PREMIERE PARTIE
Un enseignement supérieur inefficient
« L’université c’est une catastrophe.
Mon beau pays étonne parfois de manière affligeante »
Michel Rocard,
Ancien Premier ministre
Le fait majeur qui caractérise les handicaps de notre enseignement supérieur, c’est le sous développement indigne dans lequel la nation a confiné depuis si longtemps son université. On a tous vu ces photos d’immeubles décatis, de murs délabrés, de salles de cours prenant l’eau, de façades couvertes de graffitis, autant de signes de décrépitude, au sens propre, qui nous font honte, surtout lors de l’accueil d’étudiants étrangers. Une petite visite au site « universitesenruines » sur Tumblr suffit à comprendre. Grâce au Plan Campus de 2008, des progrès ont été accomplis. Mais il reste fort à faire. A Dauphine, fac payante qui se veut l’une des plus modernes de notre capitale, située dans les beaux quartiers, les WC offrent le spectacle répugnant de murs recouverts de graffitis obscènes, d’absence de papier hygiénique, de portes qui ne ferment pas… (Situation vécue en novembre 2015) On n’ose pas dire ce qu’il en est des facs moins riches. Indigne, on vous dit.
Et pourtant, tout le monde en France, depuis un demi siècle, s’est accommodé de « la misère des facs ». Comme si cela allait de soi. Cela suggère que dans l’imaginaire des français, notre enseignement supérieur, c’est les Grandes Ecoles, source d’intense fierté (Polytechnique ! Normale Sup ! l’ENA ! Les Mines ! Sciences Po !...) Et que l’université, c’est un machin annexe, où il y a des intellectuels et des chercheurs, et on ne sait pas trop ce qu’ils font. Et on s’en fiche.
Michel Rocard : l’université française expliquée aux Chinois.
Pour donner un aperçu du regard des pouvoirs publics sur l’université, il faut se faufiler, comme une petite souris, dans un amphithéâtre d’une université chinoise lorsqu’un ancien Premier Ministre français, Michel Rocard, y décrit notre système d’enseignement supérieur.
Fils d’un éminent savant, le physicien Yves Rocard, impliqué dans la mise au point du programme nucléaire français, Michel Rocard fut chargé en 2009, avec Alain Juppé, d’animer la Commission devant procéder à l’attribution des 35 milliards du « Grand Emprunt » lancé sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Ces deux « sages » décidèrent qu’il fallait affecter 22 milliards à l’université et à la recherche, pour leur sortir la tête de l’eau. Cette mission conduisit Rocard à inspecter les arcanes de nos facs. Rare politique à avoir entrepris une telle expédition il fut invité, en novembre 2013, par l’université Jiao Tong, à Shanghaï, qui établit le célèbre classement mondial des universités (dit « Palmarès de Shanghaï » cf page 69), à présenter notre opération « grand emprunt » et à expliquer l’université française aux chinois. Son exposé, que d’aucuns pourraient rebaptiser « L’université française pour les nuls », a été très peu médiatisé. Il constitue pourtant un saisissant résumé, tragi-comique, de la façon dont un non initié peut percevoir notre enseignement supérieur. Très à propos pour introduire le présent chapitre. En voici un extrait.
« Le fait que dans vos classements il y ait, selon les années, une ou deux universités françaises parmi les cent premières (en fait : deux ou trois, selon les années, plus une école, Normale Sup) et moins d’une dizaine dans les deux cents premières fut pour vous, chinois, un sujet d’étonnement. La pays de Descartes, Condorcet, Carnot, Lavoisier, Pasteur et tant d’autres serait il en train de déserter le savoir ? Mais ce qui est pour vous un objet d’étonnement fut pour nous français la révélation brutale et tragique d’une catastrophe que seuls les connaisseurs soupçonnaient, et qui commence à se manifester depuis quelques années de manière grave : un taux d’échec anormalement élevé des étudiants en cours d’études, une détérioration profonde de notre balance extérieure de brevets et licences, un affaissement de notre langue dans la floraison intellectuelle du monde, etc. (…) Nous sommes passés de 100 000 à 2 millions d’étudiants en 40 ans. Naturellement les moyens financiers n’ont pas suivi. Parmi les résultats : un étudiant sur deux échoue en fin de première année et disparaît sans diplôme sur le marché du travail. (…)
Vous avez souhaité tout comprendre, m’a-t-on dit. Alors voici. En 1806 Napoléon remplace les anciennes universités par des facultés. Péniblement construites en plus d’un siècle, celles-ci restent faibles, balbutiantes et dépendantes de l’Etat. Devant ce désastre, les forces économiques, les élites scientifiques ou littéraires, et même – voire surtout – l’Etat ont cherché les moyens de limiter la casse et de protéger les formation des élites et la transmission du savoir supérieur. Pour ce faire, tous, les derniers rois, la Révolution, l’Empereur, les Républiques et l’industrie privée ont créé des écoles supérieures restreintes et hautement qualifiées (…) prétendant au titre de grande école. Beaucoup sont publiques, certaines privées. Toutes sont très sélectives, petites, et talentueuses. Mais leur taille et leur vocation limitent grandement leur accès à la recherche.
Du coup, pour cette dernière, l’Etat a du multiplier les grands établissements spécialisés. Il y en a pour la médecine, pour la mer, pour l’agriculture, pour l’atome, pour un peu tout. Et là, l’argent est arrivé. Tous sont puissants, efficaces, talentueux, spécialisés et au fond assez isolés. Tous sont très autonomes, coupés en tout cas de l’université. Dépendre éventuellement d’une université ou même du ministère de l’Education est leur terreur. Ils n’ont guère l’habitude et au fond n’aiment pas beaucoup travailler ensemble. Mais ce qu’il reste des succès de la recherche en France tient largement à eux.
Voilà le paysage.
Maintenant une anecdote pour vous faire sourire. Les gouvernements ont tout de même parfois cherché à réformer le système. Le gouvernement de Nicolas Sarkozy a même eu une haute ambition : donner leur autonomie aux universités pour leur permettre de se renforcer. La catégorie française des professeurs de l’enseignement supérieur doit être, toutes langues, toutes pratiques religieuses, toutes couleurs de peau, tous niveaux de savoir et de revenus confondus, la seule au monde capable de faire grève pour combattre sa propre autonomie. (…) C’est une catastrophe. Mon beau pays étonne parfois, de manière affligeante. »
Décrivant ensuite la réforme Sarkozy et le travail de sa commission du Grand Emprunt, Rocard conclut toutefois sur une note plus positive : « l’université française c’est la caverne d’Ali Baba : nous y avons découvert à de nombreuses reprises des pépites insoupçonnées se situant à la pointe du savoir mondial. Pour être industriellement affaiblie, la France reste un pays intelligent. »
Voilà. Un bon résumé de l’université française : tout à la fois « une catastrophe dans un pays intelligent » et « une caverne d’Ali Baba ».
Une université mal aimée
1. Seulement un bachelier sur trois opte pour l’université
Eh oui, l’université est le parent pauvre – très pauvre – de notre système éducatif. Et de fait il ne s’y aventure qu’un bachelier sur trois ! En 2014 sur 100 bacheliers, 25 n’avaient pas poursuivi vers le Supérieur : soit ils étaient entrés dans la vie active, soit ils ont été en apprentissage (surtout des bacheliers professionnels, ce qui est dans la logique de leur bagage.) Sur les 75 restants, 8 avaient été dans des écoles privées recrutant à bac, 18 dans des STS, qui sont sélectives, 9 dans des IUT (sélectifs), et 7 dans des prépas, sélectives. Au final il n’en était resté que 33 pour intégrer la fac classique. Un bachelier sur trois seulement va en fac ! On nous rétorquera que les IUT font partie de l’université. Oui, mais c’est l’université sélective. Si on se limite aux bacheliers généraux, ceux qui sont « formatés » pour réussir des études longues, il ne s’en trouvait qu’un sur deux pour aller en fac non sélective. En 2016 ces chiffres restaient inchangés : seule la moitié (précisément 54 %) des bacheliers de la filière générale avait pris le chemin de la fac (c’est à dire l’université, en excluant les IUT sélectifs), ce qui est anachronique puisque ce sont eux les mieux préparés aux études longues en fac. Et, en 2015, moins de la moitié de ceux-là décrochaient la licence.
Comment l’université peut elle redresser son image dans ces conditions ? Comment les profs les plus capés qui y exercent peuvent-ils en ressentir une fierté d’appartenance ? Au total 40 % des entrants en fac n’y sont plus trois ans plus tard. C’est un gâchis affreux, source d’innombrables souffrances ; qui pourraient être évitées avec un meilleur système d’orientation et plus de moyens investis dans le premier cycle.
« Tout sauf l’université ! »
Que trahissent ces constats ? Que ne se retrouvent en fac que ceux qui ne sont pas parvenus à faire autre chose. Qui n’ont pas pu affronter les systèmes sélectifs. Un ancien président de l’excellente université Pierre et Marie...