Bumuntu ou la culture de l'excellence
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Bumuntu ou la culture de l'excellence

La praxéologie

  1. 294 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Bumuntu ou la culture de l'excellence

La praxéologie

À propos de ce livre

La thèse centrale aux diverses harmoniques qui traverse le premier tome se prolonge en ce deuxième tome avec un accent mis sur quelques domaines de son application: la démocratie, l'éducation et l'interculturalité. En effet, les fondamentaux du bumuntu ne se comprennent et ne prennent toute leur épaisseur qu'en rapport avec l'action, la praxis.

Informations

Éditeur
Academia
Année
2017
ISBN de l'eBook
9782806121639

Chapitre 1 – La démocratie
selon le bumuntu

Le bumuntu est une excellence de vie individuellement et collectivement. En tant que telle, cette excellence de vie se décline comme bonheur partagé. La plénitude de vie qui se matérialise en bonheur partagé ne peut être effective que si elle est encadrée par les structures et les institutions démocratiques. Les institutions justes qui encadrent l’être ensemble des hommes devraient ellesmêmes être animées par les hommes-sources qui incarnent le bumuntu afin de matérialiser le désir du bonheur partagé. Ces institutions justes ne peuvent s’épanouir que dans une démocratie qui en garantit la procédure et l’exercice. La démocratie, forme de gouvernement qui correspond le mieux à l’être-ensemble juste et bien de l’homme, devrait s’accompagner d’une problématisation en vue de sa perfectibilité. Marquée par l’inachèvement du fait de l’absence de fondement, la démocratie se caractérise par une indétermination qui, loin d’être négative, la maintient dans l’orbite de la confrontation ouverte, de la perfectibilité. On ne discutera pas ici de cette fragilité14. On épingle certaines fragilités génératrices du déficit démocratique. Le dysfonctionnement des systèmes démocratiques actuels15, plus remarquable en Afrique, proviendrait d’une triple fragilité tributaire d’une triple primauté de : a) la majorité au détriment de l’excellence, b) la leadercratie et/ou particratie au détriment de la démocratie participative et délibérative, c) la procédure démocratique au détriment de la culture démocratique. À cette triple fragilité, il y a lieu de proposer une triple convergence entre : a) la majorité et l’excellence, b) la leadercratie et/ou particratie et la démocratie participative et délibérative, c) la procédure démocratique et la culture démocratique. La culture démocratique devrait mettre l’accent sur l’éducation à la résolution des conflits selon la médiation praxique de la palabre africaine.

1.1. Le principe de la majorité et le principe de l’excellence

« Constitutionnel, l’État démocratique s’appuie sur les principes de la majorité (“majority rule”) et celui de la participation libre et égale des citoyens aux affaires de la cité »16. En démocratie, le pouvoir de la majorité est prédominant et irrésistible. Prépondérant car la majorité possède une puissance de fait et d’opinion grande. Irrésistible dans le sens où une fois la majorité constituée sur une question, il n’y a point d’obstacles pour l’arrêter, retarder sa marche et lui laisser le temps d’écouter les plaintes de ses victimes17. On dirait que l’opinion du plus grand nombre ou la raison de la majorité est toujours la plus forte sans être nécessairement la meilleure. On croit volontiers que la vérité se trouve du côté du plus grand nombre. Le principe de la majorité assure non seulement l’accession au pouvoir mais aussi sa légitimité. Selon Alexis de Tocqueville, l’origine de tous les pouvoirs se trouve dans les volontés de la majorité. « La législature est, de tous les pouvoirs politiques, celui qui obéit le plus volontiers à la majorité »18. Tous les partis, ceux de la minorité y compris, reconnaissent les droits de la majorité parce que tous espèrent pouvoir un jour les exercer à leur profit19.
À vrai dire, en démocratie, il y a primat de la majorité, voire dictature de la majorité. Sur ce point, les analyses de Tocqueville restent pertinentes et sont d’une brûlante actualité20. Dénonçant l’omnipotence de la majorité aux États-Unis, il martèle : « il est de l’essence même des gouvernements démocratiques que l’empire de la majorité y soit absolu ; car en dehors de la majorité, dans les démocraties, il n’y a rien qui résiste »21. Certes, en s’appuyant sur le principe le pouvoir arrête le pouvoir, la Constitution américaine prévoyait un dispositif pour éviter l’oppression de la minorité par la majorité : « le législatif est divisé, l’exécutif a une énergie propre sans pouvoir usurper la souveraineté, et les tribunaux sont indépendants tout en jouant un rôle politique central à travers le contrôle de la constitutionnalité des lois »22. Or c’est là où se logent les dangers de l’omnipotence de la majorité, à savoir l’instabilité des lois, l’influence de la majorité sur l’exécution de la loi et sur l’action de l’administration publique. Les graves imperfections de la démocratie américaine, malgré les règles constitutionnelles, n’échappent pas au peuple américain qui estime que les gouvernants, les fonctionnaires et les magistrats sont au service de la majorité. Dans ces conditions, il n’y a que peu de garanties contre la tyrannie. À qui s’adresser en cas d’injustice ? « À l’opinion publique ? C’est elle qui forme la majorité ; au corps législatif ? Il représente la majorité et lui obéit aveuglément ; au pouvoir exécutif ? Il est nommé par la majorité ? La force publique n’est autre chose que la majorité sous les armes ; au jury ? Le jury, c’est la majorité revêtue du droit de prononcer des arrêts : les juges eux-mêmes, dans certains États, sont élus par la majorité »23. Il s’agit là d’une technocratie juridique préjudiciable aux libertés individuelles. En dénonçant l’ambiguïté de la révolution démocratique, Alexis De Tocqueville attire l’attention sur une fragilité qui guette toute démocratie qui se repose sur ses oreillers. « Le régime majoritaire peut facilement basculer en un subtil, mais redoutable système totalitaire. Le principe de la majorité ne suffit pas et peut engendrer, s’il n’est pas soumis à des règles de justice politique ou de constitutionnalité, à l’idolâtrie du plus grand nombre et dériver vers une logique arithmétique de la foule »24.
On l’aura compris, l’omnipotence de la majorité engendre les abus multiformes qui freinent la démocratie. La majorité régit souverainement la société par des lois politiques. En favorisant le despotisme légal du législateur et l’arbitraire du magistrat, le monopole de la majorité conduit à la suppression et au nivellement du débat démocratique. La mainmise de la majorité se fait tellement écrasante qu’elle induit l’effet d’alignement de l’opinion sur son idéologie instituée en pensée unique. « La majorité étant la seule puissance à laquelle il soit important de plaire, on concourt avec ardeur aux œuvres qu’elle entreprend ; mais du moment où son attention se porte ailleurs, tous les efforts cessent »25. La pensée unique de la majorité se transforme aisément en despotisme de la pensée. Penser en dehors des canons du chef ou leader de la majorité entraîne un isolement politique, voire le bannissement ou la mort politique. L’empire de la majorité étouffe la pensée, il dispense à la foule de penser en lui fournissant des prêts-à-penser de toutes sortes. On se trouve sans le vouloir en résidence surveillée de la pensée, on consomme une pensée standardisée. « La majorité vit donc dans une perpétuelle adoration d’ellemême »26. L’idolâtrie de l’adoration de soi, appuyée par un discours auto-laudatif, renforce l’ego de la majorité au pouvoir tout en la rendant sourd aux cris et aveugle à la misère de la majorité silencieuse. Le despotisme de la majorité contribue à l’étouffement des ambitions des hommes politiques même au sein des partis majoritaires. Pire la majorité au pouvoir se distingue par son hypocrisie : elle se complait dans le fait de ne jamais afficher son vrai caractère et exige le patriotisme au peuple sans être elle-même attachée au patriotisme. La majorité a souvent les goûts et les instincts d’un despote27.
Et pourtant, Tocqueville vante a bien d’égard les mérites propres au régime américain parce qu’il représente une synthèse originale entre les exigences libérales classiques et les aspirations propres de la démocratie. Dans le système américain, la puissance des organes représentatifs est tempérée par l’énergie du pouvoir exécutif, la centralisation politique par le gouvernement local, et la souveraineté populaire par le règne du droit et par la puissance politique des juges. Insistons sur ces trois contrepoids à l’omnipotence de la majorité. D’abord, l’absence de centralisation administrative. La majorité nationale ne fait pas tout, elle délègue le pouvoir d’exécution de ses volontés souveraines aux magistrats et aux comtés. Ensuite, l’esprit légiste. Les légistes ont une autorité et une influence au point de constituer la plus puissante barrière contre les écarts de la démocratie. Les légistes, qui ont les goûts et les habitudes de l’aristocratie, font pénétrer leur esprit au sein des législatures, dans l’administration et cet esprit finit par donner au peuple lui-même quelque chose des instincts des magistrats. « Ce que les légistes aiment par-dessus toutes choses, c’est la vie de l’ordre, et la plus grande garantie de l’ordre est l’autorité. Il ne faut pas d’ailleurs oublier que s’ils prisent la liberté, ils placent en général la légalité au-dessus d’elle ; ils craignent moins la tyrannie que l’arbitraire »28. Enfin, le système du jury. Il est une conséquence directe et extrême du dogme de la souveraineté du peuple et du vote universel. La magistrature fait pénétrer l’esprit légiste jusque dans les derniers rangs de la société à l’aide du jury.
La tyrannie de la majorité pourrait disparaître si la liberté, fondement de la démocratie et condition de l’égalité, permet à l’homme démocratique de conserver un minimum de distance avec ses propres croyances et d’établir les liens sociaux autres que ceux de l’intérêt. Ce qui suppose une capacité de décentrement et d’oubli de soi qui se situe au-delà du naturel et en appelle à une dimension éthique. C’est pourquoi, le principe politique de la majorité devrait aller de pair avec le principe éthico-anthropologique de l’excellence. En ce sens, on peut avancer une première l’hypothèse de la perfectibilité de la démocratie : la démocratie gagnerait en force et en cohérence s’il y a convergence entre la loi de la majorité et la loi de l’excellence. Et une éducation du peuple et des dirigeants à une culture de l’excellence rendrait cette convergence plus opérante.
Autrement dit, le candidat ou le parti majoritaire devrait être aussi un candidat ou un parti excellent. Le candidat ou le parti excellent est celui qui incarne le bumuntu29. On a vu que le bumuntu connote le fait d’avoir une personnalité, d’être homme. Il traduit aussi certaines réalités à portée éthique telles que la considération, la dignité, l’estime. On présenterait le bumuntu comme une déhiscence de l’humain, le nœud où se dénoue en se renouant l’humain, le bourgeon où l’humain germe, croît, fleurit et éclate. Le bumuntu procède de l’être-homme (muntu), exprime l’être-homme et est le miroir de l’être-homme. Selon qu’on a ou pas le bumuntu, on est soit dans le type hommes-sources, soit dans le type hommes-boues. Ceux-là sont des hommes-excellents, ceux-ci sont des hommes-médiocres.
La convergence entre la loi de la majorité et la loi de l’excellence implique que la majorité est composée des hommes-sources. Il n’y a qu’une telle convergence qui peut donner une configuration de l’excellence à la démocratie. Comme culture de l’excellence, le bumuntu entraîne des ruptures susceptibles de transformer le vivre-ensemble d’un peuple. Parmi ces ruptures, deux méritent toute l’attention. D’une part, il y a la mise en place des institutions justes qui encadrent le vivre-ensemble en s’appuyant sur la culture de l’excellence et l’éducation des peuples et des dirigeants à tout faire pour la promotion de la culture de l’excellence. Toutefois, il ne suffit pas d’avoir des institutions justes, il faut en plus avoir des animateurs justes et excellents des institutions car les institutions valent ce que valent ceux qui les animent. En effet, les structures conditionnent les hommes mais ce sont les hommes qui les créent pour les hommes et les transforment pour les hommes. Les structures doivent s’enraciner dans le bumuntu, refléter, traduire le bumuntu et permettre ainsi aux hommes d’incarner le bumuntu sous peine de devenir sclérosées, étouffantes et destructrices des hommes. Il est vrai que les hommes passent, les institutions demeurent. C’est pourquoi, les hommes doivent se battre pour mettre en place des institutions fortes qui sont à la fois justes et excellentes. Dans Histoire et vérité, P. Ricœur « faisait déjà remarquer que c’est dans la charité que se trouve le sens profond et final des institutions, dans la mesure où, sous la figure de la justice, les institutions sont mues par le bien et le respect de la personne »30. P. Ricœur va même plus loin : il considère les institutions qui ne rendent pas service aux personnes comme vaines. « Le sens final des institutions, c’est le service rendu à travers elles à des personnes ; s’il n’y a personne à en tirer profit et croissance, elles sont vaines. Mais ce sens final, précisément, demeure caché ; nul ne peut évaluer les bienfaits personnels prodigués par les institutions ; la charité n’est pas forcément là où elle s’exhibe ; elle est cachée aussi dans l’humble service abstrait de postes, de la sécurité sociale ; elle est bien souvent le sens caché du social »31. Pour mettre en place les institutions dont la finalité est la charité, le service aux personnes, la croissance des personnes, la création et la promotion des liens sociaux, il faut des hommes-sources, des hommes visionnaires, des leaders charismatiques, des hommes capables d’oubli de soi et d’abnégation pour le service du peuple. Les hommes-sources...

Table des matières

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Copyright
  4. Titre
  5. Introduction générale
  6. Chapitre 1 – La démocratie selon le bumuntu
  7. Chapitre 2 – L’éducation à la culture de l’excellence
  8. Chapitre 3 – Le bumuntu et l’interculturalité
  9. Conclusion générale
  10. Bibliographie
  11. Table des matières

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