffle, de la vigueur, de lâenthousiasme Ă une France fracturĂ©e qui a montrĂ© une grande dĂ©fiance Ă lâĂ©gard de la classe politique ? Les Français le diront dans cinq ans. Ils veulent du rĂȘve. De lâoptimisme.
Retrouver de lâespoir dans cette France si malmenĂ©e ces derniĂšres annĂ©es. Ils veulent que le chef de lâĂtat leur dise : « Rien nâest perdu, au contraire. »
Ă peine Ă©lu, Macron parle depuis son QG. Il est seul. Comme figĂ©. Ce soir, il ne renouvelle pas lâerreur du premier tour : son Ă©pouse, Brigitte est invisible. Puis, il se rend au Carrousel du Louvre. En quelques minutes, le nouveau prĂ©sident change. Dans la nuit, il traverse la Cour du Louvre, accompagnĂ© par lâOde Ă la joie, de Beethoven, devenu lâhymne europĂ©en⊠Trois minutes qui rappellent François Mitterrand, une rose Ă la main, circulant au PanthĂ©on en mai 1981. Ce nâest pas le fruit du hasard. Cette mise en scĂšne, Macron lâa dĂ©cidĂ©e lui-mĂȘme. La foule, qui, dĂšs 19 heures, a patientĂ© â eh oui â, avec un concert de rap, massĂ©e dans les jardins du Louvre, non loin de la Pyramide, composĂ©e pratiquement que de jeunes â 18-30 ans â, regarde ce spectacle sur les Ă©crans de tĂ©lĂ©vision. Macron avance. JupitĂ©rien. En regardant sa marche insolite, inĂ©dite, comment ne pas penser Ă quelquâun dâautre, ne serait-ce que par le physique. Mythique lui aussi : Bob Kennedy, le frĂšre de John Kennedy, qui sera son ministre de la Justice. MĂȘme regard bleu empreint de gravitĂ©. Et dâune certaine façon, de fragilité⊠Le nouveau prĂ©sident monte sur lâestrade installĂ©e prĂšs de la pyramide. HabitĂ© et pompeux : « Ce que vous reprĂ©sentez ce soir au Louvre, câest une ferveur, un enthousiasme, lâĂ©nergie du peuple de France (âŠ) Vous avez choisi lâaudace, et cette audace, nous la poursuivrons. »
Puis, il en vient aux Ă©lections lĂ©gislatives des 11 et 18 juin : « Notre tĂąche est immense et elle imposera de construire dĂšs demain une majoritĂ© vraie, une majoritĂ© forte. Cette majoritĂ© de changement, câest ce Ă quoi le pays aspire, et câest ce quâil mĂ©rite. » Une fois le discours dâEmmanuel Macron terminĂ©, celui-ci monte sur la scĂšne de lâesplanade du Louvre, avec toute sa famille, son Ă©pouse Brigitte, revĂȘtue dâune tunique de chez Dior, en tĂȘte avec lâune de ses filles Tiphaine, avocate de profession. Les photographes immortalisant la scĂšneâŠ
Ce qui fera dire au philosophe Michel Onfray, qui nâaime guĂšre la nouvelle RĂ©publique façon Macron : « Ăa commence comme Mitterrand, ça finit comme Trump ! » Allusion au prĂ©sident des Ătats-Unis, qui Ă peine Ă©lu, a fait monter sur scĂšne toute sa famille.
Ă lâEst de Paris, au chalet du Lac, dans le bois de Vincennes, oĂč est organisĂ©e une fĂȘte par le Front national, le changement est Ă lâordre du jour. Dâune tout autre nature : la transformation du FN, en un parti, disons plus ouvert. Lequel passe par un changement de nom, pour gommer dĂ©finitivement le souvenir des nostalgiques de lâOAS, de la collaboration ou de lâanti-gaullisme forcenĂ©, qui refait pĂ©riodiquement surface, notamment lors des consultations Ă©lectorales. Marine Le Pen laisse entendre que le FN ne doit pas ĂȘtre simplement ripolinĂ© mais transformĂ© de la cave au grenier. Normal : il est devenu, avec les 11 millions de voix recueillies au deuxiĂšme tour de la prĂ©sidentielle, la premiĂšre force dâopposition du pays. 11 millions, câest le double du score de Jean-Marie Le Pen engrangĂ© en 2002 lors de son affrontement avec Jacques Chirac. Y a-t-il vraiment la place en France pour la crĂ©ation dâun grand parti de droite, conservateur, souverainiste et anti-europĂ©en, qui, peu Ă peu, se substituerait au Front national ? Peut-ĂȘtre. Encore faut-il que le Front national, une fois pour toutes, mette dĂ©finitivement au vestiaire tout ce qui accrĂ©dite son penchant xĂ©nophobe, voire raciste. Quoiquâil sâen dĂ©fende. Ă cela, sâajoute une autre condition : que Les RĂ©publicains, oĂč Ă tout le moins, une majoritĂ© de ses membres â ce qui est loin dâĂȘtre sĂ»r â partagent le projet de lâhĂ©ritiĂšre Le Pen. Une rĂ©ponse, ou une Ă©bauche, sera donnĂ©e lors des lĂ©gislatives de juin. En attendant, Marine Le Pen tente dâoublier sa dĂ©faite en se mettant Ă danser un rock endiablĂ© avec un des cadres du FNâŠ
Objectif de Macron : obtenir la majoritĂ© absolue Ă lâAssemblĂ©e nationale
Lundi 8 mai
Nouvelle Ă©motion dâEmmanuel Macron : en compagnie de François Hollande, il participe aux cĂ©rĂ©monies de la fĂȘte de la Victoire de 1945 et ranime la flamme du Soldat inconnu sous lâArc de Triomphe. Le prĂ©sident sortant prĂ©sente au prĂ©sident Ă©lu le chef dâĂ©tat-major des ArmĂ©es, le gĂ©nĂ©ral Pierre de Villiers, qui nâest autre que le frĂšre de Philippe de Villiers. Souvenez-vous : ce dernier, le 20 aoĂ»t 2016, avait accueilli Macron au Puy-du-Fou, ce qui fera jaser Ă gauche et dĂ©plaira fortement Ă lâĂlysĂ©e. Câest Ă cette occasion que lâancien protĂ©gĂ© de Hollande dĂ©clarera : « Je ne suis pas socialiste. »
AprĂšs la cĂ©rĂ©monie, Macron, chaleureusement fĂ©licitĂ© par Nicolas Sarkozy, place de lâĂtoile, ne sera plus le prĂ©sident dâEn Marche ! Il dĂ©missionnera de son poste car il cesse dâĂȘtre militant. Il devient le prĂ©sident de la France tout entiĂšre. Avec un objectif prioritaire : gagner les lĂ©gislatives de juin. MĂȘme si tous les leaders politiques prĂ©viennent : ce pari est impossible Ă gagner. Un credo rĂ©pĂ©tĂ© par Florian Philippot, le vice-prĂ©sident du FN, Georges Fenech, le dĂ©putĂ© (LR) du RhĂŽne, rebelle Ă la candidature Fillon et Alexis CorbiĂšre, le fougueux porte-parole de Jean-Luc MĂ©lenchon. Effectivement, les sondages attestent que, si les lĂ©gislatives se dĂ©roulaient aujourdâhui, les dĂ©putĂ©s estampillĂ©s En Marche ! ne seraient pas certains dâobtenir la majoritĂ© absolue Ă lâAssemblĂ©e nationale. En effet, les candidats macronistes sont crĂ©ditĂ©s de 24 %, Les RĂ©publicains, de 22 %, le Front national, de 21 %, la France insoumise de MĂ©lenchon devant se contenter de 15 %. Et quand on sait que selon un autre sondage Ipsos, 61 % des Français ne souhaitent pas que Macron puisse sâappuyer sur une majoritĂ© absolue Ă lâAssemblĂ©e, le nouveau prĂ©sident va devoir batailler ferme, au cours de ces quatre semaines, pour engranger des suffrages⊠Sinon, ce sera la cohabitation qui pourrait dĂ©boucher â câest le vĆu des LR â sur lâentrĂ©e Ă Matignon de François Baroin, vieux routier de la politique malgrĂ© ses 52 ans, il Ă©tait dĂ©jĂ secrĂ©taire dâĂtat en 1995 du prĂ©sident Chirac.
Emmanuel Macron dispose dâun gros atout, au niveau international : les soutiens immĂ©diats, Ă peine quelques heures aprĂšs son Ă©lection, des principaux dirigeants de la planĂšte, qui lui confĂšrent une stature dâenvergure. Câest Angela Merkel, la chanceliĂšre dâAllemagne, qui affirme que la victoire de Macron est « une victoire pour une Europe forte et unie. » Câest Theresa May, Premier ministre britannique, qui « se rĂ©jouit de travailler avec le nouveau prĂ©sident français. » Câest Justin Trudeau, le Premier ministre canadien qui se dit « impatient de travailler avec M. Macron » JusquâĂ Donald Trump, qui « fĂ©licite le nouveau prĂ©sident français pour sa large victoire » et se dĂ©clare lui aussi « impatient de travailler avec lui. » Une gentillesse qui ne fait guĂšre plaisir Ă la candidate vaincue.
Seul Vladimir Poutine, tsar de Russie demeure discret, sans manifester dâenthousiasme particulier Ă lâĂ©gard du prĂ©sident français. Il est vrai que sa prĂ©fĂ©rence penchait du cĂŽtĂ© de Marine Le Pen quâil a reçue au Kremlin en pleine campagne Ă©lectorale. Il nâempĂȘche. Au total, une belle journĂ©e pour le prĂ©sident Ă©lu, qui dans lâimmĂ©diat, doit trouver, dâici au lundi 15 mai, un nouveau premier ministre. Sur ce choix, il reste muet. Ses proches collaborateurs â Richard Ferrand, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral dâEn Marche ! dĂ©sormais dĂ©nommĂ© la RĂ©publique en marche â ou GĂ©rard Collomb, le maire de Lyon jurent quâils ignorent tout du nom du futur hĂŽte de Matignon. Tout ce qui transperce, câest que lâĂ©lu devrait ĂȘtre un homme ou une femme au profil neuf. Mais il faut aussi quâil puisse arguer dâune certaine expĂ©rience et susciter un large consensus. Ni trop Ă droite, ni trop Ă gauche. La quadrature du cercle. JusquâĂ prĂ©sent, on susurrait des noms. Ce 8 mai, les journalistes vont plus loin. Tels des bookmakers, ils lancent des noms : Edouard Philippe, le maire du Havre, esprit libre, proche de JuppĂ©, un temps â deux ans â membre du PS et sĂ©duit par Michel Rocard â apparait en premiĂšre ligne. Pas loin, Richard Ferrand, premier dĂ©putĂ© socialiste Ă avoir ralliĂ© Macron. Pas loin non plus, GĂ©rard Collomb, le maire de Lyon et une inconnue du grand public, la dĂ©putĂ©e europĂ©enne Sylvie Goulard, remarquable connaisseuse de lâEurope, ancienne collaboratrice de Romano Prodi qui entretient des relations amicales avec Angela Merkel. Bruno Le Maire a Ă©galement la cote⊠Attendons le choix prĂ©sidentiel. Peut-ĂȘtre que cette liste des « papabile » sera-t-elle totalement dĂ©mentie.
Quand un ancien Premier ministre va Ă la soupe
Mardi 9 mai 2017
« Ă la soupe⊠soupe⊠soupe ! » Tout le monde se souvient de cette comptine pour enfants. Manuel Valls, lâancien premier ministre sâen souvient forcĂ©ment. En tout cas, sa dĂ©marche a de quoi dĂ©sorienter : il souhaite ĂȘtre candidat dans lâEssonne comme candidat dâEn Marche !, dĂ©sormais la RĂ©publique en marche. Quâil demande lâinvestiture, lui rĂ©torque sĂšchement Christophe Castaner, dĂ©putĂ© des Alpes-de-Haute Provence, lâun des fidĂšles de Macron. Lequel doit bien rire de cette demande ! Lâancien ministre de lâĂconomie nâoublie pas comment Valls lâa rabrouĂ©, en sĂ©ance publique, Ă lâAssemblĂ©e nationale, lors de la discussion de la loi Travail en lui imposant lâarticle 49-3 de la Constitution. Maintenant, le voici qui annonce la mort du PS et frappe Ă la porte de la RĂ©publique en marche. Peut-ĂȘtre obtiendra-t-il lâinvestiture, mais est-il sĂ»r de retrouver son siĂšge Ă lâAssemblĂ©e nationale, tant au sein de lâopinion que du PS ? Car il reste celui qui a « flinguĂ© » â le verbe a Ă©tĂ© utilisĂ© par Macron â François Hollande lâempĂȘchant de solliciter le renouvellement de son mandat. Ă Evry, la campagne de Valls ne sera pas une partie de plaisir en raison de la concurrence dâune candidate En Marche ! (Elle sera finalement abandonnĂ©e. Lâancien Premier ministre affrontera une candidate de la France insoumise et lâemportera aprĂšs une campagne trĂšs tednue.) Seule certitude : Manuel Valls ne fera pas partie du prochain gouvernement. Ne nous y trompons pas : dâautres viendront Ă la soupe. Dâores et dĂ©jĂ , un membre Ă©minent des RĂ©publicains fait des appels du pied pour faire un bout de chemin avec Emmanuel Macron. Il sâagit de Bruno Le Maire, lâancien ministre de lâAgriculture de Nicolas Sarkozy qui, en fĂ©vrier, jurait que Macron nâavait « aucun projet. » Le dĂ©putĂ© de lâEure â il a pris la circonscription de Jean-Louis DebrĂ© â est un habituĂ© du jeu de saute-mouton. Le soir des rĂ©sultats des primaires de la droite et du centre oĂč il a dĂ» se contenter dâun score ridicule (2,5 %), il se rallie Ă François Fillon, dans lâespoir, affirment les mauvais...