
- 202 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
À propos de ce livre
Byzance, menacée depuis deux siècles par les Ottomans, tombe en 1453, un an après la mort du philosophe Pléthon. Ce livre traite de la grandeur et du déclin de la civilisation byzantine qui a revêtu un triple visage en alliant culture grecque, organisation impériale de Rome et religion chrétienne. Il y est question des relations difficiles entre l'orthodoxie grecque et le catholicisme romain, ainsi que du néo-platonisme que Pléthon a diffusé dans la Florence des Médicis, participant ainsi à l'émergence de l'humanisme européen.
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Histoire du mondeGémiste Pléthon
(né entre 1355 et 1360 – mort le 26 juin 1452)
Un platonicien sulfureux
Il vaut la peine de revisiter le dernier siècle de l’histoire byzantine, siècle tragique s’il en fut, en y introduisant un personnage intéressant : Georges Gémiste Pléthon. Il naquit entre 1355 et 1360, c’est-à-dire au début du règne de Jean V Paléologue (1354-1391). Sa famille était sans doute aisée et cultivée puisque son père, haut fonctionnaire dans la hiérarchie ecclésiastique, occupait un poste important auprès du patriarche et qu’il eut lui-même l’opportunité de poursuivre de brillantes études. Étonnante destinée que celle de ce fils de prélat byzantin devenu philosophe néo-païen, maître d’une confrérie secrète et pour ainsi dire prêtre des dieux antiques !
En cette seconde moitié du XIVe siècle, l’Empire byzantin n’était plus que l’ombre de lui-même. Elle était loin l’époque où le basileus pouvait se targuer de dominer depuis le détroit du Bosphore jusqu’à celui de Gibraltar. L’empire se réduit désormais à sa capitale, à Trébizonde sur la mer Noire, à Mistra dans le despotat de Morée et à quelques îles de la mer Égée. Bien peu de choses en somme. C’est dans cette ville appauvrie, encerclée et menacée de toutes parts, que le philosophe vit le jour. Il grandit certainement dans la crainte de voir le monde grec disparaître. Signe des temps : quelque dix ans avant la naissance de Pléthon, la basilique Sainte-Sophie était à ce point délabrée que Jean VI Cantacuzène n’avait pu y être couronné. En 1354, soit un an à peine avant sa naissance – si du moins l’on accepte de dater celle-ci de 1355 – les Turcs s’installèrent sur l’Hellespont dans le port de Gallipoli abandonné par sa population à la suite d’un séisme. Une garnison ottomane contrôlait désormais le détroit entre la mer Noire et la mer Égée, entre l’Asie et l’Europe. Du point de vue stratégique, c’était une menace sans précédent. La même année 1355, par chance, l’empereur serbe Dushan décéda. Par chance, car il semble bien qu’il s’apprêtait à envahir Byzance pour en faire une tsargrad à la tête d’un empire slave. Sa mort mit fin aux prétentions serbes et permit à Byzance de respirer quelque peu. Il n’empêche qu’en décembre 1355 l’empereur, que nous avons surnommé l’apostat, sollicita le pape d’Avignon pour obtenir des renforts militaires et accepta une totale soumission à l’Église latine.
On comprend que Pléthon se préoccupa durant toute sa vie du sort de la civilisation grecque entrée dans une zone de turbulences et menacée de mort. Comment faire pour lui redonner éclat et lui rendre sa grandeur d’autrefois ? Telle fut la ligne conductrice de ses réflexions philosophiques. Comme nous le verrons, il apporta au basileus des conseils pratiques pour améliorer la défense du territoire grec. Il lui apporta aussi une réponse d’intellectuel néo-platonicien. Disons-le tout de suite : ses conseils ne furent nullement suivis. Ce qui n’ôte rien à leur intérêt.
Un mot préalable sur le nom du philosophe : c’est lui-même qui, dans ses vieux jours, peut-être durant son séjour à Florence, se choisit le surnom de Pléthôn, adjectif qui signifie « rempli ». Son rival Scholarios, faisant feu de tout bois pour le critiquer, affirma qu’il s’était choisi ce pseudonyme dans le but d’écrire en toute tranquillité sans être identifié. Scholarios n’a peut-être pas tort : il était prudent de signer par un pseudonyme un livre aussi incendiaire que le Traité des Lois. Le jeu de mot est double : d’une part, Pléthôn fait référence à Platon et à Plotin, ce qui fait de lui leur continuateur ; d’autre part, il s’agit d’un doublet du patronyme Gémistos qui lui aussi signifie « plein, farci ». De plus, l’adjectif pléthôn est plus attique que gémistos, et c’est très certainement l’une des raisons qui a poussé le philosophe, amateur d’atticisme, à se choisir ce nom. Gémiste Pléthon est donc « le plein rempli », « le plein farci ». Du point de vue étymologique, Gémiste est un philosophe pléthorique. Rempli de quoi sinon de néo-platonisme ? Farci de quoi sinon de paganisme ? Il se présentait donc comme le continuateur de Platon et de Plotin, une revendication méritée si l’on en croit son principal disciple Bessarion ou l’humaniste Ficin qui, tous deux, le considéraient comme le plus grand sage qu’on ait vu depuis Platon et pour ainsi dire sa réincarnation.
Les intellectuels byzantins avaient de tout temps lu et commenté les classiques de l’Antiquité. Deux périodes en particulier furent favorables à la culture païenne : le XIe siècle avec Psellos dont nous reparlerons, et les XIVe et XVe siècles. Au XIVe siècle, siècle qui vit naître Pléthon, les lettrés byzantins rendaient un vibrant hommage au paganisme, au point qu’il n’est pas exagéré de qualifier cette époque de « Renaissance hellénique ». Cette Renaissance byzantine annonce et prépare la Renaissance florentine au point que l’on peut qualifier le XVe siècle de « Renaissance gréco-italienne ».
C’est durant le règne d’Andronic II en particulier que s’épanouit cet humanisme grec. Il gardera, à Mistra surtout, ses partisans jusqu’à la fin de l’histoire byzantine. Les lettrés écrivaient alors des commentaires sur les auteurs classiques, des scholies, des lexiques, des grammaires, etc. Le plus grand esprit du XIVe siècle byzantin fut Théodore Métochite en qui l’on peut reconnaître un précurseur de Pléthon. Son savoir encyclopédique était salué par ses contemporains qui l’appelaient « la bibliothèque vivante ». Premier ministre d’Andronic II, sa carrière politique s’acheva en 1328 avec la chute de l’empereur qui le protégeait. Le nouvel empereur Andronic III, petit-fils du précédent, le destitua. Sa demeure fut pillée et ses biens confisqués. Il se retira dans un monastère.
Métochite fournit la preuve que la culture classique et l’orthodoxie n’étaient pas forcément inconciliables. Cet érudit qualifiait Platon d’« Olympe de la sagesse ». Cela dit, l’intérêt que portaient ces savants pour la philosophie et les lettres antiques n’était pas bien vu par tout le monde, bien au contraire : la plupart des moines fulminaient contre cet engouement pour la pensée dite « hellénique », c’est-à-dire « païenne ». La vérité, toute la vérité se trouvait non pas dans Homère, Sophocle, Platon ou Aristote, mais dans les Évangiles et les Pères de l’Église. Non pas dans la philosophie, mais dans la théologie. Moines et membres du clergé se ralliaient presque tous à l’opinion énoncée dès le VIIIe siècle par Jean Damascène : « La philosophie est la servante de la théologie ». On comprend que dans un tel contexte Pléthon, néo-platonicien et néo-païen, suscita la controverse au point que son œuvre majeure, le Traité des Lois, fut livrée au bûcher. Condamné par l’Église, ce philosophe ne perdit cependant jamais la confiance de l’empereur qu’il fréquenta en ami plus qu’en sujet.
Le jeune homme débuta ses études à Byzance. Il fréquenta l’université de Byzance où depuis le IXe siècle enseignaient les plus illustres savants. Le programme des études recouvrait les divers domaines de la culture médiévale : après le trivium (grammaire, rhétorique et dialectique), les étudiants abordaient le quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie et musique) avant de se lancer dans l’étude de la philosophie. Pléthon suivit sans doute l’enseignement du diplomate et philosophe platonicien Kydonès qui a dispensé ses conseils successivement auprès de Jean VI Cantacuzène, Jean V Paléologue et Manuel II Paléologue. Tout récemment, à la fin du XIIIe siècle, l’université avait été réorganisée par le grand érudit Métochite déjà cité. La principale caractéristique de cette École était son indépendance à l’égard de la religion : on y prodiguait un enseignement laïque et les auteurs païens de l’Antiquité y jouissaient d’un statut supérieur aux théologiens de l’orthodoxie. Platon en particulier y était mis à l’honneur. On lisait et commentait les tragiques, les orateurs, les philosophes, les poètes, les historiens de l’âge classique. Pléthon en fut marqué pour le restant de ses jours. L’université de Byzance fut son Alma Mater.
Comme le faisaient de nombreux jeunes intellectuels, Pléthon poursuivit ses études à Andrinople en Thrace (actuelle Edirne). Scholarios, son disciple devenu son adversaire, affirme que Pléthon « avait fui sa patrie pour se rendre à la cour des barbares », ce qui, à ses yeux, était en somme un signe annonciateur de son futur abandon de la doctrine chrétienne. Juifs, chrétiens et musulmans enseignaient dans ce centre culturel de premier ordre situé à la frontière de la Grèce et de la Bulgarie. Tout récemment, vraisemblablement en 1369, Andrinople avait été conquise par le sultan Mourad Ier, petit-fils d’Osman-Uthman (le fondateur éponyme des Ottomans) et était devenue la capitale de l’émirat ottoman, ce qu’elle resta jusqu’à la chute de Byzance en 1453. Le sultan aimait s’entourer de savants qui étudiaient toutes les matières à la mode, en particulier la science des Perses et la doctrine de Zoroastre.
La culture à Andrinople était comme la population de la ville : un mélange cosmopolite. Pléthon y suivit l’enseignement d’un certain Élisée (Elissaios en grec), un Juif dont on ne sait à peu près rien si ce n’est qu’il était versé dans les sciences occultes et sans doute aussi dans la philosophie musulmane (la falsafa) et qu’il termina brûlé vif. Était-ce en tant qu’hérétique livré au bûcher – un supplice peu pratiqué à Byzance et inconnu chez les Turcs – ou plutôt dans un incendie accidentel ? Toujours est-il que c’est auprès de ce maître que Pléthon étudia les commentaires arabes et juifs d’Aristote, la kabbale ainsi que le zoroastrisme qui allait le fasciner durant toute sa vie. Poursuivant son persiflage, Scholarios prétend qu’Élisée n’était juif qu’en apparence et qu’en réalité il était polythéiste, ce qui sous sa plume acerbe signifie sans doute néo-platonicien. D’aucuns estiment qu’il fut peut-être un disciple de Sohrawardi, ce Perse du XIIe siècle qui voulut fondre en une seule et même philosophie mystique l’héritage zoroastrien, la philosophie néo-platonicienne et la révélation islamique.
Pléthon fut sans aucun doute attentif aux nouvelles alarmantes concernant l’avancée des Turcs, une progression que tout le monde commentait avec effroi. Comme tous les Byzantins, il dut comprendre que la défaite des Serbes au Kosovo en 1389 et celle des croisés et des Hongrois à Nicopolis en 1396 sonnaient la perte des Balkans. Il dut certainement partager les craintes de tous lorsqu’en 1402 Bajazet était sur le point d’assiéger Byzance qui ne dut son salut qu’à l’invasion de l’Asie Mineure par Tamerlan. Il accueillit sûrement avec joie l’annonce de la victoire des Mongols sur les Turcs à la bataille d’Ankara.
Après ses études à Andrinople s’écoule une vingtaine d’années durant lesquelles on perd sa trace. Peut-être voyagea-t-il pour compléter sa formation ? À en croire la tradition, de nombreux philosophes depuis Pythagore avaient voyagé en Orient. Nulle trace de semblable pèlerinage dans la biographie de Pléthon. Le plus vraisemblable est qu’il s’installa à Byzance pour enseigner et écrire ses œuvres de jeunesse. La chronologie de ses ouvrages est très incertaine, mais l’on peut supposer que ses livres historiques et géographiques datent de cette époque. Il a signé un ouvrage intitulé Des preuves physiques de l’existence de Dieu, ainsi qu’une Prière au Dieu unique. Les dates de ces deux traités sont inconnues, mais il s’agit certainement d’œuvres de jeunesse vu qu’il y développe des idées parfaitement orthodoxes et en totale contradiction avec son Traité des lois, œuvre majeure écrite en fin de vie.
Lorsqu’on retrouve sa trace, il enseigne la philosophie à Byzance. Il connaissait parfaitement l’aristotélisme, mais le rejetait catégoriquement et lui préférait de loin le platonisme. Or, la philosophie de Platon semblait suspecte au clergé orthodoxe qui craignait que l’étude de cette philosophie ne redonne naissance à la pensée païenne, voire même à une sorte de polythéisme néo-platonicien. Plus d’un néo-platonicien, il est vrai, s’était attaqué au christianisme, arguments philosophiques solides à l’appui. En l’occurrence, semblables craintes étaient donc fondées. Très vite, les cours de Pléthon furent jugés scandaleux et hautement subversifs par les autorités orthodoxes et il semble même qu’il faillit être arrêté pour hérésie. Il est peu vraisemblable que cette condamnation ait porté sur le seul enseignement de Platon. Sans doute Pléthon agrémentait-il déjà ses leçons d’un enseignement sur le zoroastrisme et parlait des dieux antiques d’une façon qui ne pouvait que déplaire aux autorités ecclésiastiques, comme il le fera plus tard dans son Traité. Scholarios écrit qu’« il essaya de dissimuler (son enseignement), mais il ne le put, et comme il allait jusqu’à répandre ses idées parmi ses disciples, il fut éloigné de la ville par le très pieux empereur d’alors, Manuel, et par l’Église ».
Il vaut la peine de s’arrêter un instant sur le platonisme de Pléthon. Quant à son néo-platonisme – cette nuance était inconnue durant la Renaissance – nous aurons amplement l’occasion d’y revenir lorsque nous aborderons son Traité des lois. Ses idées sur le concept de Dieu chez Platon et sa critique d’Aristote, qu’il résuma plus tard dans le traité De Differentiis (De la différence entre Platon et Aristote), devaient lui donner maille à partir avec Scholarios. Son goût pour le néo-platonisme païen et son rejet du christianisme ne feront qu’aggraver son cas. Depuis bien longtemps les partisans de Platon et ceux d’Aristote rivalisaient à Constantinople même. À titre d’exemple, au XIIe siècle, l’empereur Manuel Commène réforma les programmes de l’université de Byzance en y imposant un enseignement exclusivement aristotélicien. Lors de la leçon d’ouverture, le président de la Faculté de philosophie félicita l’empereur d’avoir supprimé des programmes « ce qui est pourri », c’est-à-dire le platonisme, et de mettre la pensée d’Aristote à l’honneur. La prise de position de Pléthon en faveur de Platon s’inscrivait donc dans une controverse vieille de plusieurs siècles.
Il n’est pas question d’aborder ici les subtilités du De Differentiis où Pléthon épouse les thèses platoniciennes et réfute audacieusement la Métaphysique d’Aristote, arguments philologiques à l’appui. Laissons ces dissertations savantes aux historiens de la philosophie et n’en retenons que quelques idées majeures. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler en quelques mots les grandes lignes du platonisme. Pour mieux saisir ce que le maître de l’Académie athénienne entendait par une Idée (eidos), pensons à quelque chose de grand. Un éléphant par exemple : c’est grand, mais seulement si on le compare à quelque chose de plus petit, comme une fourmi. Car un éléphant, c’est petit si on le compare à l’Himalaya et l’Himalaya est petit en regard de la planète. Tout comme une fourmi est grande à côté d’un grain de sable. Dans le monde que nous percevons par nos sens, tout est relatif, tout est mélange, rien n’est parfait. La grandeur que je puis reconnaître à un être de ce monde-ci n’est jamais qu’une grandeur approximative, presque parfaite et donc imparfaite. Dans le monde des Idées, il en va tout autrement : l’Idée de Grandeur est absolue, elle exclut tout mélange avec l’Idée de petitesse. On peut en dire autant des Idées du Beau, du Juste, du Vrai, du Bien, etc. Platon considère que toutes les choses du monde sensible ne sont que des images, des reflets des Idées du monde supérieur. Dans notre monde inférieur, tout est éphémère, passager, composé, relatif. Au contraire, les Idées sont éternelles, simples, absolues, immuables, indépendantes de l’esprit humain, elles sont l’essence des êtres et des choses. Comme le résume Pléthon : « Le monde sensible est l’image du monde intelligible ; tant dans son ensemble que dans ses parties, il ne possède rien qu’il n’ait reçu de ce monde supérieur […] ».
Alors que le Dieu de Platon est « créateur de toute substance intelligible », Aristote le définit comme la force motrice de l’univers, un moteur premier qui donne l’impulsion initiale au monde mais lui reste extérieur. En somme, pour Aristote, Dieu est la cause des causes, un « quelque chose qui meut sans être mû », mais cette cause première forme un tout en soi, un absolu immobile et impassible sans aucun rapport avec notre monde phénoménal. Cela signifie que le Dieu aristotélicien n’intervient pas dans notre monde infra-lunaire et qu’il n’y a pas de Providence divine. Ce Dieu reste dans un repos absolu : il n’agit pas ni ne se meut, puisqu’il est sa propre fin et sa propre origine. La seule action concevable qu’on puisse lui prêter est la contemplation de lui-même. Dieu est la pensée qui se pense elle-même, la pensée de la pensée. Il n’éprouve donc nul amour pour les hommes et inversement les hommes ne peuvent entrer en relation avec lui car l’amour n’est possible qu’entre deux êtres de même espèce, de même niveau ontologique. Il est impensable qu’un ver de terre devienne amoureux d’une étoile : entre le Dieu d’Aristote et le monde des hommes, il n’y a point de relation possible parce qu’il n’y a point de commune mesure.
Pléthon développera dans son Traité la thèse opposée : le monde entier est traversé par la même essence divine. Pléthon situe au sommet de sa hiérarchie céleste un Dieu qui n’est pas, comme chez Aristote, « un moteur » mais plutôt, comme chez Platon « un père artisan » de toute chose, un père qui produit le monde réel en recourant à des divinités intermédiaires.
Platon subordonnait ce qui appartient au monde sensible, phénoménal, infra-lunaire, imparfait, au monde intelligible des Idées, parfait, supra-lunaire, inaccessible à nos sens mais accessible au philosophe qui use de son intellect. Plus pragmatique, Aristote accordait une place prépondérante à l’étude du monde concret, réel, sensible, celui-là même qu’étudie la science. Il a élaboré une physique, science de la nature et du devenir, plutôt qu’une métaphysique, philosophie de l’être et de l’essence des êtres. S’arrêtant à la surface des choses, il s’est borné à étudier la vie des êtres périssables, de leur génération à leur corruption, sans se poser la question de l’essence et des réalités éternelles. En un mot, Aristote, aveuglé par son empirisme et soucieux de comprendre les moindres modalités du devenir, s’est enlisé dans l’observation des phénomènes. Pléthon stigmatisait l’intérêt qu’Aristote porta au monde biologique en s’intéressant à des sujets, triviaux selon lui, comme les coquillages, la formation des embryons et autres « chose menues et insignifiantes ». Il reconnaît toutefois que le maître du Lycée eut « une vue perçante pour ce genre de choses », c’est-à-dire pour les domaines inférieurs de la connaissance, mais ajoute aussitôt que « sa vue fut bien faible pour les questions plus élevées ». Aussi critique soit-il, Pléthon ne rejette pas tout Aristote en bloc : il lui reconnaît quelque mérite et lui emprunte d’ailleurs plus d’une théorie.
Plus tard, entre 1443 et 1445, Scholarios répondit au De Differentiis par un traité en faveur d’Aristote. Son traité Sur les embarras de Pléthon devant Aristote initie une correspondance peu amène. Scholarios, qui connaissait le latin, avait lu saint Thomas d’Aquin dans le texte et était devenu le défenseur du thomisme à Byzance. En d’autres termes, son aristotélisme était revu à la lumière de la théologie thomiste. Pléthon répondit en publiant vers 1447 ou 1449 une Réplique à Scholarios. Il y reproche à Scholarios de n’avoir pas compris Aristote dont il se déclare pourtant fidèle adepte : « Lorsque vous raisonnez, la plupart des passages d’Aristote que vous avancez pour nous réfuter, vous ne les comprenez pas. » Le Dieu de Platon, dit Gémiste, se rapproche davantage de l...
Table des matières
- Couverture
- 4e de couverture
- Copyright
- Titre
- Du même auteur
- Dédicaces
- Citations
- Préambule
- C’est Byzance !
- Le déclin (1204 – 1453)
- Gémiste Pléthon
- Après 1453 : l’héritage de Byzance
- Bibliographie sommaire
- Table des matières