Les normopathes
« La femme sage bâtit sa maison, et la
femme insensée la renverse de ses
propres mains. »
Livre des Proverbes XIV-1
Rue de la Pourvoierie : c’est dans un bel immeuble blanc versaillais que je me rendis pour rencontrer le Dr Paul Bensussan, très médiatique expert-psychiatre qui s’illustra quelques mois plus tard dans l’« affaire des bébés congelés » Courjault de Tours en évacuant le déni de grossesse. Il m’avait donné rendez-vous à 14 h et à mes enfants à 14 h 30. J’étais dans la salle d’attente de son cabinet un quart d’heure en avance. À 14 h, le Dr Paul Bensussan entrouvrit sa porte, il me vit, il me dit bonjour, et il referma sa porte. Les minutes passèrent. Je pensai être reçu seul, mais je compris qu’il s’agissait d’une confrontation pour moi lorsque mes enfants et leur mère furent reçus à 14 h 30, et que j’entrai finalement dans son bureau… à 15 h.
Commença alors un long échange entre Madame et le praticien, pendant lequel nos enfants me collèrent et cherchèrent ma protection et mon affection. Il le remarqua et je répondis : « C’est parce que je ne les vois pas beaucoup ». J’aurais pu poursuivre l’échange en disant les difficultés que j’éprouvais à les voir à cause des multiples obstacles élevés par la mère en termes d’horaires, de trajets, de disponibilités, d’habits non fournis, de communications téléphoniques aléatoires, mais je vis bien que l’heure n’était pas à l’écoute en ce qui me concerne, sentiment confirmé lorsque je tentai de m’immiscer dans le dialogue : « Laissez Madame exprimer sa vérité ».
Les quelques rares paroles que cet éminent praticien daigna m’adresser en trois heures d’entretien étaient très orientées, concernèrent mes principes éducatifs : pour quelle raison m’interroger à ce sujet ? ; concernèrent mon passé psychiatrique : je répondis qu’une expertise avait déjà eu lieu dix-huit mois plus tôt ayant authentifié un surmenage et que j’étais actuellement en état de choc ; et concernèrent la fréquence de nos rapports sexuels (!) : j’en révélais une dizaine par mois, malgré mon surmenage et le décès récent de mon père. Rien ne m’était épargné, pendant que Madame racontait tranquillement qu’elle avait dû, pendant toutes ces années de vie commune, « faire l’impasse sur elle-même » à cause de moi, à cause de nous. Ses maternités étaient donc des obstacles à son épanouissement personnel. Ce que j’entendais était tout bonnement incroyable…
Je sortis de cette confrontation très perplexe, n’en comprenant pas les raisons, et ne comprenant pas pourquoi nos enfants étaient à ce point impliqués par les magistrats et par les médecins dans une procédure qui ne les concernait pas. En rejoignant ma voiture garée non loin, je postai un courrier au Conseil départemental de l’Ordre des médecins des Yvelines pour signaler l’attitude de ces deux psychiatres consultés en présence de Madame, qui me demandaient de me faire hospitaliser, alors que j’étais suivi dans la Nièvre par une psychologue puis par un psychiatre pour un surmenage, et alors que je devais payer une pension alimentaire, un loyer, des frais d’avocat et d’expertise conséquents, et recevoir régulièrement mes enfants.
Juin 2000 : À chaque départ des enfants, c’est le gros blues… Je n’ai pu les ramener ce soir, ma vieille Peugeot 205 étant en panne d’allumeur. Mon frère s’est chargé de leur retour.
Jeudi, je suis allé avec une amie et ses filles au Parc Floral de Vincennes. Il y avait beaucoup d’enfants, et je n’ai pas pu rester longtemps pour cette raison, ça me fait trop penser au temps que je ne passe pas avec les miens. C’est très douloureux comme sentiment.
Je me demande chaque soir comment je vais faire pour supporter une telle situation pendant vingt ans… Je suis évidemment, comme bien des pères divorcés, celui qui est en mesure d’atténuer les heurts de par mes concessions. Florence m’accusait de ne pas en faire du temps où nous étions ensemble, alors qu’elle n’en a jamais pris la mesure. Pour la troisième fois, elle me réclame un avis d’imposition que je n’ai pas. Je lui ai dit de s’adresser au Centre des impôts, elle a pesté. Je lui ai rétorqué que, les ayant subtilisés lors de son départ, je n’ai pu demander l’aide juridictionnelle. De toute façon, la plupart des avocats versaillais refusent ce mode de financement, et les rares qui acceptent ne défendent pas leur client.
Je viens de retrouver un papier griffonné par Florence, sur lequel figure le décompte de ses avoirs financiers, à savoir 520 000 F. Elle a donc thésaurisé à mon insu pour préparer son départ. Ce qui m’écœure dans cette histoire, ce sont la dissimulation dont elle a fait preuve, et les reproches du style « nous cohabitons » pendant qu’elle ouvrait tous ces comptes à droite et à gauche !
Le rapport d’expertise fut accablant pour moi. J’y appris que Madame s’était mariée par sécurité ; n’avait pas désiré ses enfants ; que le troisième enfant a été conçu – égoïstement – pour nous rapprocher ; que la sexualité se dégradait (comme si elle ne dépendait que de moi !) ; toutes choses incroyables… :
« M. Marville : instaure d’emblée un contact médiocrement syntone, marqué par une certaine méfiance et une rigidité apparente.
Il présente à l’évidence tous les traits de caractère d’une personnalité paranoïaque : psychorigidité, susceptibilité, méfiance, tendance interprétative, froideur affective, avec une inhibition et une introversion importante, qui lui donnent un aspect relativement fermé. Sur cette personnalité prémorbide de type paranoïaque est survenu à certains moments un délire tout à fait typique, avec des thèmes polymorphes essentiellement persécutifs et des mécanismes principalement interprétatifs.
Certains thèmes délirants ont été depuis critiqués, ce qui témoigne d’une amélioration partielle. En revanche, il nous est apparu lors de notre entretien que d’autres thèmes délirants n’avaient fait l’objet d’aucune critique, et que d’une certaine façon, le danger de réactivation était toujours présent. »
Suit un intermède de dix lignes élogieuses concernant Mme Marville.
« Sur le plan des compétences parentales, nous pouvons dire que M. Marville se montre un père tendre, patient, vigilant, en tout cas pour la sécurité physique de ses enfants. En revanche, nous émettons quelques réserves sur la sécurité morale qu’il est capable d’offrir à ses enfants, certaines conceptions éducatives nous ayant paru plutôt fantaisistes, et pas forcément sécurisantes. De surcroît, certaines de ses obsessions, voire de ses thèmes délirants, le rendent hypervigilant dans certains domaines, ce qui pose le problème de créer chez les enfants un degré d’anxiété anormal. Par ailleurs, il nous a parlé de ses conceptions, notamment sur l’autodiscipline et l’éducation par l’exemple, qui ne nous paraissent pas forcément adaptées à de très jeunes enfants. »
Suivent neuf lignes élogieuses concernant Mme Marville ; et trente-trois lignes concernant nos enfants, que le Dr Paul Bensussan prétend avoir reçus seuls…
« Conclusion : Nous avons affaire à deux conjoints souhaitant chacun voir fixer la résidence habituelle des enfants à son domicile. Mme Marville, chez qui les enfants sont actuellement domiciliés, nous est apparue tout à fait compétente sur le plan maternel, elle est de surcroît utilement secondée par sa propre mère, qui a évidemment la disponibilité qu’elle ne pourra plus avoir à l’issue de son congé de formation.
Il n’y a aucune raison sérieuse d’envisager un changement de résidence habituelle des enfants, ce d’autant que M. Marville a présenté et présente peut-être encore une pathologie psychiatrique sérieuse, associant un délire chronique interprétatif sur une personnalité prémorbide de type paranoïaque.
Mme Marville, traumatisée par la pathologie psychiatrique de son père, n’a pas supporté les troubles psychiatriques de son conjoint. Elle met essentiellement en avant ce motif pour expliquer sa volonté de séparation.
La question la plus délicate à aborder est donc celle de l’incidence possible des trouble...