CHAPITRE 1
Enfance
Au sud-ouest de lâĂźle de MontrĂ©al, entre la ville de MontrĂ©al et Lachine, un petit village de 200 habitants, nommĂ© RiviĂšre-Saint-Pierre, est incorporĂ© en 1874. Il prend le nom de Verdun en 1876, puis il obtient sa charte de ville en 1912. La municipalitĂ© sâest rapidement dĂ©veloppĂ©e : entre 1901 et 1912, la population est passĂ©e de 1 600 Ă 18 000 habitants ; elle sera de 30 000 en 1922 et de 64 000 en 1939. Verdun est alors la troisiĂšme ville au QuĂ©bec pour sa population.
On y trouve surtout des habitations et des commerces, peu dâindustries. La rue Wellington, qui la traverse de part en part de lâest vers lâouest, est devenue une des plus importantes artĂšres commerciales de lâĂźle de MontrĂ©al. Sa population se compose dâouvriers, la majoritĂ© travaillant Ă MontrĂ©al, oĂč un tramway moderne les transporte, de travailleurs des usines concentrĂ©es le long du canal de Lachine, un peu au nord. Une classe moyenne sây dĂ©veloppe rapidement. Quelques notables y ont de riches domaines le long du fleuve, comme sir Alexander Tulloch Galt, un des pĂšres de la ConfĂ©dĂ©ration canadienne. Dans les annĂ©es 1900-1950, les anglophones forment une lĂ©gĂšre majoritĂ©, de sorte quâune grande partie des Canadiens français doivent ĂȘtre bilingues. La municipalitĂ© est bien pourvue en services de toutes sortes. Dans les annĂ©es 1930, on y trouve treize Ă©coles catholiques et huit protestantes, deux hĂŽpitaux, dix-huit Ă©glises, trois cinĂ©mas, des terrains de tennis, deux piscines, etc.
Verdun possĂšde plusieurs kilomĂštres de berges luxuriantes le long du Saint-Laurent, dont une bonne partie est amĂ©nagĂ©e en un long parc linĂ©aire sur la digue dâenviron 6 mĂštres de hauteur quâil a fallu construire au tournant du XXe siĂšcle pour empĂȘcher les inondations printaniĂšres qui transportaient les glaces du fleuve jusque sur la rue Wellington. Aucune autre municipalitĂ© de lâĂźle nâa su prĂ©server autant dâespaces naturels liant la terre et lâeau ; on nây trouve cependant pas de plages, seulement quelques marinas. Les familles viennent y piqueniquer ou marcher sur une promenade en bois de trois kilomĂštres qui longe la rive ; construite en 1926, elle est remplacĂ©e par un sentier en asphalte Ă la fin des annĂ©es 1930, mais le charme est disparu.
Pierre-LĂ©on Juneau naĂźt Ă Verdun le 17 octobre 1922 et il est baptisĂ© le 22 suivant Ă lâĂ©glise Notre-Dame-des-Sept-Douleurs de Verdun. Ses parrain et marraine sont ses grands-parents maternels, Jean-Baptiste Angrignon, fabricant de charrettes, et son Ă©pouse Ăva Marleau. Son pĂšre, Laurent Juneau (1890-1975), a trente-deux ans et il est employĂ© comme vendeur dans une compagnie de matĂ©riaux de construction. Il est nĂ© Verdunois, mais son propre pĂšre Ă©tait venu de Repentigny. Son Ă©pouse, Marguerite Angrignon, est nĂ©e en 1900 dans le Mile End, quartier de MontrĂ©al, au 5295, rue Saint-Urbain ; elle vivra jusquâen 1989. Les deux Ă©poux se sont rencontrĂ©s lors dâaffaires que Laurent a faites avec le pĂšre de Marguerite. Ils forment un couple uni, sans histoires particuliĂšres. Ils demeurent au 411, avenue Galt, locataires dans un logement modeste dâune sĂ©rie en rangĂ©e. Au dĂ©but des annĂ©es 1940, ils dĂ©mĂ©nageront au 5547, rue Bannantyne. Au moment oĂč il fonde sa famille, Laurent a un revenu tout juste suffisant pour les faire vivre tous, mais ils ne manquent rien dâessentiel. Avec le temps, ils auront une vieillesse confortable.
Au moment oĂč Laurent et Marguerite se marient, les parents de Laurent sont dĂ©jĂ dĂ©cĂ©dĂ©s, mais ils entretiennent dâexcellentes relations avec les parents de Marguerite, surtout la mĂšre, chez qui ils se retrouvent pour diffĂ©rentes fĂȘtes, dont une grande cĂ©lĂ©bration Ă NoĂ«l. Câest lâoccasion de faire connaissance avec les cousins et cousines. Le couple est aussi en relations constantes avec Alphonse PichĂ©, lâoncle de Laurent qui a Ă©tĂ© presque un pĂšre pour lui. PichĂ© est un architecte reconnu et enrichi. Entre autres rĂ©alisations, il a fait les plans de lâAcadĂ©mie Richard oĂč Pierre va faire une partie de son primaire, plusieurs Ă©difices commerciaux du Vieux-MontrĂ©al et divers autres Ă©difices liĂ©s Ă des communautĂ©s religieuses, dont ceux du collĂšge BrĂ©beuf et du collĂšge Saint-Ignace pour les JĂ©suites, certains pour les SĆurs Grises, dont il est le frĂšre de la supĂ©rieure gĂ©nĂ©rale.
Au moment de la crise Ă©conomique de 1929, Laurent perd son travail. Il occupe diffĂ©rents postes Ă temps partiel, et son oncle Alphonse lâengage aussi comme chauffeur et secrĂ©taire particulier, de sorte que la famille ne souffrira pas de la disette. PichĂ© a ses bureaux au centre-ville de MontrĂ©al, pas trĂšs loin du collĂšge Sainte-Marie oĂč Pierre va faire son cours classique, ce qui donnera Ă lâĂ©tudiant lâoccasion de bons repas avec son grand-oncle. Ă son dĂ©cĂšs, en 1938, PichĂ© laissera deux maisons Ă Laurent.
CĂŽtĂ© religion, ils sont catholiques, des pratiquants ordinaires, câest-Ă -dire quâils vont Ă la messe tous les dimanches et quâils y amĂšnent leurs enfants. Comme il arrive souvent en ces temps, la mĂšre parle davantage de religion que le pĂšre. Ils frĂ©quentent surtout la paroisse Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, rue Wellington, tout prĂšs de la rĂ©sidence familiale. Bien entendu, Pierre les accompagne toujours, sans dĂ©plaisir. Mais on ne lui demande jamais de devenir « enfant de chĆur » pour le service aux offices.
Chez les Juneau, on est rĂ©solument du Parti libĂ©ral. Laurent participe Ă lâorganisation des campagnes Ă©lectorales tant au provincial quâau fĂ©dĂ©ral. Lors des Ă©lections, la maison se remplit de militants, de sorte que Pierre entend parler de politique trĂšs jeune. MĂȘme sâil ne se sent pas concernĂ© par les propos des adultes, lâempreinte libĂ©rale restera gravĂ©e pour toujours dans ses choix politiques. LâallĂ©geance politique de son pĂšre vaudra Ă Pierre quâun reprĂ©sentant de lâUnion nationale dans le comtĂ©, en 1947, refusera de lâaider pour la demande dâune bourse dâĂ©tudes. De son cĂŽtĂ©, Marguerite a trop Ă faire pour sâintĂ©resser Ă la politique ; elle ne participe pas aux activitĂ©s de son mari ; elle se contente dâaller voter.
Pierre est lâaĂźnĂ© de cinq enfants. Suivent Rolande (1924), qui va devenir travailleuse sociale, Denis (1925), Gabrielle (1927-2009) qui deviendra rĂ©dactrice et auteure pour la tĂ©lĂ©vision, et Michelle (1934-2000) qui sera journaliste et fonctionnaire. Ă dix-huit mois, Denis fait une mĂ©ningite qui le rend totalement sourd et handicapĂ© moteur. Il va passer huit ans Ă lâInstitut des sourds-muets, oĂč il va apprendre Ă parler ; il va ensuite Ă lâĂcole des beaux-arts de MontrĂ©al oĂč il a comme professeurs, entre autres, Alfred LalibertĂ© et Alfred Pellan. Il va ensuite Ă©tudier aussi en Italie. Sa carriĂšre de peintre plasticien, bien quâil adopte divers styles par la suite, va culminer avec lâobtention du prix Borduas en 2008.
Lâattention et les soins que Marguerite doit porter Ă Denis font que Pierre se retrouve dans un pensionnat des SĆurs Grises, sur le boulevard DĂ©carie, pour les trois premiĂšres annĂ©es du cours Ă©lĂ©mentaire. Pour la mĂȘme raison, sa sĆur Rolande ira aussi dans une institution semblable Ă Vaudreuil. Pierre entre au pensionnat Ă six ans, en 1928. Il nâen sort que pour les vacances de NoĂ«l et dâĂ©tĂ©, comme câest la coutume Ă lâĂ©poque. Il a toutefois rĂ©guliĂšrement la visite de la famille. Il se plie avec facilitĂ© Ă la discipline de la maison et il apprĂ©cie la bontĂ© des religieuses. Mais il sâennuie de son frĂšre et de ses sĆurs, des jeux dans la ruelle avec les copains. « Ce nâĂ©tait pas rigolo pour un garçon de huit ou neuf ans », dit-il. Il lui est mĂȘme arrivĂ© de vouloir sâenfuir certains soirs. Mais oĂč aller ? Il sait bien quâil ne peut rentrer Ă la maison. Dans lâensemble, il est un enfant sans histoires, donnant le bon exemple Ă ses benjamins.
Ă lâĂ©poque, le cours Ă©lĂ©mentaire dure sept ans. Pour les quatre annĂ©es restantes, Pierre se rend Ă lâAcadĂ©mie Richard, tout prĂšs de la maison familiale, une Ă©cole primaire publique dirigĂ©e par les frĂšres des Ăcoles chrĂ©tiennes et frĂ©quentĂ©e par tous les garçons du quartier, au 200-202, rue Galt. Sociable, il est souvent Ă©lu prĂ©sident de la classe. Studieux, il se retrouve souvent premier de classe. Il aime beaucoup la lecture ; si son pĂšre ne lit que son journal, sa mĂšre possĂšde plusieurs livres, dont une encyclopĂ©die dans laquelle Pierre passe beaucoup de temps. Il emprunte aussi tout ce quâil peut Ă lâĂ©cole et il se passionne pour les biographies de personnages cĂ©lĂšbres.
Lâamour des livres ne lâempĂȘche pas de pratiquer rĂ©guliĂšrement les sports accessibles dans son milieu. Avec les petits voisins, il invente toutes sortes de jeux dans la cour arriĂšre de la maison et dans la ruelle voisine. Tout prĂšs, il y a un grand terrain vague oĂč ils se retrouvent souvent pour jouer au softball lâĂ©tĂ© et oĂč ils se font une patinoire lâhiver pour jouer au hockey. Un peu plus tard, Pierre va pratiquer surtout le tennis, sport quâil nâabandonnera que dans ses 80 ans. Presque chaque annĂ©e, la famille va passer lâĂ©tĂ© dans une maison louĂ©e Ă Saint-BenoĂźt, prĂšs dâOka. Quelques fois, elle a Ă©tĂ© invitĂ©e au chalet de lâoncle PichĂ©. Pierre apprĂ©cie beaucoup ces moments dans la nature, tout comme il aime aller pĂȘcher dans un petit ruisseau Ă proximitĂ©.
Lâamour du cinĂ©ma ? Il dĂ©bute dĂšs les annĂ©es de pensionnat quand un bienfaiteur de la communautĂ© vient projeter des courts mĂ©trages de Chaplin et des autres comiques des annĂ©es 1920. De temps en temps, son pĂšre lâamĂšne voir un film dâaventures dans une des salles de Verdun, probablement au Park, sur la rue de lâĂglise, tout prĂšs de la maison, cela jusquâĂ ses six ans, car Ă la suite de lâincendie du Laurier Palace (9 janvier 1927) la loi de la censure va changer en 1928 et interdire en tout temps lâentrĂ©e des moins de 16 ans dans toutes les salles commerciales. Heureusement, il peut assister frĂ©quemment Ă des projections que lâĂ©cole prĂ©sente aux enfants.
Dans les annĂ©es 1920-1940, Verdun comprend une majoritĂ© dâanglophones et rares sont ceux qui apprennent le français. Le bilinguisme incombe aux francophones. Dans son enfance, Pierre entend souvent son pĂšre parler anglais, surtout dans le cadre de son travail, mais parfois avec un oncle qui a vĂ©cu longtemps aux Ătats-Unis et qui est plus Ă lâaise dans cette langue. Il se dit quâil aimerait pouvoir faire comme lui. Ă lâAcadĂ©mie Richard, il commence Ă apprendre lâanglais. Dans la rue, il y a aussi les gentilles petites filles qui parlent cette langue. Pendant des heures, il Ă©coute les postes de radio anglophones pour mieux apprivoiser lâaccent. DĂšs lâadolescence, il le parle couramment. Il a une certaine facilitĂ© pour les langues. Quand il sera reprĂ©sentant de lâONF en Angleterre, il apprendra lâitalien pour pouvoir correspondre avec ses clients dâItalie.
CHAPITRE 2
Ătudes classiques et universitaires
CollĂšge Sainte-Marie
Laurent Juneau en a rĂȘvĂ©, mais il nâa pas eu la chance de faire le cours classique, voie obligatoire pour une profession libĂ©rale. Il entend bien que son aĂźnĂ© rĂ©alise ce rĂȘve ; en 1936, il inscrit donc Pierre au collĂšge Sainte-Marie (CSM), rue De Bleury, au sud de Sainte-Catherine. Pourquoi ce collĂšge des JĂ©suites ? Le paternel a Ă©tudiĂ© deux ans au collĂšge de MontrĂ©al chez les Sulpiciens et il nâa pas aimĂ© lâatmosphĂšre, quâil trouvait trop stricte, trop sĂ©vĂšre, pas assez ouverte Ă la sociĂ©tĂ© ambiante. Il se fie Ă la rĂ©putation dâĂ©ducateurs des JĂ©suites, dont la rĂ©putation de certains dĂ©passe les limites du collĂšge, par exemple le pĂšre Joseph-Papin Archambault, fondateur des Semaines sociales du Canada dĂšs 1921. Il aime le fait que lâinstitution accueille des gens de diffĂ©rentes classes sociales, aussi bien de quartiers ouvriers de lâest de MontrĂ©al que de la petite bourgeoisie. Les frais de scolaritĂ© coĂ»tent peu : 10 $ par mois. Aussi, Sainte-Marie est accessible facilement Ă partir de Verdun par le tramway. Avant les annĂ©es 1960, il nây a pas de mixitĂ© de la clientĂšle dans les collĂšges classiques ; ceux-ci accueillent soit des garçons, soit des filles. Le CSM nâadmet donc que des garçons, environ cinq cents ; câest un collĂšge relativement petit, oĂč les activitĂ©s parascolaires ne manquent pas. Selon la coutume de lâĂ©poque, les Ă©tudiants doivent tous porter le complet-veston et la cravate. Lâautre collĂšge des JĂ©suites, BrĂ©beuf, qui reçoit des pensionnaires, a dĂ©jĂ une rĂ©putation plutĂŽt bourgeoise et il coĂ»te beaucoup plus cher. Autre bonne raison pour frĂ©quenter le CSM, lâoncle Alphonse PichĂ© a ses bureaux tout prĂšs et Pierre pourra aller sây reposer et partager des repas.
Le cours classique dure huit ans. Pierre y entre Ă treize ans et il le termine en 1944, Ă 21 ans. Ătudier au centre-ville de MontrĂ©al nâest pas un choc culturel pour lui, car il y vient souvent avec ses parents et il connaĂźt bien la rue Sainte-Catherine, oĂč ses parents aiment magasiner chez Eaton et chez Morgan. Il est souvent passĂ© tout prĂšs du collĂšge en se rendant chez ses grands-parents maternels.
Câest une pĂ©riode heureuse de sa vie, bien que, les derniĂšres annĂ©es, il a parfois de la difficultĂ© Ă supporter lâesprit autoritaire de certains jĂ©suites. Il apprĂ©cie la façon dont on y adapte au temps moderne le ratio studiorum, le cĂ©lĂšbre systĂšme Ă©ducatif des JĂ©suites : « LâidĂ©al des disciples dâIgnace de Loyola Ă©tait celui de lâĂ©ducation hellĂ©nistique, qui consiste Ă former lâhomme adulte, lâhomme entier corps et Ăąme, sensibilitĂ© et raison, caractĂšre et esprit, lâartiste et le sage, le lettrĂ© et le penseur, oĂč le primat est accordĂ© Ă la formation morale, qui est la recherche dâun style de vie conforme Ă lâidĂ©al chrĂ©tien pour les Ă©ducateurs du XVIe siĂšcle » (C. Galarneau). Aux Ă©tudiants des collĂšges classiques, les autoritĂ©s se plaisent Ă dire quâils seront « lâĂ©lite de demain ». Toute la formation est orientĂ©e en ce sens. Câest une incitation Ă tous les Ă©tudiants pour se rendre Ă la fin des huit ans du cours afin dâentrer Ă lâuniversitĂ©. Fernande Martin, qui Ă©pousera Pierre Juneau, se rappelle que, lors de ses Ă©tudes secondaires, on disait aux jeunes filles que si elles frĂ©quentaient des Ă©lĂšves des cours classiques, elles auraient la chance de marier les Ă©lites de demainâŠ
Dans le collĂšge, la religion occupe une place importante, mais, sauf pour des fĂȘtes importantes et lors de la Semaine sainte, les Ă©lĂšves ne sont pas tenus Ă participer Ă des liturgies. Pierre, qui a toujours vĂ©cu dans un milieu oĂč la prĂ©sence religieuse se fait beaucoup sentir, notamment avec la grand-tante PichĂ©, supĂ©rieure des sĆurs grises, qui les visite souvent, ne se contente pas du minimum obligatoire. MĂȘme quâau lieu de rĂ©duire la pratique Ă lâessentiel, comme le font la majoritĂ© des camarades, en avançant dans le cours classique, il va assister Ă une ou deux messes chaque semaine, en plus de celle du dimanche. Il apprĂ©cie ces moments de recueillement au petit matin dans lâĂ©glise paroissiale. Par ailleurs, il nâest pas tentĂ© de faire partie dâassociations religieuses comme la CongrĂ©gation mariale, rassemblement des Ă©lĂšves les plus pieux. Comme tous les Ă©lĂšves, il doit rencontrer rĂ©guliĂšrement un « directeur spirituel », mais celui quâon lui attribue, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, nâest pas trĂšs exigeant et les rencontres sont gĂ©nĂ©ralement brĂšves ; il ne conserve le souvenir que de « braves hommes » avec qui il a pu causer de tout et de rien et qui ne cherchaient en rien Ă lâinfluencer dans sa vie religieuse.
Il a toujours aimĂ© apprendre et, au CSM, il trouve un milieu stimulant Ă plus dâun point de vue. Ses notes le placent dans les premiers de classe. Il rĂ©ussit trĂšs bien dans les lettres, le latin et le grec, mais il est faible en mathĂ©matiques. Plus tard, quand les postes quâil va occuper vont le forcer Ă examiner des budgets, il apprendra Ă affronter sĂ©rieusement les colonnes de chiffres. Lâhistoire compte parmi ses matiĂšres prĂ©fĂ©rĂ©es, mais il doute de la pertinence de la vision « notre maĂźtre le passĂ© » du chanoine Lionel Groulx, qui domine dans lâenseignement de lâhistoire. Il aime beaucoup la philosophie, matiĂšre quâil va choisir dâaller Ă©tudier Ă lâuniversitĂ©, bien quâil ne sache pas trop oĂč cela va le mener, car il a dĂ©jĂ dĂ©cidĂ© quâil ne voulait pas lâenseigner. La philosophie, câest surtout le thomisme, courant philosophico-thĂ©ologique Ă©laborĂ© par Thomas dâAquin au XIIIe siĂšcle, qui a peu Ă©voluĂ© et qui est enseignĂ© dans toute la chrĂ©tientĂ©. Les professeurs nâabordent que de biais â et pour les rĂ©futer â les penseurs des LumiĂšres, Descartes et Kant, dont les Ă©lĂšves ne peuvent lire que des morceaux choisis. Pour Pierre, les lectures que lâengagement dans la JEC lâamĂšne Ă faire paraissent plus nourrissantes.
Avec les confrĂšres, me raconte Pierre Camu, qui a fait tout le cours dans la mĂȘme classe, il est sociable, mais il reste discret parce quâil est surtout concentrĂ© sur les Ă©tudes. Il nâest pas du genre volubile, ni du genre « animateur de party », prĂ©fĂ©rant les rĂŽles effacĂ©s, tout en ne sâisolant pas. Il a des amies, avec qui il va parfois au cinĂ©ma, mais il reste discret Ă leur sujet. Camu sera Ă©tonnĂ© de le voir choisir la philosophie, car il le voyait plutĂŽt dans une profession libĂ©rale plus utilitaire, comme le droit. Il ne doute toutefois pas de ses chances de succĂšs dans la vie, car la formation gĂ©nĂ©rale du cours classique prĂ©dispose Ă sâadapter Ă bien des contextes. DĂ©jĂ , Pierre paraĂźt sĂ»r de lui ; il sait imposer ses vues ; quand il est convaincu dâun point de vue, il dĂ©fend tenacement ses idĂ©es et rĂ©ussit Ă convaincre. Quâil soit devenu administrateur dans des institutions culturelles ne surprendra pas son confrĂšre.
Si les professeurs exigent beaucoup pour le travail scolaire, ils encouragent le dĂ©veloppement des autres talents des Ă©lĂšves. Les sports organisĂ©s, notamment la crosse, prennent une bonne place. Pierre aime plutĂŽt jouer au hockey, mais il ne fait pas partie dâĂ©quipes importantes ; les exercices individuels lâattirent davantage, comme le tennis, qu...