Ce livre interroge les liens qui soudent de grandes souffrances avec les violences sociales dont elles témoignent. La traque de liens fuyants et silencieux engage les ethnologues et les psychologues dans le travail au contact de familles en migration ou de commissions qui évaluent leurs demandes, mais aussi le long d'errances personnelles et institutionnelles, ou encore auprès de communautés en ligne. Ce sont les contours et certaines responsabilités du discours savant et scientifique, que ce face-à-face avec les souffrances sociales invite à questionner.

- 218 pages
- French
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eBook - ePub
ENTRE ERRANCES ET SILENCES
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Anthropology
La valeur des corps Notes pour une ontologie historique des corps-fétiches
Roberto Beneduce
Le fétiche est l’objet naturel de la conscience sociale comme sens commun ou recognition de valeur (Deleuze, 1968 : 269)
C’est quand l’objet devient « chose », c’est-à-dire absolument unique, qu’il prend le plus de valeur (Bazin, Bensa, 1994 : 7)
1. Une archive pas comme les autres :
corps-choses, corps morcelés, corps-fétiches
Vivant ou mort, le corps humain a toujours été un objet symbolique, politique et économique, sans cesse manipulé et recréé à des fins esthétiques, thérapeutiques ou religieuses : en tant que champ de résistance et de souveraineté toujours contestées, le corps apparaît comme un lieu privilégié pour penser les rapports de pouvoir, les inégalités, le désir et les différentes formes d’assujettissement. Aujourd’hui, néanmoins, c’est surtout la violence qui caractérise le rapport au corps : une violence d’autant plus intense que sa production et sa distribution prennent une forme particulière, et que son présumé caractère « rituel » ne lasse pas de soulever de nombreuses questions.
Or, contrairement au modèle des techniques du corps de Mauss, ce n’est pas dans la tradition (quelle qu’elle soit) que cette « ritualité » puise son efficacité, mais dans sa puissance d’abstraction et dans la brutalité avec laquelle elle semble vouloir contrer des formes de violence de plus en plus sophistiquées88. De fait, l’expression de « crime rituel », courante en Afrique subsaharienne, se révèle elle-même contradictoire : si le qualificatif de « rituel » évoque généralement l’idée d’une culture partagée, dont l’une des fonctions principales serait la guérison89, à quoi peut bien renvoyer ce terme de « culture » quand c’est un meurtre séparé de tout horizon collectif90 qui, par ses modalités d’exécution particulières, par sa créativité macabre, est qualifié de rituel ? Difficile de voir dans ce genre de crimes, consistant en une simple mutilation de la victime ou d’un cadavre91, ce que l’anthropologie classique, de Mauss à Hubert en passant par Lévi-Strauss, considère comme le noyau central des rites, à savoir le fait de garantir la communication avec le monde sacré (Colleyn, 1976 : 31). Mais cette question en cache une autre : pourquoi cette violence, injustifiable de tout point de vue, s’exprime-t-elle à travers un vocabulaire religieux (celui du « sacrifice », du « rituel », etc.) ?
Dans la violence associée aux accusations de sorcellerie, les pouvoirs attribués à cette dernière sont la source d’angoisses sociales à l’issue souvent tragique : qu’on pense aux witch camps du Ghana, ultime refuge de centaines de femmes accusées de sorcellerie, aux peines prononcées pour ce même motif par les tribunaux centrafricains ou camerounais, ou encore aux bûchers où de supposés sorciers sont brûlés vifs à Kilifi au Kenya. Dans tous ces cas et bien d’autres, la violence se nourrit d’un imaginaire traduisant en termes « mystiques » les rancunes et les conflits familiaux, sociaux ou économiques.
Or, ce qui est frappant dans cette violence, c’est toujours son « insistante grammaire visuelle »92, y compris dans le cas des violences « ordinaires » (Bouju, de Brujin, 2014). Il en est ainsi des images de lynchage collectif de voleurs pris en flagrant délit à Douala, ou à Bamako de l’application du sinistre « article 320 » (« 300 FCFA d’essence et 20 FCFA d’allumettes » cf. Siméant, 2014 : 94) ou, encore, du « supplice du pneu » diffusé au Congo mais infligé également à des opposants politiques à Haïti (sous l’appellation de Pè Lebrun, du nom d’un vendeur local de pneus) et à de simples immigrés en Afrique du Sud (Hickel, 2014).
Les images de corps déchirés se succèdent avec une telle rapidité que l’impact émotif finit inexorablement par s’émousser et s’anesthésier. La défiguration systématique de l’humain, la transformation du corps en objet vont inévitablement de pair avec une confusion cognitive et morale, voire ontologique (Bernault, 2009). Rien d’étonnant, dès lors, que des termes comme « esclavage », « cannibalisme », « anthropophagie », « camps d’extermination »93, refassent surface dans notre langage quotidien. C’est néanmoins sur la question de la valeur des corps, et du rapport entre les hommes et les choses à l’œuvre dans ce type de phénomènes que je voudrais me concentrer ici, en partant d’un exemple concret, susceptible d’éclairer et de préciser un certain nombre de concepts et représentations pour le moins glissants94. Je m’appuierai donc sur une affaire survenue il y a quelques années au Gabon, où furent retrouvés dans le coffre d’une voiture des morceaux de chair, dont l’origine et la nature suscitèrent un vif et étrange débat. S’agissait-il d’organes humains ou animaux et, dans le premier cas, provenaient-ils d’un cimetière ou d’une morgue, ou avaient-ils été prélevés directement sur des victimes ? Des experts furent chargés de trancher cette énigme macabre, comme le rapporte, pour rassurer ses lecteurs, le Gabon Matin du 11 juin 2013 :
« “Des morceaux de viande”. Le procureur de la République, Sidonie Flore Ouwé, a levé l’équivoque sur le contenu du sac retrouvé à Oloumi, le 4 juin dernier, lors de la conférence de presse qu’elle a animée hier à Libreville. Selon les analyses de l’Université des sciences de la santé de Libreville, corroborées par le laboratoire européen “Bio Mercure”, il s’agit bien de la viande d’éléphant en putréfaction. »
Cette affaire, qui troubla profondément l’opinion publique95, remit au premier plan du débat la question des responsabilités politiques, des intérêts en jeu et de la complicité présumée ou réelle de certains guérisseurs, à un moment où le pays, aveuglé par la manne pétrolière de ses gisements off-shore, était confronté à d’importants problèmes économiques et à des tensions politiques et sociales dont cette découverte sinistre était le sinistre révélateur :
« Le fétichisme est devenu un des ingrédients indispensables pour certains pour parvenir au but ultime qui est celui de l’ascension sociale (…) D’un autre côté, il est reconnu que beaucoup “d’apprentis sorciers” ont infiltré le milieu de la tradi-thérapie en commettant beaucoup d’impairs, c’est bien le recours aux pratiques de la magie noire, de la sorcellerie qui a contribué à amplifier ces pratiques obscures qui n’élèvent pas l’Homme. Souvenons-nous de l’affaire Mba Ntem en 1981 qui a mis au jour la pratique du cannibalisme et de l’anthropophagie. En effet, cet individu réputé tradi-praticien en complicité avec son groupe de fidèles organisait des assassinats voilés de ses patients sous couvert de leur initiation, tout en prélevant certains de leurs organes, comme par exemple la langue ou le foie, qu’ils mangeaient dans un plat concocté.96 »
Un laboratoire avait même été chargé de certifier la nature des organes retrouvés, comme on le rappela en conférence de presse pour évacuer définitivement toute suspicion. À cet égard, le recours à une institution européenne et blanche (le laboratoire Bio Mercure) ainsi que la question de la neutralité des experts nationaux ou de la fiabilité des enquêtes policières, mériteraient en soi une analyse des « régimes de vérité » dans la postcolonie, tout comme l’utilisation du terme de « preuve » dans les procès pour sorcellerie. Dossier classé ? Loin de là, surtout pour ceux qui allaient devoir continuer à enquêter des mois durant sur la destination de ces « morceaux de viande en putréfaction ». Dans les journaux de tout bord, le constat d’une « crise généralisée » de la « République des pièces détachées » (expression empruntée à Joseph Tonda) allait même pousser un journaliste anonyme à réclamer l’état d’urgence pour faire face aux menaces qui empoisonnaient depuis des années le climat social97. D’autant que, pour susciter des débats aussi inquiétants, la question de l’origine de ces morceaux de chair n’était pas uniquement médico-légale. Impossible en effet, au vu des données sur le trafic d’organes et le marché des ossements humains, de banaliser ou d’exorciser ce genre de phénomènes en les réduisant à de simples on-dit.
J’ai moi-même pu mesurer la réalité de ces inquiétudes lors d’une soirée à Libreville avec des étudiants de mon cours de master, qui négociaient entre eux afin que chacun, notamment les filles, puisse rentrer chez soi en toute sécurité – on avait trop entendu d’histoires de personnes mystérieusement disparues après être montées dans un taxi. À Libreville, comme au Mali, la tension et le sentiment diffus de menace se ressentent à fleur de peau. Mais comment étudier des phénomènes aussi hétérogènes, dans une réflexion sur la valeur attribuée aujourd’hui à ce qu’on pourrait provisoirement appeler des « corps-fétiches » ? Je tenterai pour ce faire, conformément aux recommandations d’une chercheuse nigériane98, de relier entre eux des éléments, données et situations de nature diverse ou éloignés dans le temps, en les examinant conjointement là où on les traite d’habitude séparément : une exigence qui s’impose en particulier si l’on s’interroge sur la persistance, dans la littérature et les discours africains contemporains, de mythes comme ceux de Mami Wata ou des enfants ogbanje/abiku99, mais qui vaut également pour la « transfiguration des fétiches » étudiée, au Gabon, par Bernault (2009 : 116) et Tonda (2005), pour la défiguration des corps évoquée plus haut ou, encore, pour la situation de la prostitution nigériane en Italie (Taliani, 2012 ; 2016). La question pourrait alors être reformulée de la manière suivante : pourquoi des auteurs tels que Labou Tansi ou Yambo Ouologem, Ahmadou Kourouma ou Mia Couto, recourent-ils constamment, pour dire la réalité politique et quotidienne africaine, à des histoires de fétiches, de bêtes sauvages, de coupes de sang et autres sacrifices humains ? À quelle loi secrète obéissent les scénarios de violence extrême réitérés, d’une œuvre à l’autre, par les protagonistes de leurs récits ? À quel imaginaire le « réel merveilleux »100 de l’écriture africaine invite...
Table des matières
- Couverture
- 4e de couverture
- Collection
- Titre
- Copyright
- Introduction
- Domination de la « famille par filiation » sur la « famille par alliance » Les migrations capverdiennes aux USA (Boston)
- Femmes nigérianes déplacées, filles à la merci Sur les usages de l’ethnopsychiatrie
- Mises en scène, souffrances et quêtes de dignité Quelle humanité dans les parcours d’asile ?
- La valeur des corps Notes pour une ontologie historique des corps-fétiches
- Avatars, guildes et joueurs intensifs De la dépendance à la reliance dans World of Warcraft
- Postface
- Les auteurs
- Table des matières
- Collection « I Nvestigations d’anthropologie prospective »
Foire aux questions
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