Les principes de prévention, de précaution ou de participation, le développement durable, les énergies renouvelables, le tri sélectif, la taxe carbone, l'éco-innovation, voilà quelques terminologies qui devraient nous rassurer. Or, que constatons-nous? Nous restons toujours immergés dans un univers de catastrophes, de pollutions, de déchets. Le constat de départ est donc assez paradoxal. Pourquoi, malgré les catastrophes environnementales et humaines qui se multiplient et auxquelles tout le monde peut être confronté, rien ne semble se modifier ou si peu?...

eBook - ePub
Le paradoxe environnemental
Dans un contexte de changement incessant, pourquoi rien ne change ?
- 198 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Le paradoxe environnemental
Dans un contexte de changement incessant, pourquoi rien ne change ?
À propos de ce livre
Approuvé par les 375,005 étudiants
Accès à plus d'un million de titres pour un prix mensuel raisonnable.
Étudiez plus efficacement en utilisant nos outils d'étude.
Informations
Sujet
Sciences biologiquesSujet
ÉcologieCHAPITRE 1
CATASTROPHES ET ÉMOTIONS SOCIALES
« On ne croit à l’éventualité de la catastrophe qu’une fois celle-ci advenue, telle est la donnée de base. »
Jean-Pierre Dupuy,
Pour un catastrophisme éclairé.
Pour un catastrophisme éclairé.
Les problèmes environnementaux sont multiples et divers. Comme il semble difficile, voire impossible de les traiter tous, nous prendrons ici le cas de ce qui est le plus marquant ou de ce qui devrait a priori être le plus extrême, en convoquant ou évoquant la notion de catastrophe. Disons sommairement que le terme de catastrophe vient du grec katastrophê, qui signifie renversement, et cela engendre de fait un certain nombre de bouleversements à court, moyen ou plus long terme. On peut repérer les catastrophes naturelles, qui affectent la nature et les humains. Toutefois, il est possible de mettre aussi en perspective celles qui sont liées directement ou indirectement aux activités humaines et qui se traduisent par des effets délétères sur les hommes et leur environnement.
Une catastrophe peut être immédiate, rapide et inattendue. Cela peut renvoyer aux cas d’un tremblement de terre, d’une éruption volcanique ou d’un raz-de-marée. Elle peut être aussi imperceptible, diffuse et indirecte. Dans cet autre cas, on la retrouve lors d’une pandémie. Certes, depuis la nuit des temps, il existe des cataclysmes et des bouleversements. Mais nous admettrons que de tels événements ne deviennent véritablement des phénomènes catastrophiques que lorsqu’ils sont perçus par les humains comme perturbants ou nettement dérangeants.
La fin des dinosaures, par exemple, qu’elle ait été le fait d’une météorite, d’une gigantesque éruption volcanique, ou les deux, aussi dramatique que cela ait été pour ces espèces, est un bouleversement important mais n’est en rien perçu, à notre échelle, comme une catastrophe. Mais prenons un autre phénomène. En l’an 873, l’Occident est pris en tenaille pendant près de deux mois par des vagues de criquets qui dévorent la flore. À partir de ce moment, les arbres mettront plusieurs années à repousser. Si le problème était ressenti dans cette région par les populations locales et était très perturbateur, il était totalement ignoré du reste du monde, du seul fait que l’information restait très localisée et peu diffusée à grande échelle.
Ainsi, pour qu’un événement catastrophique soit perçu comme tel, nous supposerons qu’il faut en être contemporain et présent, soit de manière réelle et physique, soit par le biais d’une information reçue. C’est à partir de cela que l’on peut en déduire qu’un tel type de phénomène engendrera logiquement une série de réactions émotionnelles plus ou moins intenses.
Une première question vient alors à l’esprit. Quelles sont ces réactions émotionnelles qui font suite à une catastrophe vécue ? Mais, en posant celle-ci, une seconde interrogation survient. Comme nous sommes effectivement dans un monde où l’information est omniprésente et instantanée, il semble que nous devenions coprésents des multiples catastrophes qui se produisent, où qu’elles aient lieu sur la planète. Ainsi, si une catastrophe nous émeut, se produit-il véritablement des modifications de nos attitudes quotidiennes, lorsque la catastrophe ne nous touche pas de très près ? C’est à ces questionnements que nous tenterons de répondre maintenant.
I. LES RÉACTIONS ÉMOTIONNELLES
Toute personne a eu l’occasion, dans sa vie, d’être impliquée dans des situations qui se caractérisent par l’intensité des impressions vécues ainsi que par la vivacité ou la rapidité des réactions suscitées. Cet état particulier peut se diversifier suivant les circonstances, « et l’on va parler dès lors d’émotions telles que la peur, la colère, l’anxiété, la joie » (Reuchlin, 1988, p. 502). Si l’on se demande quelles sont les caractéristiques des situations qui suscitent l’émotion, un psychologue comme Maurice Reuchlin poursuit en admettant que sont émouvantes les situations dans lesquelles un désaccord prolongé apparaît entre ce qui est attendu et ce qui est observé. Mais il ajoute un second point, à savoir que ces situations paraissent mettre en cause des conditions fondamentales de l’adaptation d’un sujet (Reuchlin, op. cit., p. 503), qu’il soit seul ou en groupe. Le désaccord peut donc se révéler en partie perturbant. On pourrait, dès lors, définir l’émotion comme un trouble de l’adaptation des conduites ponctuel ou plus durable.
Nous allons bien traiter des émotions, toutefois nous ne parlerons pas ici des émois esthétiques ou des impressions relevant de sentiments, comme lorsque nous sommes devant un tableau qui nous saisit par ses couleurs et ses traits, un paysage qui nous touche par sa plénitude, ou une musique qui nous emporte par ses sonorités ou son harmonie. Nous aborderons plutôt des émotions qui renvoient à des situations dramatiques.
A. Des expériences dramatiques
Nous aborderons donc le rapport étroit à la catastrophe qui touche des collectifs, c’est-à-dire un ensemble de personnes, ainsi que leur espace environnant, comme des tremblements de terre, des cyclones, des tempêtes, des incidents industriels, voire des attentats. Même si l’histoire humaine est une succession de peurs, comme celle de la mort ou celle des catastrophes naturelles, en paraphrasant Pierre Janet, on pourra dire qu’une des sources de l’émotion est toujours la surprise. On est face à un élément totalement inattendu et perturbant. Parmi les innombrables récits, prenons-en ici seulement quelques-uns. Ils décrivent certaines réalités émouvantes, mais aussi les plus sombres ou les plus cauchemardesques.
Les petites villes de Pompéi et d’Herculanum, lieux de villégiature des Romains, sont ensevelies avec leurs habitants et leurs animaux sous une couche de cendre, le 24 août de l’an 79, à la suite de l’éruption du Vésuve.
Les écrits de Pline le Jeune, à cet instant, tentent d’appréhender tant les phénomènes géophysiques que les réactions des habitants. Tout d’abord, ce sont des nuées et de la pluie de cendres qui s’abattent sur la cité. L’auteur aperçoit au loin les éclats de rochers, les éruptions du volcan, les maisons abandonnées au feu, les flammes. Il sent aussi l’odeur de soufre. La mer est orageuse, et une épaisse fumée se répand sur la terre comme un torrent, puis tout à coup ce sont les ténèbres. Mais Pline insiste sur la part tragique de la scène, lorsqu’il parle des habitants qui tentent de s’échapper, mais doivent attendre que le vent et la mer soient plus favorables. Lors de ce cataclysme, chacun cherche là un père, là une mère, là encore un enfant. Certains déplorent leur propre malheur, d’autres invoquent celui de leurs proches. D’autres encore, par peur de la mort, l’appellent. Il y a aussi ceux qui implorent les dieux et ceux qui réfutent leur existence. Cette nuit semble être la dernière et la plus dramatique du monde, car il entend surtout les « gémissements des femmes », les « vagissements des bébés », les « cris des hommes » (Pline le Jeune, Lettres, tome II, livres IV-VI).
Dans une même configuration extrême, mais à près de deux mille ans d’intervalle, le 12 janvier 2010, un séisme de très forte amplitude frappe Haïti.
Des dizaines de milliers de morts et, suivant les statistiques, plus de 300 000 sans-abri seront répertoriés. Comme le relate l’Unicef, le jeune Sébastien Delatour, âgé de 14 ans, se remémore la scène et l’atmosphère. Il a tout d’abord entendu sa mère crier alors qu’elle s’enfuyait en courant de la maison. Puis il a appris que la maison de ses grands-parents s’était effondrée sur eux, occupés à leurs tâches quotidiennes. Plus tard, il dira : « Ça pue, ça sent la mort. Les gens pleurent et hurlent. Les gens se battent les uns avec les autres pour de la nourriture. Mon père m’a dit qu’il devait être fort pour nous tous et il ne veut pas montrer qu’il pleure. Mais je suis sûr qu’il l’a fait. Je suis sûr qu’il a pleuré dans sa chambre ou quelque part. Nous avons tous pleuré. »
Or, il n’y a malheureusement pas que les catastrophes naturelles qui engendrent des bouleversements et des types d’émotions comparables à ceux qui précèdent. Dans la nuit du 3 décembre 1984, un gaz très toxique, l’isocyanate de méthyle, s’échappe du réservoir E610 de l’usine d’Union Carbide India Limited.
Comme de l’eau entrait dans une cuve, cela a provoqué une réaction chimique. Mais les systèmes de sécurité n’ont pas fonctionné et, même si les manomètres indiquaient une surpression, ils n’ont pas fait réagir les employés. Ainsi, plus de quarante tonnes de MIC se sont répandues sur la ville. Le gaz a rapidement atteint les maisons, et les habitants ont commencé à entendre des cris. Certains toussaient et leurs yeux devenaient brûlants. De nombreuses personnes sont mortes immédiatement dans leur sommeil, tandis qu’un brouillard épais s’installait sur la cité. Olivier Bailly relate la vie de Gas (du nom donné par ses parents) qui est une des 500 000 vies détruites par cette catastrophe, où des milliers d’autres ont été emportées : « Gas n’a jamais travaillé, son insuffisance respiratoire l’empêchant d’effectuer un labeur physique. Il n’étudie pas, parce que sa famille n’a pas d’argent. Jovial, il dit ne pas avoir encore décidé ce qu’il allait faire plus tard, mais Union Carbide a terriblement réduit le champ des avenirs possibles. “S’il n’y avait pas eu cette catastrophe, dit-il, je serais aujourd’hui en bonne santé et pourrais nourrir ma famille” » (Bailly, 2004, p. 19).
Prenons, enfin, un dernier exemple relatif à un autre type de catastrophe. C’est le cas des attentats qui se répandent de plus en plus mais aussi de leurs conséquences.
Le 17 septembre 1986, madame Colette Bonnivard se retrouve rue de Rennes à Paris, au moment où une bombe explose en plein jour devant le magasin Tati. Son récit décrit la même épouvante que dans les cas précédents. Tout d’abord, elle voit un immense flash blanc et est projetée contre une grille. Elle se met sur ses coudes, car elle « veut se voir mourir ». Puis ce qu’elle perçoit autour d’elle, ce sont des « membres désarticulés. L’horreur, l’horreur la plus absolue. L’effroi ». Il lui faudra plusieurs années pour se réconcilier avec son corps, dira-t-elle.
B. La peur de la dislocation du socius
Si les catastrophes sont récurrentes, les effets, les vécus et les émotions paraissent assez similaires. Il semble évident que toutes ces catastrophes engendrent de l’écrasement, de la noyade, de la brûlure ou de la suffocation. Elles mettent en scène des corps souffrants, des corps mutilés, des corps décharnés, des corps flottants, mais aussi des ruines, des lambeaux de maisons, ou des terres incendiées ou crevassées. Elles mettent en évidence le sang, la plaie, la décomposition organique. C’est la souillure qui réintroduit le primat de la nature et la prédominance du corporel sur le culturel (Enriquez, 1983, p. 272). Les catastrophes déclenchent en cela de la souffrance ainsi que de la peur. Les cris montent et anéantissent les mots, inhibent le langage, c’est la fin de la palabre et surtout la fin de la communauté.
La catastrophe se retrouve dès lors en relation étroite avec la mort et renvoie inévitablement à une angoisse de la destruction, de la chute et de la finitude. En 1248, l’éboulement du mont Granier, au sud de Chambéry, fait 5 000 victimes. Les éruptions du Laki en Islande en 1783, de l’Unzendake au Japon en 1792 ou de la montagne Pelée à la Martinique en 1902 ont fait de 10 000 à 28 000 victimes, sans parler des projections de cendres qui ont perturbé les récoltes et entraîné parfois des famines. Plus cataclysmique encore, l’éruption du Krakatoa en Indonésie le 27 août 1883, qui a détruit partiellement l’île et tué plusieurs dizaines de milliers de personnes. Sans parler du 11 septembre 2001, où plus de 3 000 personnes ont péri dans les attentats de New York. De fait, si la catastrophe touche des individus, elle atteint des groupes, des communautés, ainsi que leur espace de vie. Si elle broie des corps et des personnes, perturbe l’environnement, elle provoque une réminiscence de peur archaïque qui entrouvre la voie à une possible dissociation du corps social, à une imminente dislocation du socius.
Lors d’une catastrophe, le temps semble s’arrêter, se rétracter, se figer. Elle anéantit tout avenir, tout futur, tout projet, et l’image qui surplombe est bien celle de la fin du monde, de la fin des temps, agrémentée, depuis toujours, par toutes les visions eschatologiques et les mythes de destruction de la Création. Mais nous avons, au même instant, affaire au sentiment d’u...
Table des matières
- AVANT-PROPOS
- PRÉFACE
- INTRODUCTION
- CHAPITRE 1 CATASTROPHES ET ÉMOTIONS SOCIALES
- CHAPITRE 2 CATASTROPHES, DÉBATS ET CONTROVERSES
- CHAPITRE 3 ENTRE RATIONALISATION ET CROYANCES
- CHAPITRE 4 CONTRADICTIONS ET BLOCAGES
- CHAPITRE 5 UN IDÉAL PROBLÉMATIQUE
- CHAPITRE 6 UNE RETERRITORIALISATION DES ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX
- CONCLUSION
- POSTFACE
- RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
- Dans la collection « Proximités – Sociologie »
Foire aux questions
Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramètres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrir comment résilier votre abonnement
Non, les livres ne peuvent pas être téléchargés sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour être utilisés en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez télécharger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre téléphone portable ou votre tablette. Apprendre à télécharger des livres hors ligne
Perlego propose deux abonnements : Essentiel et Complet
- Essentiel est idéal pour les étudiants et les professionnels qui aiment explorer un large éventail de sujets. Accédez à la bibliothèque Essentiel comprenant plus de 800 000 titres de référence et best-sellers dans les domaines du commerce, du développement personnel et des sciences humaines. Il comprend un temps de lecture illimité et la voix standard de la fonction Écouter.
- Complet est parfait pour les étudiants avancés et les chercheurs qui ont besoin d'un accès complet et illimité. Accédez à plus de 1,4 million de livres sur des centaines de sujets, y compris des titres académiques et spécialisés. L'abonnement Complet comprend également des fonctionnalités avancées telles que la fonction Écouter Premium et l'Assistant de recherche.
Nous sommes un service d'abonnement à des ouvrages universitaires en ligne, où vous pouvez accéder à toute une bibliothèque pour un prix inférieur à celui d'un seul livre par mois. Avec plus d'un million de livres sur plus de 990 sujets, nous avons ce qu'il vous faut ! En savoir plus sur notre mission
Recherchez le symbole Écouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'écouter. L'outil Écouter lit le texte à haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accélérer ou le ralentir. En savoir plus sur la fonctionnalité Écouter
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS et Android pour lire à tout moment, n'importe où, même hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous êtes en déplacement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Oui, vous pouvez accéder à Le paradoxe environnemental par Jean-Luc Roques,Corinne Berger en format PDF et/ou ePUB ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Sciences biologiques et Écologie. Nous disposons de plus d'un million d'ouvrages à découvrir dans notre catalogue.