CHAPITRE 1
La préhistoire de l’enseignement de l’histoire nationale au Québec
Paul Aubin
Les institutions de haut savoir
L’historiographie fait remonter le début de l’enseignement en Nouvelle-France à 1635 avec l’ouverture du collège des Jésuites à Québec[]. Or, quelle histoire du Québec aurait-on pu enseigner au collège des Jésuites en 1635 ? Le Québec tel que nous l’entendons n’a que 100 ans si nous acceptons le voyage de Jacques Cartier à Montréal en 1534 comme événement fondateur. On peut arguer que les Amérindiens et les Inuits sont ici depuis quelques milliers d’années, mais cette notion d’ancienneté des peuples autochtones échappe aux nouveaux arrivants comme aux institutions de haut savoir de leur pays d’origine, car la seule histoire ancienne qui vaut la peine d’être étudiée est celle de la Grèce et de la Rome antique. Avant d’enseigner l’histoire, il faut commencer par l’écrire et, avant de l’écrire, il faut la vivre. C’est donc une vue de l’esprit que de parler de l’enseignement de l’histoire nationale à ce moment et même pendant une longue période par la suite.
Le modèle des collèges de France, transposé ici, nous sert d’indicateur quant à l’arrivée de l’histoire nationale dans les curriculums. Si l’enseignement de l’histoire de France dans ces collèges est attesté dès 1653[], ce n’est qu’en 1827 que Michelet publie son Précis de l’Histoire moderne destiné aux collèges et ce n’est qu’en 1830 que l’enseignement de l’histoire, dans ces mêmes collèges, acquiert son autonomie par rapport aux belles-lettres[]. Les « histoires nationales » comme discipline scolaire en remplacement de l’histoire de l’Antiquité gréco-latine prennent leur envol au XIXe siècle avec la montée des nationalismes[] et il serait surprenant que le Québec ait précédé la France dans ce domaine.
En réponse au projet du gouverneur Dorchester de fonder une université mixte (catholique et protestante), l’évêque de Québec, Jean-François Hubert, publie, en 1789, une lettre dans laquelle il fait le point sur l’état de l’éducation au Québec ; on y apprend qu’au collège de Montréal « les humanités et la rhétorique s’enseignent [… et qu’on] commence à y enseigner la géographie, l’arithmétique et l’anglais ». Quant au séminaire de Québec, « outre la théologie, on y enseigne les humanités, la rhétorique, la philosophie, la physique, la géométrie, l’arithmétique et toutes les branches des mathématiques[] ». L’histoire nationale ne figure pas au programme.
Le « Plan d’éducation du séminaire de Québec octobre 1790 » ne prévoit pas l’enseignement de l’histoire (on ne mentionne pas l’histoire de l’Antiquité qui est abordée par l’enseignement du grec et du latin) même s’il fait une petite place à l’enseignement de la géographie[]. Cet état de fait perdure : élève au séminaire de Québec de 1798 à 1806, Philippe Aubert de Gaspé a étudié l’histoire « des Assyriens, des Mèdes et des Perses » alors qu’il confesse que « l’histoire de notre pays était jadis lettre morte pour nous[] ». Et, encore en 1816, l’enseignement de l’histoire nationale brille par son absence dans le « plan d’éducation du séminaire de Québec[] ».
Selon Savard, « c’est à l’abbé Holmes que l’on doit l’introduction [au séminaire de Québec] de l’histoire moderne dans les programmes à la place des histoires nationales de France et d’Angleterre[] ». Or Holmes commence à enseigner au séminaire en 1827 et il serait surprenant que, tout nouveau professeur, il ait pu faire accepter cette révolution dès son arrivée ; on peut penser qu’il lui aura fallu attendre au moins jusqu’en 1830 alors qu’il fut nommé préfet des études[]. De plus, la formulation histoire moderne ne désigne pas nécessairement l’histoire du Canada. Lors des séances publiques organisées par le séminaire de Québec en 1833, les élèves doivent discourir, entre autres sujets, sur la « géographie du pays » car elle est rangée dans les « sciences utiles », sur l’histoire de l’Antiquité et l’histoire de France, mais nulle part il n’est question de l’histoire du Canada[].
Même constat pour les séances publiques de 1834[] et de 1839 ; de plus, ce dernier compte-rendu présente aux lecteurs le « Programme abrégé du cours d’étude » où il est question d’histoire ancienne et d’histoire d’Angleterre, mais pas d’histoire du Canada, même dans les disciplines « facultatives[] ». Par contre, une version du même programme pour la même année, publiée sous forme de brochure, mentionne explicitement l’enseignement de l’histoire du Canada, mais dans une formulation ambiguë : « Pour les élèves de troisième […] Histoire du Canada rédigée par les élèves[]. » C’est vraisemblablement en se basant sur cette brochure que Savard affirme que la première mention de l’enseignement de l’histoire du Canada comme matière distincte est de 1838-39[] ». Quelle que soit la formule utilisée au petit séminaire de Québec en 1839-1840, cet enseignement est attesté formellement par l’abbé Holmes dans son discours de fin d’année 1843 : les élèves de seconde « ont appris l’histoire du Canada jusqu’à la conquête[] ». Il semble qu’il y ait couramment des cours d’histoire du Canada à partir de cette date, mais sans manuel jusqu’à la parution du Cours d’histoire du Canada de Ferland en 1861[], ce qui laisse sous-entendre qu’on aurait levé le nez sur les productions destinées aux élèves des écoles primaires[].
Le collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière serait la première institution qui aurait envisagé l’enseignement de l’histoire nationale ; dans un manifeste rédigé en 1828 en prévision de l’ouverture de l’institution l’année suivante, l’abbé Painchaud explique pourquoi il est important d’inclure cette discipline dans le curriculum : « À propos d’histoire, en commençant par celle du pays, se présente celle de notre constitution et des lois principales qui nous régissent et dont l’ignorance fait tant de mal[]. » Reste à savoir si l’on est passé de la parole aux actes dès 1829. Promu préfet des études au collège de Nicolet en 1841, l’abbé Ferland « mit en honneur les études historiques et en particulier celle du Canada », comme en témoigne son ancien élève Antoine Gérin-Lajoie[] ; l’année suivante, l’abbé « soutient et patronne la fondation au collège d’une société littéraire où des sujets d’histoire nationale sont abordés[] ». Il n’en demeure pas moins qu’il faut attendre 1861 pour le voir publier le premier tome de son histoire du Canada.
Se situant entre les écoles primaires et les collèges classiques, les couvents des Ursulines auraient dispensé un certain enseignement de l’histoire nationale. La mémorialiste du couvent de Québec signale une nouveauté au curriculum de cette institution en 1825 : « Les nouvelles branches ajoutées sont : l’histoire avec explication et traduction des l...