Chapitre VIII :
La perception et le rêve
Nous venons de voir que l’interprétation que Descartes fait de son rêve est tirée des images oniriques qu’il a perçues. Non seulement il a discuté avec des hommes mais encore il a perçu des lieux et il a vécu des sensations fortes. Cependant, la perception a normalement lieu à l’état de veille. D’ailleurs, la perception est étroitement liée à nos sensations. C’est grâce à elle que nous pouvons nous situer dans l’espace, dans le temps et distinguer les objets de la réalité. Mais, pendant le rêve nous sommes isolés de la réalité environnante. Cette antinomie pose des questions qui ne laissent pas d’être une sorte de paradoxe : existe-t-il une relation entre la perception et le rêve ? Et si la réponse est affirmative, comment peut-on percevoir ce qui se passe entièrement dans notre intérieur psychique ? Mais, pour pouvoir répondre à ces questions, commençons sinon par définir, du moins par cerner la notion de perception.
Les principes de la perception
L’intérêt que la perception suscite est bien loin d’être récent. Les philosophes de l’antiquité, comme Aristote, de l’époque moderne, comme Descartes, Leibnitz, Hume… et plus tard les hommes de science, W. Kholer, H. von Helmholtz et d’autres ont essayé de l’interpréter. Bien entendu, je ne ferai pas l’histoire de leurs idées sur ce sujet, ce n’est pas le but de mon travail, mais il me semble important de signaler les mots qui en grec, latin et, en raison de l’importance de la théorie Gestalt, en allemand, désignent la perception.
Les Grecs distinguaient la perception qui est liée aux sens de celle qui est rattachée à un objet ou à une idée. La première est désignée par le mot αίσθησις (aisthêsis), la deuxième par le terme καταληψσις (katalêpsis). En latin, c’est le nom perceptio –onis qui désigne ce phénomène psychophysiologique. Dans les langues romanes et en anglais, les mots qui désignent la perception procèdent du latin. En allemand, la perception est désignée par le nom Warhnehmung. Les sens premiers des mots grecs et latin est ‘saisir’. Sens qui est gardé dans la deuxième acception de perception cf. perception des impôts. En allemand, cette signification pouvait être confirmée par le verbe warhnehmen dont la connotation de saisir est attestée dans la phrase : den güstingen Augênblick warhnehmen (saisir le moment favorable). En fait, l’action, pour ainsi dire, première de la perception est celle de capter les objets de la réalité.
Or, la perception n’est pas un phénomène psychique exclusif de l’homme, il est présent aussi chez les mammifères. On connaît l’importance du flair pour les chiens, les chats, les fauves pour la reconnaissance de l’environnement et des autres êtres vivants. Chaque animal, soit qu’il fasse partie des vertébrés ou de la grande espèce des insectes, a son propre système de perception qui lui permet de s’adapter à l’environnement et de trouver sa nourriture.
La perception de certaines espèces de chiroptères, c’est-à-dire, l’ordre de mammifères nocturnes et insectivores qui sont adaptés pour le vol, comme les chauve-souris qui emploient l’émission d’ultrasons qui varie entre 30.000 et 70.000 Hz (vibrations par seconde), n’utilisent pas la vue. Les échos de leurs sons permettent de percevoir les obstacles auxquels elles peuvent se heurter ou de repérer les proies.
Étant donné que la perception des sons pour l’homme se trouve dans un intervalle de 20 Hz pour les sons très graves et de 20.000 Hz pour les extrêmes aiguês, les ultrasons de la chauve-souris sont tout à fait imperceptibles pour lui. Les recherches biologiques et neurophysiologiques ont démontré que la perception est l’une des fonctions vitales essentielles pour la survie.
Chez les mammifères et, à plus forte raison chez l’homme, l’approche de la perception varie selon qu’elle est vue comme liée par une relation d’interdépendance avec les sens ou qu’elle est interprétée comme un phénomène psychique qui relève du notionnel, c’est-à-dire, de l’identification des éléments constituant la réalité. En fait, il peut y avoir une sensation sans perception, mais, la perception ne peut pas exister sans la sensation. Pour mieux comprendre la différence entre les sens et la perception, voyons un exemple : si je suis en train de travailler près d’une fenêtre qui donne sur la rue, je peux entendre plusieurs bruits, mais étant concentré sur ce que je suis en train d’écrire, aucun de ces bruits n’attire mon attention. En revanche, si je sais que la sonnerie de ma porte est tombée en panne, et que j’entends klaxonner à plusieurs reprises, dans ce cas, je perçois le bruit, car je lui donne une signification : la personne que j’attendais vient d’arriver. Au début, je me limitais à entendre (sensation) ensuite j’interprète ma sensation (perception).
Toutefois, il ne faut pas confondre la perception avec la connaissance. Je peux percevoir un objet que je ne connais pas, ce qui rend explicite la question : qu’est-ce que c’est ? Non seulement cette expérience peut être vécue dans la vie quotidienne mais encore elle peut être éprouvée par les scientifiques. Vers la fin des années soixante, lors des recherches habituelles sur l’espace sidéral, des ondes ont été captées suscitant la surprise des astronomes par leur régularité. Mais, à cette époque, on ignorait la nature de l’émetteur. C’est dans les années soixante-dix que l’on a pu établir la source des ondes, elles sont émises par des pulsars.
Or, ce qu’il y a de commun entre l’expérience normale et l’expérience scientifique c’est le fait que, même si on ne connaît pas l’objet, il éveille l’attention. On s’intéresse à lui. Ainsi, nous pouvons dégager un critère sur la perception : elle est motivée par l’intérêt que nous portons à l’objet.
En fait, les exemples que nous venons de voir sont fondés sur la réaction du sujet face au stimulus concret d’un objet. Mais, les expériences psychophysiologiques ont constaté que la perception peut être modifiée par la dimension spatiale ou par le contraste des formes. Il est connu que la personne qui regarde en perspective deux rangées parallèles d’arbres égaux, perçoit les plus éloignés comme plus petits que ceux qui sont plus proches. Cependant, tous les arbres ont la même taille. On peut dire que, dans ce cas, la perception de l’objet est indépendante de ses dimensions spécifiques.
De nos jours, les sciences cognitives ont étudié les divers types de la perception de la troisième dimension : celui de l’étendue, de la profondeur et du volume. Elles ont même établi une métrique des seuils de perception et des catégories spatiales. Nous ne développerons pas ces méthodes techniques. En revanche, nous pouvons retenir le résultat d’une de ces analyses techniques qui a constaté que les stimuli de troisième dimension activent le fonctionnement des yeux selon leur distance et leur contraste lumière/ombre.
Si la forme de l’objet a plusieurs plans, comme celle d’une forme conique, il y aura une légère différence entre les rétines de chaque œil, par conséquent, ces plans seront perçus comme étant à une distance légèrement différente. Ce phénomène optique est appelé disparité rétinienne.
La Gestalt
L’observation des formes est à l’origine d’une théorie de la perception désignée par le nom allemand Gestalt (forme, aspect, configuration). Sa désignation en langue allemande est due au fait que la plupart des fondateurs de cette théorie sont d’origine germanique comme Ehrenfels (1859-1932), Koffka (1886-1941), Köhler (1887-1967) entre autres. Les principes de cette théorie ont été développés pendant la première moitié du XXe siècle.
La Gestalt est fondée sur la perception sensible d’ensembles structurés (formes) qui serait indépendante de toute expérience préalable et, par conséquent de la mémoire. Ainsi, les formes participent en même temps à l’activité psychique, aux fonctions physiologiques et à des phénomènes physiques.
Certains apports à la recherche sur la production de la perception, comme l’observation de la prégnance : de toutes les formes possibles il y en a une qui est prédominante, ou le fait que la forme, même si elle est composée de plusieurs éléments, est perçue comme un tout homogène : un trapèze est perçu comme une figure unique, sans tenir compte de ses angles ou de ses lignes. Ces expériences sont valables mais elles n’impliquent pas la connaissance géométrique. De même, les mots écrits sur un ordinateur sont perçus comme unités. Les points qui les composent étant invisibles pour l’œil, ne sont pas pris en compte. Mais, l’inconvénient de cette théorie est qu’elle met sur le même plan les fonctions qui sont spécifiques du système psychique et l’activité strictement physique. C’est comme si l’on voulait expliquer la pensée exclusivement par les connexions électriques des neurones. En effet, ces connexions peuvent se produire sans provoquer la pensée. Cependant, cette théorie se limitant à analyser seulement les effets optiques, produits surtout par des formes géométriques, ne laisse pas de présenter une vision simpliste de la grande complexité cérébrale.
En outre, la perception visuelle dépend de la situation et du dynamisme de l’objet observé, voire de la position de l’observateur.
Nous avons vu que la distance joue un rôle dans la perception d’un objet. De même, ce n’est pas la même chose de percevoir une personne assise ou une personne en mouvement.
Un coup d’œil à l’espace
Certes, nos observations sur la perception sont valables dans des conditions normales, mais, nous pouvons nous demander ce qui se passe dans l’espace.
Outre la vision des objets, la perception des mouvements et des orientations est déterminée par trois fonctions perceptives : la perception de nos propres membres, celle qui concerne les bras, les mains, les jambes, la fonction d’équilibre du labyrinthe, c’est-à-dire, le complexe anatomo-physiologique qui se trouve dans l’oreille interne et est composé par le limaçon ou cochlée, par le vestibule et ...