Comment on devient camorriste
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Comment on devient camorriste

Anthropologie d'une communauté au coeur d'une démocratie occidentale

  1. 152 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Comment on devient camorriste

Anthropologie d'une communauté au coeur d'une démocratie occidentale

À propos de ce livre

Comment on devient camorriste enquête et met l'accent sur l'une des blessures les plus profondes d'une démocratie occidentale, la démocratie italienne, en essayant d'expliquer comment un village et sa population ont pu tomber, en quelques décennies, dans les bras de certains groupes de la mafia napolitaine. Ce texte est le fruit de trois années de recherche et le titre n'est pas une provocation, il est ce qui contient la véritable histoire d'une communauté méridionale.

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Informations

Éditeur
Academia
Année
2016
ISBN de l'eBook
9782806120892

Il était une fois un bourg

Qu’une maison soit grande ou petite, tant que les maisons d’alentour ont la même taille, elle satisfait à tout ce que, socialement, on demande à un lieu d’habitation. Mais qu’un palais vienne s’élever à côté d’elle, et voilà que la petite maison se recroqueville pour n’être plus qu’une hutte. C’est une preuve que le propriétaire de la petite maison ne peut désormais prétendre à rien, ou à si peu que rien ; elle aura beau se dresser vers le ciel tandis que la civilisation progresse, ses habitants se sentiront toujours plus mal à l’aise, plus insatisfaits, plus à l’étroit entre leurs quatre murs (…) Nos besoins et nos jouissances ont leur source dans la société, et non dans les objets de leur satisfaction. Étant d’origine sociale, nos besoins sont relatifs par nature.146
À Montesacro, du début du nouveau millénaire à aujourd’hui, arrestations, rafles et perquisitions se sont succédé. Une série d’enquêtes et de soupçons des magistrats ont focalisé l’attention sur le centre historique de Punta Castello ou sur les habitants qui en sont originaires. La poussière soulevée régulièrement par la magistrature n’a pas produit d’effets concrets et le manque d’analyse du substrat social du village et des logiques politiques et économiques qui l’animent, n’a eu comme unique conséquence la criminalisation de toute une communauté et la marginalisation ultérieure d’une grande partie de la population. Le bruit des menottes ne sert pas à grand-chose, au contraire, et il va de pair avec la racisation de la population la moins riche, celle qu’on fait chanter, celle qui est à la merci de tous les pouvoirs.
Sur ce sujet, Rino, durant cette même conversation, me dit : « C’est toujours notre faute, ceux de Punta Castello, désormais, on passe tous les jours à la police ». Le racisme est une réalité forte dans la communauté de Punta Castello. Rino parle de cela : « Avant on nous considérait comme de vulgaires bergers, aujourd’hui, on nous prend tous pour des camorristes. Personne ne se demande pourquoi les gens de Punta Castello ont changé, pourquoi il y a la camorra ». Il continue en mettant en cause les médias locaux : « Le temps passe mais ceux de Punta Castello passent toujours pour les mauvais. Aujourd’hui, on est tous devenus des camorristes, les télévisions et journaux locaux disent cela sans cesse ». Ensuite, il se laisse aller plus durement contre tout le système qui dirige Montesacro depuis toujours : « Ça fait cinquante ans qu’ils nous prennent pour des cons et aujourd’hui, ils découvrent que les gens en ont marre et se sont mis à faire des choses pas nettes ».
Le renforcement d’un discours rodé sur la « race criminelle » de Punta Castello a favorisé l’installation de la criminalité organisée et a occulté les pratiques économiques et politiques qui lui ont ouvert la route. Prétendre que l’amoralité des habitants de Punta Castello, que le caractère anthropologique de l’Homme du Sud est la cause de l’ancrage de la camorra à Montesacro, et en général des mafias dans le Mezzogiorno, n’est pas seulement mensonger, mais sert surtout à cacher les processus capitalistes modernes. Charles Tilly, dans l’introduction au livre de Blok, affirme que la mafia « n’est pas le reflet du traditionalisme, de l’anarchisme, de l’insondable et omniprésence des Siciliens ou de la Sicile tout entière, mais appartient à la formation de l’État ».147 La phénoménologie de la camorra montesacraise comme l’est celle de la camorra en général, ainsi que celle des autres mafias du Mezzogiorno « n’est qu’une des faces de la phénoménologie du développement capitaliste et de la démocratie en Italie ».148 Ainsi, la camorra qui s’est installée à Montesacro et dans son centre historique, ne s’est pas enracinée sur une race criminelle atavique, mais elle l’a été par les processus capitalistes des dernières décennies, favorisés dans le village par les milieux les plus influents qui représentaient également l’autorité de l’État.
C’est pour cela que j’ai choisi de conclure ma réflexion sur Montesacro avec ce chapitre, reconstituant moment par moments la transformation du centre historique où les contradictions qui se sont développées dans toute la communauté montésacraise sont les plus visibles et criantes. Dans ce cas, comme pour l’ensemble de la recherche, j’ai choisi de suivre les suggestions éclairantes de qui a vécu et continue à vivre la tragédie de toute une société jusque dans sa peau. Avec l’intention de comprendre en profondeur et d’observer au microscope le point de non-retour de Montesacro, je vais chez Titino, dans la partie la plus haute de Punta Castello. Il m’accueille en disant : « J’ai cent trois ans et j’ai eu tant de choses devant mes yeux ».149
Titino en a effectivement vu des choses. Ses yeux ont vu passer un siècle entier. Deux guerres mondiales, le fascisme, la montée et la chute du communisme, la transformation radicale de son territoire. Titino a vécu la disparition de l’agriculture et l’illusion de l’industrialisation. Il a vécu une émigration jamais terminée, l’ère moderne des centres commerciaux et la transformation de ses compatriotes. Il m’attend à l’endroit habituel. Là où il est toujours resté. Dans son village, dans sa maison un peu plus bas que le château lombard abandonné qui surplombe Montesacro. Titino est une des personnes les plus âgées de la province. Il ne fait pas son âge. Un ami, intéressé par le thème de ma recherche, m’accompagne. C’est une belle journée, la chaleur est supportable, comme c’est souvent le cas en juin à Montesacro. Titino nous attend dans la cuisine. Une toute petite pièce qui donne dans la ruelle. La porte est ouverte. Nous entrons, nous saluons ses fils octogénaires et très vite, nous commençons à discuter. Titino essaie de comprendre à quelle famille j’appartiens. Il se rappelle des expériences vécues avec mon arrière-grand-père et avec mon grand-père. Il parle de son quartier :
Je me rappelle du Punta Castello de quand j’étais petit. Les ruelles étaient faites de terre et de cailloux. Ce n’est qu’après la guerre qu’on les a faites en pierres. Les maisons étaient minuscules, deux ou trois pièces maximum que nous partagions avec les animaux. À Punta Castello, tout le monde avait un âne et un cochon. Les animaux, c’était notre richesse.
Pendant qu’il me parle, Titino continue à travailler le cuivre, comme il l’a toujours fait. Il s’amuse à fabriquer des bracelets, des bagues et d’autres petits objets. Pour lui, le cuivre a un pouvoir apotropaïque, il éloigne les mauvais esprits. Il raconte : « Jusqu’à soixante ans, je vivais dans une maison sans eau et sans toilette. Les égouts et les canalisations d’eau ont été placés dans les années 1960 ». Il poursuit avec ses innombrables histoires de travail. Une vie passée dans la montagne et dans les champs :
Je travaille depuis que j’ai huit ans, j’allais à la montagne avec mon père qui était charbonnier. Nous faisions brûler du bois pendant une semaine et en sortions du charbon de bois. Après avoir fait mon travail de bûcheron, je plantais les vignes et je travaillais la terre dans les propriétés des seigneurs. Je partais à 5 heures du matin et j’emmenais de quoi manger, une faucille, un couteau et un fusil. Parfois, je rentrais à 8 heures du soir et en descendant de la montagne, je devais faire attention aux loups.
Les loups retiennent mon attention. Titino parle d’un village qui semble vieux de milliers d’années. S’intéresser au Montesacro d’aujourd’hui avec ses nombreuses nouvelles contradictions de périphérie urbaine et écouter quelqu’un parler du danger que constituent les loups pour sa vie est quelque peu troublant.
À cette époque, les loups venaient jusqu’aux maisons. Nous avions une manière de tuer les loups avec nos mains. On saisissait ses mâchoires et nous les lui cassions. Le loup fatiguait et mourrait étouffé. Mais tout le monde ne savait pas le faire et beaucoup se faisaient manger. Mon cousin a été mangé par un loup près du château, près de chez moi. La bête lui mangeait la tête.
Il raconte la tragédie qu’a connue son frère dans cette bataille pour survivre entre l’homme et l’animal :
Mon frère aussi est mort à cause d’un loup. Le loup, alors qu’il revenait de la montagne, lui a sauté dessus, mon frère lui a pris la gueule et l’a étouffé. Mais le loup l’a mordu, il était enragé. Mon frère a essayé de se soigner, mais il est tombé malade malgré tout. Après deux mois, il avait perdu la tête et le docteur l’a fait mourir avec une injection. C’était comme cela avant.
Après la mort de son frère, Titino a continué à travailler aux champs et à couper le bois, et occasionnellement à travailler comme maçon. En 1940, à trente-cinq ans, il part pour la « campagne d’Afrique » de Mussolini et est fait prisonnier durant deux ans. Quand il revient au village, la situation est catastrophique. La grande partie de la population a faim. Quelques années plus tard, beaucoup d’habitants de Punta Castello commencent à abandonner leur lieu de naissance et émigrent en Allemagne et en Suisse. Mais pas Titino : « J’ai toujours été ici, dans cette maison et c’est ici que je veux mourir ».
Dans les chapitres précédents, j’ai raconté la transformation de Montesacro et souvent, je me suis attardé sur la structure sociale et économique de Punta Castello. Je n’ai évoqué que les particularités et les différences qui distinguent le centre historique du reste du village. Je vais essayer d’approfondir la question de Punta Castello.
Après la Seconde Guerre mondiale, le développement de l’endogamie familiale, les relations denses et l’immobilité sociale de sa population donnent de Punta Castello l’image d’une « communauté fermée ». La majeure partie de la population travaille dans les champs appartenant aux quelques petits notables du bourg. Même ceux qui possèdent un bout de terrain réussissent à peine à nourrir leur famille. Aucun produit agricole n’est jamais mis en vente. La seule source de richesse de la population, ce sont les animaux, et en particulier le cochon. La mort d’un cochon peut être une catastrophe pour l’économie annuelle d’une famille.150 Le cochon, son abattage et le partage des repas qui s’ensuivent, concerne toute la communauté, dans laquelle se célèbrent et se renforcent les liens de solidarité. Bref, les champs, les bois et les animaux, même s’ils rapportent peu, sont les principaux moyens de subsistance des habitants du centre historique. Ce sont des « moyens naturels de production ».151 Les échanges entre les hommes et la nature et le fait de s’y soumettre présuppose un lien fort avec la famille, avec la communauté ou avec le territoire lui-même. Ces structures régissent la condition de précarité existentielle, de misère et de faiblesse d’une grande partie de la population du centre historique.
À cette époque, Punta Castello se définit à travers des caractéristiques profondément différentes du reste du village. Le bourg maintient les formes d’organisation du ghetto dans lequel la communauté s’autoproduit et s’autoperpétue.152 Les rapports historiquement structurés entre les habitants du centre historique en font une minorité dissidente et antagoniste face au reste de la population du village. Leur modus vivendi est très différent de celui des habitants du Casale. Ces différences débouchent fréquemment sur de la violence, des rixes, des jets de pierres. Ce sont des événements qui font des blessés et laissent de vilaines traces. Les histoires de bagarres légendaires sont toujours transmises dans les familles, de père en fils ou dans les bars et cercles du village.
Après la Seconde Guerre mondiale, les affrontements violents entre Punta Castello et le Casale ont quasiment disparu, ils réapparaissent sporadiquement lors des campagnes électorales pour l’élection du maire. Ce qui demeure, c’est l’isolement social et culturel de Punta Castello qui génère les stéréotypes et les préjugés les plus divers et sans fondement. Les habitants du Casale, comme ceux des villages voisins, pensent que les bergers et les paysans de Punta Castello sont des sauvages, des arriérés, qui appartiennent à une espèce biologique inférieure facilement reconnaissable. La population du centre historique est désignée comme une population vivant à la limite de l’humanité. L’institution de ce discours crée les mécanismes de discrimination et d’exclusion, non seulement linguistiques mais aussi effectifs, qui traversent le temps et l’espace pour déshumaniser chaque fois un peu plus les habitants de ce quartier. Ces discours produisent sur les habitants de Punta Castello une sorte d’« orientalisme interne », un processus local d’auto-ethnicisation. Ce discours produit par les milieux dominants s’empare des mêmes stéréotypes et préjugés que ceux qui définissent le sud de l’Italie, en les réutilisant comme moyen de contrôle et de domination politique.
Il est intéressant de reprendre ici ce que disait Ennio, le maire démocrate-chrétien le plus important, cité à plusieurs reprises dans ce livre : « Ce n’est pas que nous, les habitants du village, sommes meilleurs, mais ceux de Punta Castello sont différents, être bergers et paysans les distinguaient fortement du reste du village. Leur héritage culturel était différent du nôtre ». Ennio parle aussi des différences entre ceux qui n’ont rien et les quelques familles qui possèdent la terre. Dans ce cas, il renforce encore davantage son racisme de classe : « La plupart des gens, hormis quelques familles de propriétaires fonciers, a toujours été inculte. Ils ont toujours été refermés sur eux-mêmes et c’est pour cela qu’ils n’ont jamais évolué ». Cette discrimination fondée sur les concepts de Culture et Nature, auxquels sont soumis les habitants de Punta Castello, ne semblent pas concerner les puissants de ce quartier qui ont un rôle bien différent face au Casale et à sa bourgeoise. J’en parlerai plus loin.
Dans le premier chapitre, concernant la différenciation entre Casale et Punta Castello, j’ai fait une analyse à partir de la catégorie de « société sans État ».153 Dans le centre historique, il y a une intolérance particu...

Table des matières

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Collection Carrefours
  4. Titre
  5. Copyright
  6. Préface à l’édition française
  7. Dédicace
  8. Avertissement au lecteur
  9. Prologue
  10. Montesacro
  11. « Familles », maisons… et église
  12. Main basse sur le village
  13. La camorra, quand la terre tremble
  14. La périphérie dans les bois
  15. Il était une fois un bourg
  16. ÉPILOGUE
  17. “Traduire veut dire rester chez soi, au chaud ou au frais, travailler en pantoufles, en apprenant un tas de choses.”
  18. Table des matières

Foire aux questions

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