CHAPITRE 1
Last call !
Depuis le Régime français, l’État colonial a légiféré à plusieurs reprises par des arrêts et des statuts afin de contrôler le commerce et la consommation d’alcool en milieu autochtone. L’Église canadienne est aussi intervenue avec plus d’une centaine de mandements et de lettres épiscopales[]. Le 12 avril 1876, le Parlement canadien adopte à son tour une première loi concernant l’alcool, whisky, rhum, vin, bière, ale, cidre : la Loi sur les Indiens[]. L’alcool est strictement prohibé : personne ne peut vendre, troquer, échanger ni donner « des liqueurs spiritueuses d’aucune espèce à un Sauvage soit homme, femme ou enfant en Canada, de quelque manière que ce soit » et « lui en procurer ou lui en obtenir pour quelque objet que ce soit », sauf un ministre du culte ou un médecin. Considéré comme un stupéfiant, on en interdit l’importation, la production, la possession, le trafic, la vente, l’achat et la consommation. L’objectif ultime est d’assécher les réserves et de réprimer l’alcoolisme de l’Indien[].
L’ennemi public numéro un
L’alcool a toujours constitué une « pierre d’achoppement » pour les communautés humaines aux prises avec l’alcoolisme[]. Depuis le Régime français, le « hideux démon de l’ivrognerie » fait des ravages dans la colonie, sans discrimination ethnique[]. Le « fléau de l’alcoolisme, le plus terrible de tous », « ruine et détruit, corps et âme » des Canadiens et des Amérindiens[]. Les témoignages sur les Amérindiens abondent. Et pour cause. Quand les représentants de l’État ou de l’Église rendent compte de ce problème en milieu autochtone, c’est toujours dans un contexte d’excès et de violence[]. Jamais on ne représente leur consommation comme une activité conviviale. « When they can place their hands on a bottle of whisky, rapporte Alphonse Marcoux, l’agent des Affaires indiennes à Pointe-Bleue, the Indians never lack the means of becoming drunk[]. » Et leurs beuveries font trembler leurs tuteurs[]. Selon Joseph Périllard, l’agent au Lac-des-Deux-Montagnes, la « boisson de feu » les « rend fou ». Elle les « abrutit[] ». « L’odeur du whisky leur fait perdre la tête[]. » Intoxiqués, ils se transforment en « bêtes féroces privées de raison[] ». Le père Jean-Pierre Guéguen témoigne du delirium tremens d’un jeune Algonquin du Témiscamingue qui, lors d’une soirée de 1880, « s’est tellement enivré » qu’« on a été obligé de l’attacher toute la nuit et de le garder » : ses « rugissementst effrayants » ont fait craindre pour sa vie[].
Extrait d’une conférence sur l’alcoolisme prononcée devant les membres de l’Économie sociale, le 6 mars 1905. Depuis la fin du XIXe siècle, des groupes de pression civils et religieux souhaitent réduire, voire interdire, toute consommation de boissons alcooliques dans le Canada. Bien que leur approche les distingue, la Dominion Alliance for the Total Suppression of the Liquor Traffic et la Ligue antialcoolique – des groupes fédérés protestants et catholiques – s’entendent sur une chose : l’État canadien doit contrôler l’usage et la vente de l’alcool en milieu autochtone[]. « Vente des liqueurs alcooliques, 1905 », BANQ, P1000, D642.
La surconsommation et la dépendance qui en résulte sont les principales causes de la délinquance et de la criminalité autochtone. « Quand ils sont enyvrez », ils « sont capables de tous les crimes[] », « des monstres de crimes[] ». Leur dépendance est non seulement source de scandales et de désordres publics, « combats, querelles, blasphèm...