Un Cioran inédit - philosophie politique
L’origine et la formation de Cioran
Pour tout spécialiste sur Emil Cioran, l’œuvre de l’écrivain roumain installé définitivement à Paris en 1945, se partage en trois directions :
‒sa philosophie politique qui se retrouve dans tous ses articles politiques publiés pendant la période roumaine dont quelques-uns rassemblés en grande partie dans le volume Revelaţiile durerii (Les Révélations de la douleur) édité par Mariana Vartic et Aurel Sasu, mais sciemment exclus du volume révisé par Cioran lui-même, Singurătate şi destin, 1931-1944 (Solitude et destin, 1931-1944), dans Transfiguration de la Roumanie, Mon pays, dans des bonnes parties de Bréviaire des vaincus, de Syllogisme de l’amertume, de La Tentation d’exister, de De la France, aussi de Histoire et Utopie,
‒sa philosophie expérimentale qui occupe la place la plus importante et pour laquelle Cioran reste connu comme le philosophe négativiste, repérable dans Sur les cimes du désespoir, Le Livre des leurres, Le Crépuscule des pensées, Précis de décomposition, Syllogisme de l’amertume, De l’inconvénient d’être né, Écartèlement, Exercices d’admiration, Aveux et anathèmes,
‒sa philosophie religieuse qui représente un point sensible pour Cioran et à laquelle il dédie les volumes Des Larmes et des saints, La Chute dans le temps, Le Mauvais démiurge.
Nous retrouvons bien sûr les même thèmes dans Entretiens, Correspondance, Cahiers I, II et III.
Ce livre, structuré selon les trois axes présentés ci-dessus, insistera sur les thèmes préférés de Cioran, tenant compte de tous les écrits du philosophe, publiés en roumain et en français, mais aussi sur les transformations de ces thèmes en fonction de sa maturation intellectuelle et surtout en fonction du changement du pays, qui produira chez Cioran un changement d’attitude.
Le but du premier chapitre est de se fixer sur l’origine et sur la formation de Cioran, mais aussi sur le rôle primordial joué dans sa vie par le professeur Nae Ionescu, maître de la « jeune génération » dont Cioran fit parti.
Ce chapitre a aussi pour but de définir le paysage historique qui a hébergé la formation intellectuelle de Cioran. La simple considération de ce contexte permet de comprendre et de justifier nombre de ses options politiques et philosophiques. Il serait erroné de juger Cioran en dehors du contexte historique.
Aussi nous ferons connaissance avec Cioran à travers les relations qu’il eut avec sa famille, ses amies de jeunesse, ses anciens collègues de génération. Nous découvrions le portrait du philosophe dans les journaux de ses amis avec qui il commenta ses livres. La réception critique de l’œuvre de Cioran en Roumanie avant 1989 ainsi que ses relations embrouillées avec les anciens légionnaires en exil conflueront ce premier chapitre.
L’origine du philosophe. Contexte historique
Cioran est né dans l’une des périodes les plus effervescentes de toute l’histoire de la Roumanie moderne, tendue au niveau politique mais prospère du point de vue culturel. La lutte entre les partis politiques, la pluralité des idéologies, les répercussions sociales, l’intensité des productions culturelles ont construit l’ensemble d’une réalité interactive. Cette période fébrile débuta avec l’année de l’unification de toutes les provinces roumaines, 1918 et se conclut avec celle de l’installation proprement dite du communisme, en 1944. Pendant presque trente ans la démocratie et l’autoritarisme furent pleinement exercés, culminant avec la création d’une génération d’intellectuels balancée entre ces deux extrêmes. Ce fut une période durant laquelle la Roumanie essaya, sans complètement faire fi de ses traditions, de se rapprocher du modèle occidental du capitalisme.
La Roumanie expérimenta donc une forme néophyte du capitalisme et surtout du libéralisme. Après 1918, le parti libéral renforça sa position car « il dirigea avec beaucoup d’autorité entre 1922-1928 (avec une interruption entre mars 1926 et juin 1927) et 1933-1937. La période 1922 ‒ 1926 fut probablement l’époque des plus grands succès libéraux, le gouvernement d’Ion I.C. Brătianu résolvant avec intelligence les problèmes difficiles auquel faisait face l’état récemment formé ». Le libéralisme représenta donc le principal courant de pensée économique et sa suprématie consolida en outre la position économique de la bourgeoisie nationale, notamment industrielle et financière.
Mais le monopole libéral, auquel nous reprochions d’avoir maintenu le pays sous une sorte de dictature et d’avoir appliqué des méthodes anti-démocratiques en vue de consolider sa propre position, prit fin en novembre 1928 quand arriva au pouvoir Iuliu Maniu. Mais tandis que le peuple attendait que la démocratie s’installât dans le pays, la conjoncture internationale lui devint hostile. Le Parti National Paysan promut une politique d’encouragement du capital étranger, mais orienta ce capital vers l’agriculture. Les libéraux contrôlaient toujours l’économie roumaine et la pénétration du capital étranger accentua encore les tensions envers les Juifs, minorité qui détenait le monopole du capital bourgeois. Même avant l’instauration de la dictature royale, nous ne pouvons pas affirmer que le paysage politique roumain dans la période 1918 ‒ 1930 fut très stable : « de nombreux changements de gouvernement, le fractionnement des partis politiques et l’instabilité des hommes politiques qui passaient d’un parti à l’autre ». Ainsi, l’instabilité politique et l’instabilité économique et sociale qui en résulta préparèrent, en quelque sorte, l’ascension de l’extrême-droite.
Fait ironique, l’extrême gauche n’eut aucune popularité dans la Roumanie de l’entre-deux-guerres comme ce put être le cas dans d’autres pays d’Europe de l’Est, telles la Bulgarie ou la Tchécoslovaquie. Le Parti Communiste Roumain comptaient très peu de membres et fut même interdit et déclaré illégal par Gheorghe Gh. Mârzescu en 1924. L’autoritarisme, en revanche, connut un grand succès en Roumanie, pourtant sans aucune tradition similaire, en raison de l’ampleur de l’extrême-droite qui promut un culte comme jamais le pays n’en avait observé sur le plan politique à Corneliu Zelea Codreanu, le fondateur de la Asociaţia Studenţilor Creştini (L’Association des Étudiants Chrétiens), puis de la Liga Apărării Naţional-Creştine (La Ligue de Défense National-Chrétienne avec A. C. Cuza), et en 1927 de la Legiunea Arhanghelului Mihail (La Légion de L’Archange Michael). La mort du Roi Ferdinand en 1927 et les hésitations politiques du Parti National Paysan qui s’ensuivirent créèrent en 1930 un environnement propice au retour du Roi Carol II. Bien trop individualistes pour former une alliance politique afin d’annihiler le pouvoir du Roi, les partis politiques amenèrent, petit à petit, un contexte favorable à l’instauration de la dictature royale, le 10 février 1938. La forme d’autoritarisme promue par le Roi Carol II reste assez intéressante car s’il dissout les partis politiques, il accepta la publication dans la presse des opinions favorables ou défavorables à la situation politique autoritaire créée par lui-même : le Roi ne se sentait pas dérangé par les critiques tant qu’elles ne menaçaient pas sa position.
Du point de vue économique, la Roumanie fut, dans cette période de presque trente ans, une grande productrice et exportatrice de céréales, même si l’agriculture restait dans une phase relativement lente de modernisation. L’alliance avec l’Allemagne, intéressée par les produits agricoles roumains, offrit un atout à l’économie roumaine. Soutenue par « l’adoption de la loi sur l’organisation et l’encouragement de l’agriculture, dont les dispositions étaient dirigées contre l’émiettement des propriétés créés par l’appropriation des terrains », cette alliance et la législation r...