À la fin des années 1980, il y a un quart de siècle, le continent africain était traversé par la troisième vague de transition politique. Pour l'occasion, ce livre revient sur ces événements pour donner quelques éléments de réflexion sur certaines expériences, d'une part, et dresser un bilan partiel des évolutions politiques, d'autre part. C'est donc un ouvrage original dont l'intérêt scientifique réside principalement dans ces deux dimensions.

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Evolutions politiques en Afrique
Entre autoritarisme, démocratisation, construction de la paix et défis internes
- 154 pages
- French
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Evolutions politiques en Afrique
Entre autoritarisme, démocratisation, construction de la paix et défis internes
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Histoire du mondePARTIE I
L’AFRIQUE ENTRE AUTORITARISME ET DÉMOCRATISATION
Expliquer la résilience autoritaire au Soudan :
Apports et limites de l’approche institutionnaliste
Par
Anne-Laure Mahé*
Depuis l’arrivée au pouvoir d’Omar el-Béchir en 1989, le Soudan obtient systématiquement la note la plus basse sur les index des droits politiques et des libertés civiles élaborés par Freedom House1. Instauré à la suite d’un coup d’État mené par une alliance entre militaires et islamistes qui mit fin à une courte période de gouvernement civil démocratique (1986-1989) -, au moment même où la troisième vague de démocratisation atteint l’Afrique, le régime paraît s’inscrire en sens inverse du cours de l’histoire. Dans les années 1990, les régimes autoritaires semblaient, en effet, voués à disparaître. Sur 47 pays d’Afrique subsaharienne, 38 ont tenu des élections législatives compétitives entre 1990 et 19952.
Cependant, au début des années 2000, un constat s’impose : la troisième vague n’a pas apporté dans son sillage le triomphe de la démocratie libérale, tel que prédit par Fukuyama3. La capacité du régime soudanais à se maintenir est particulièrement étonnante, puisqu’elle se réalise dans un contexte interne et international défavorable. Au niveau interne, le Soudan connaît une instabilité chronique dans ses régions périphériques. Le conflit entre le Nord et le Sud est l’un des plus longs qu’ait connu le pays, avec une première occurrence entre 1955 et 1972 et une seconde entre 1983 et 2005. D’ailleurs, ce sont les agissements du régime face à ces diverses rébellions qui ont conduit à l’émission, depuis 2009, de plusieurs mandats d’arrêt de la CPI contre Omar el-Béchir. Au niveau international, l’identité islamiste du régime et sa politique étrangère agressive ont débouché sur son isolement diplomatique durant les dix premières années passées au pouvoir. Malgré cela, il est resté en place, et la vague des révolutions du printemps arabe l’a à peine effleuré. Cette capacité de résilience appelle donc une explication.
Dans une perspective institutionnaliste, il s’agira ici d’explorer la survie du régime au regard du rôle que jouent le parti présidentiel, le Parti du congrès national (PCN), et l’Assemblée nationale mise en place au tournant des années 2000. L’analyse permettra de mettre en évidence la fluidité et la complexité fonctionnelle de ces institutions, utilisées autant comme instruments de conquête du pouvoir que comme outils de cooptation. Le cas du Soudan démontre également l’importance encore réelle des institutions sécuritaires (armée et services secrets) que la littérature institutionnaliste récente tend à délaisser. La décompression au sein du régime est à géométrie variable et ne doit pas faire oublier le rôle central de la violence et de la peur dans son maintien. L’analyse se concentrera, par ailleurs, sur la période précédant la séparation avec le Soudan du Sud en 2011.
Après avoir présenté les différentes théories composant l’approche institutionnaliste, dans un premier temps, nous verrons ensuite que le régime soudanais a connu, à la fin des années 1990, un processus de recomposition reposant sur la mise en place d’institutions formellement démocratiques. Dans un troisième temps, nous montrerons que cette transformation va de pair avec une crise du régime, contexte dans lequel les nouvelles institutions sont érigées en instruments de lutte pour le pouvoir. Enfin, dans un quatrième temps, il sera question du rôle de ces institutions dans le fonctionnement du régime après la « révolution de palais » de 1999.
I - Expliquer la résilience autoritaire après la troisième vague de démocratisation
Le maintien d’un grand nombre de régimes autoritaires au début des années 2000 a remis en question la problématique de la transitologie dans son ensemble, les critiques se concentrant en particulier sur sa tendance téléologique à interpréter toute transition comme un processus de démocratisation4. Les développements récents de la théorie mettent donc en évidence le processus de recomposition des régimes autoritaires à partir d’un certain nombre d’institutions démocratiques formelles.
Des autoritarismes « recomposés »
Les régimes autoritaires qui subsistent après la troisième vague de démocratisation sont nettement distincts de ceux qui existaient auparavant. Ces derniers étaient, en effet, majoritairement des régimes militaires et se caractérisaient par une forte personnalisation5 dont les formes extrêmes sont incarnées par Idi Amin Dada ou Jean-Bedel Bokassa. Ce type de système politique a aujourd’hui disparu, tout comme les régimes afro-marxistes qui ont marqué l’histoire de l’Angola, de l’Éthiopie, de la Guinée-Bissau6 . Un nouveau type de régime autoritaire qualifié d’adouci fait surface7.
En effet, pour répondre au défi que constitue la diffusion de la norme démocratique, les autocrates ont engagé des processus de recomposition, conduisant à l’émergence de logiques hybrides empruntant à la fois à la démocratie et à l’autoritarisme des éléments de conservation du pouvoir8. Ces systèmes organisent des processus électoraux de façon régulière, possèdent des parlements et des partis politiques, mais la compétition politique s’avère plus d’apparence que de réelle. Les résultats sont généralement connus d’avance, les élections n’étant jamais totalement libres et transparentes pour empêcher la reconduite des mêmes individus à la tête de l’État. De ce constat, d’aucuns en concluent que les institutions mises en place pour la démocratie sont de la « poudre aux yeux » destinée à répondre aux exigences des partenaires occidentaux9.
L’approche institutionnaliste
Dans la lignée du néo-institutionnalisme apparu en politique comparée dans les années 1990, de nombreux auteurs défendent aujourd’hui l’idée que les institutions ont en réalité de l’importance et contribuent notamment à la longévité des régimes. Cette idée se trouve confirmée par l’analyse de Geddes, qui démontre que les autoritarismes possèdent des durées de vie différentes en fonction de leur configuration institutionnelle. Les systèmes de parti unique deviennent ainsi plus durables (avec une moyenne de vingt-quatre ans) que les régimes personnalisés (quinze ans) et militaires (huit ans et demi)10 . L’approche institutionnaliste part du postulat central selon lequel la formation et le maintien d’une coalition favorable permettent au dictateur de se maintenir au pouvoir et d’éviter toute tentative de coup d’État pouvant être menée par des proches. Cette stratégie est d’autant plus importante que le rôle de ces derniers dans le renversement de régimes est reconnu. Svolik indique, en effet, que sur les 303 dirigeants renversés, plus des deux tiers l’ont été par des membres de leurs gouvernements11.
La notion de coalition a été particulièrement développée dans les travaux de De Mesquita12 . Quel que soit le type de régime, les leaders doivent conserver la loyauté du groupe grâce auquel ils sont parvenus au pouvoir et s’y maintiennent. Pour cela, ils peuvent choisir de distribuer des biens privés aux membres restreints de la coalition, ou des biens publics (via la mise en œuvre de politiques publiques) à un ensemble plus large. Plus la coalition est large, plus les leaders vont devoir recourir à ce mécanisme de redistribution13. Les institutions à travers lesquelles le leader est sélectionné jouent ici un rôle central. Par exemple, dans les démocraties, le système d’élection et le suffrage universel favorisent l’émergence d’une grande coalition (gagnante) formée par les électeurs.
Dans un tel contexte, les leaders sont donc incités à mettre en place des politiques publiques ; ce qui n’est pas toujours le cas dans les régimes autoritaires. Dans la continuité de ces travaux fondateurs, Gandhi et Przewoski considèrent que l’autocrate peut faire des concessions à l’aide de politiques publiques, pour répondre aux demandes de l’opposition. Les concessions se réalisent alors dans le cadre d’institutions comme le parti et le Parlement, qui deviennent ainsi des outils de cooptation14.
L’importance du parti dans le maintien de la coalition est également mise en évidence par Brownlee : le parti étant un lieu de résolution des conflits entre élites, sa disparition (ou son déclin) favoriserait les tensions entre ces dernières ainsi que des défections en faveur de l’opposition ; ce qui pourrait mettre en péril le régime lui-même15. Au-delà d’être des canaux de rétribution et de cooptation, les institutions jouent aussi un rôle déterminant dans l’équilibre du pouvoir au sein du régime. Pour Svolik et Magaloni, elles facilitent le partage des postes de responsabilités entre les élites au pouvoir, en atténuant leur appréhension quant à la tentative du leader d’accumuler davantage de pouvoir à leurs dépens16. Les institutions permettent ainsi de rendre plus crédibles les accords de partage du pouvoir conclus par les dirigeants à travers la coalition. Toutefois, en équilibrant le pouvoir, ces derniers peuvent créer une configuration défavorable au dictateur, notamment lorsqu’ils font partie d’une institution unificatrice comme le parti ou l’armée ; ce qui renforcerait leur coordination, de même que leur pouvoir de négociation17.
Cette approche attire notre attention sur le rôle joué par les institutions dans l’exercice du pouvoir autoritaire, qui cesse dès lors d’apparaître comme purement arbitraire et personnalisé à l’extrême. Elle démontre à la fois à quel point les institutions peuvent servir d’instrument de cooptation efficace pour le dictateur, et combien les pratiques qu’elles mett...
Table des matières
- Couverture
- 4e de couverture
- Titre
- Copyright
- INTRODUCTION
- PARTIE I – L’AFRIQUE ENTRE AUTORITARISME ET DÉMOCRATISATION
- PARTIE II – TRANSITION AVORTÉE, CONFLIT ET INITIATIVES DE PAIX
- PARTIE III – L’IDÉALISME DÉMOCRATIQUE À L’ÉPREUVE
- TABLE DES MATIÈRES
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