Histoire du politique au Congo-Kinshasa
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Histoire du politique au Congo-Kinshasa

Les concepts à l'épreuve

  1. 348 pages
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Histoire du politique au Congo-Kinshasa

Les concepts à l'épreuve

À propos de ce livre

Ce livre relate les transformations de l'État et du régime politique au Congo-Kinshasa depuis l'indépendance. C'est une historiographie critique et un ouvrage de sociologie historique. En même temps qu'il fait le récit des grands événements qui ont marqué l'histoire politique congolaise, il appréhende dans leurs continuités et leurs changements deux grandes questions théoriques: celle du rôle des rapports de dépendance internationaux, celle des caractères de l'État et du pouvoir politique.

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Informations

Éditeur
Academia
Année
2016
ISBN de l'eBook
9782806120762

Première partie.
Dépendance et politique

Georges Balandier appelait au début des années 1970 à chercher la logique du changement social dans « les interrelations entre dynamiques “du dedans” et dynamiques “du dehors”1 ». Ce précepte rencontrerait un large consensus parmi les chercheurs travaillant aujourd’hui sur les sociétés africaines. Il n’en a pas toujours été ainsi. La « théorie de la dépendance », influente dans les décennies soixante et soixante-dix, mettait unilatéralement l’accent sur le rôle des facteurs extérieurs en analysant dans une perspective marxiste le mode impérialiste de développement du capitalisme. Elle n’est plus que rarement invoquée et apparaît démonétisée. Samir Amin se révèle assez isolé quand il soutient, encore en 1986, qu’en Afrique comme en Amérique du Sud « les classes dirigeantes ne sont que le relais subalterne et impotent du capitalisme mondialisé2 ». Le déclin de cette problématique dans la littérature africaniste accompagne celui du marxisme. « Presque plus aucun [historien de l’Afrique], pouvait-on observer en 1987, ne parle encore de modes de production, peu mentionnent les classes sociales, et même le paradigme du sous-développement apparaît démodé3. »
La remise en cause des formes radicales de sociologie de la dépendance concerne également désormais le domaine des études coloniales. Dans un ouvrage marquant, Frederick Cooper écrit : « Le pouvoir colonial, comme tout autre, était un objet de lutte et dépendait des ressources matérielles, sociales et culturelles de ceux qu’il confrontait4 » ; et il précise que dans l’opposition entre colonisateurs et colonisés le rapport de force était certes inégal mais ne s’exerçait pas pour autant à sens unique, n’était pas one-sided5. Achille Mbembe ira jusqu’à écrire : « À différents égards, la colonisation fut une invention conjointe (a co-invention). Elle fut le produit de la violence occidentale aussi bien que l’œuvre d’une masse (a swarm) d’auxiliaires africains en quête d’un profit » ; et il ajoute : « on doit reconnaître que le colonialisme a exercé un grand pouvoir de séduction sur les Africains, non moins sur les plans mentaux et moraux que sur le plan matériel6. »
La critique de ce que Jean-François Bayart a appelé « le paradigme du joug » s’applique a fortiori aux sociétés postcoloniales7.
Cependant, une caractéristique majeure de la « situation coloniale » telle que la définissait Balandier persiste dans les sociétés africaines décolonisées : un rapport fondamental d’inégalité avec les sociétés occidentales auxquelles elles sont confrontées8. Cette inégalité tient d’abord aux relations d’économies industrialisées et diversifiées avec des économies axées sur l’exportation de produits primaires. Elle tient aussi à la légitimité normative dont jouissent des modèles d’organisation étatique et de « gouvernance » dérivant de l’histoire occidentale mais auxquels se réfère sinon obéit le système politique international incarné en particulier par les Nations unies9. Il ne peut donc s’agir de « tordre le bâton dans l’autre sens » en niant ou sous-estimant la réalité et les effets des inégalités qui persistent sur la scène internationale, inégalités dans la disposition de ressources et de moyens d’action autonomes et dans les rapports de force, matériels et intellectuels, qu’elles engendrent. Balandier, dans l’écrit déjà ancien que j’évoquais plus haut, jugeait, sans pour autant se rallier à quelque théorie de la dépendance, que « dans le cas des sociétés moins développées et par là même dépendantes » l’interaction entre « dynamique “du dehors” » et « dynamique “du dedans” » s’accompagne de la « prédominance » de la première10. Je ne suis pas sûr que l’on puisse, avec l’évolution des rapports entre les sociétés politiques africaines et leur environnement international, continuer à le suivre sur ce point, c’est-à-dire hiérarchiser de manière univoque l’influence des deux ordres de facteurs.
Abordant, à propos des évolutions politiques du Congo-Kinshasa, la question de l’articulation entre dynamiques internes et externes, je la poserai sous trois angles :
• celui du rôle des facteurs extérieurs dans la genèse et la reproduction de la forme juridico-politique de l’État territorial souverain, et des effets liés au développement de cette forme (chapitre un, page 37) ;
• celui des interactions entre acteurs nationaux et étrangers dans la décision et l’action gouvernementales ainsi qu’en matière d’économie politique (chapitre deux, page 49) ;
• celui de l’instrumentalisation des rapports de dépendance par les acteurs politiques nationaux (chapitre trois, page 99).

1 G. BALANDIER, Sens et puissance. Les dynamiques sociales, Paris, PUF, 1971, pp. 41-42.
2 S. AMIN, La déconnexion. Pour sortir du système mondial, Paris, La Découverte, 1986, p. 102.
3 C. COQUERY-VIDROVITCH, B. JEWSIEWICKI, « Africanist historiography in France and Belgium », in B. JEWSIEWICKI, D. NEWBURY (eds), African Historiographies, op. cit., pp. 139-150, voir p. 148.
4 F. COOPER, Colonialism in Question. Theory, Khnowledge, History, Berkeley – Los Angeles – London, University of California Press, 2005, p. 17.
5 Idem, p. 149.
6 A. MBEMBE, « African Modes of Self-Writing », Public Culture, 14, winter 2002, pp. 239-273, voir pp. 262-263.
7 J.-F. BAYART, L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989, p. 24.
8 G. BALANDIER, Sociologie actuelle de l’Afrique noire, Paris, PUF, 2e édition 1963, pp. 34-35.
9 A. BADIE, L’État importé. L’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard, 1992, p. 119.
10 BALANDIER, Sens et puissance, op. cit., p. 72.

Chapitre premier.
L’État territorial souverain, greffe et emprise d’une forme politique

Plusieurs auteurs accordent une importance majeure au phénomène de la greffe en Afrique d’une forme tronquée de l’État moderne européen. Ce qui a été importé ne serait pas tant un mode d’exercice du pouvoir étatique qu’une forme juridico-politique : l’État en tant qu’institution à laquelle est reconnue au sein d’un système d’États la souveraineté sur un territoire délimité par des frontières. C’est donc le type d’organisation internationale du pouvoir politique qui, s’accorde-t-on généralement à reconnaître, a émergé ou s’est affirmé progressivement en Europe avec la conclusion, en 1648, au terme de la guerre de Trente Ans, du traité de Westphalie.
Je me pencherai pour examiner cette question sur des ouvrages de Jeffrey Herbst et de Pierre Englebert qui portent sur l’ensemble de l’Afrique subsaharienne mais traitent en bonne place du cas du Congo-Kinshasa.

1.1. L’approche de Jeffrey Herbst

Dans son ouvrage consacré à la création et au développement de l’État territorial souverain en Afrique subsaharienne, Jeffrey Herbst fait de la conférence de Berlin de 1884-1885 un moment charnière11. À Berlin, avance-t-il, les puissances européennes impliquées dans la conquête de l’Afrique se sont entendues pour se reconnaître mutuellement des droits souverains, en liant la jouissance de ces droits à des « conditions minimales d’occupation ». Elles auraient adopté une « hin-terland theory », en vertu de laquelle « toute puissance occupant un territoire côtier était en droit de revendiquer l’influence politique sur un espace indéterminé à l’intérieur des terres » (p. 72). Elles auraient perpétué par là un trait caractéristique des pouvoirs africains précoloniaux. Ceux-ci en effet, en règle générale, n’exerçaient un contrôle effectif et formel que sur un « centre politique (political core) qui pouvait ne représenter qu’une faible proportion du territoire sur lequel ils avaient des prétentions » (pp. 55-56).
Avec l’installation des pouvoirs coloniaux, poursuit l’auteur, des frontières seront tracées, mais ce qui persistera (et sera encore le fait des États indépendants) c’est la faiblesse de l’emprise des pouvoirs centraux sur la plus grande partie de leur territoire. Le système d’États qui préside à la conférence de Berlin s’est accommodé d’États faibles (p. 106). Il consacrait l’« absolue souveraineté externe (la protection contre les empiétements d’autres pouvoirs) » (p. 95) d’organisations étatiques, quand bien même celles-ci n’avaient pas les moyens, et ne cherchaient pas à se donner les moyens, de traduire leur souveraineté en un contrôle administratif général, effectif et continu sur le territoire et ses habitants. Le respect des frontières désormais fixées repose, plutôt que sur la capacité des États particuliers à assurer leur défense, sur leur reconnaissance extérieure par le système d’États dominant (pp. 94-95, 106). Là résiderait la différence fondamentale avec une histoire européenne où la guerre entre puissances territoriales a constitué, selon l’analyse souvent citée de Charles Tilly12, le facteur décisif de la formation des États (p. 26).
Le rôle conféré dans l’ouvrage à la conférence de Berlin apparaît contestable. À suivre l’historien Jean Stengers, l’« hinterland theory » évoquée par Herbst à la suite de différents auteurs est l’une des « légendes » entretenues à propos des décisions prises par la Conférence13. L’Acte final général adopté en février 1885 contient une « déclaration » relative aux « occupations nouvelles sur les côtes du continent africain », qui fait de l’exercice d’une « autorité suffisante » la condition pour que soit reconnue une occupation « effective », mais sans octroyer à la puissance qui s’établit nouvellement sur un territoire côtier une sphère d’influence à l’intérieur du continent, sans lui conférer le droit d’étendre sa domination sur un hinterland. Le Congo de Léopold II, précisons-le, n’était de toute façon pas concerné par ces dispositions : l’Association internationale du Congo fondée par le roi des Belges, qui donnera naissance à l’État Indépendant du Congo, a été reconnue par les puissances représentées à Berlin avant la tenue de la conférence14. Ce que celle-ci a apporté qui s’inscrit effectivement dans la problématique de Herbst, c’est une démarche pour le partage de l’Afrique qui substituait au pur jeu des rapports de force la négociation et l’arbitrage entre puissances impériales15.
Venons-en à la manière dont l’ouvrage aborde le temps de la post-colonie.
Les leaders des États nouvellement indépendants prennent deux décisions faisant corps qui auront une influence capitale sur les évolutions politiques ultérieures : « celle de conserver l’État-nation comme exclusive unité d’organisation et celle de maintenir les frontières que les colonisateurs blancs avaient tracées » (p. 99). « L’Afrique indépendante est alors devenue un système d’États ayant un très large caractère fictif (with considerable fiction) », dont la souveraineté, selon une formule de Robert H. Jackson reprise par Herbst, est dépourvue d’« empirical statehood16 » (pp. 135-136).
Herbst explique la persistance dans la longue durée africaine du phénomène d’un contrôle limité des pouvoirs sur les territoires et les populations, en mettant l’accent sur des facteurs de géographie humaine (faible densité et distribution déséquilibrée du peuplement) et de géographie physique (importance des zones arides et difficulté des communications par eau et par terre). Il aurait pu faire appel ici à la notion de « morphologie sociale » de Durkheim, notion qui occupe dans la sociologie de celui-ci une place analogue à celle des infrastructures économiques chez Marx. Durkheim écrivait : « L’origine première de tout processus social de quelque importance doit être recherchée dans la constitution du milieu social interne », et il privilégiait trois propriétés de ce milieu : le « volume de la société », c’est-à-dire l’importance de sa population, la « densité matérielle », donc le rapport entre le nombre d’habitants et la superficie d’un territoire, enfin la « densité dynamique » en entendant par là le « resserrement moral » des habitants que favorisent en particulier la facilité et l’intensité des communications17.
Sans évoquer Durkheim, Herbst juge qu’au regard de tels critères le Congo-Kinshasa présente des conditions particulièrement défavorables à la diffusion de l’emprise du pouvoir étatique. Il s’agit en effet d’un immense pays occupé en grande partie et en son centre par la forêt équatoriale, où les concentrations majeures de population se situent aut...

Table des matières

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Copyright
  4. Titre
  5. Remerciements
  6. Introduction. Une historiographie du politique dans le Congo indépendant
  7. Première partie. Dépendance et politique
  8. Deuxième partie. La question de l’État et du pouvoir politique – Avatars de l’État congolais –
  9. Considérations finales. Pouvoir politique, société, culture
  10. Table des matières

Foire aux questions

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