ANNEXES
Annexe A : L’oracle répudié
De janvier 1835 à juillet 1838, Adam Thom a été rédacteur en chef du Montreal Herald – le journal le plus largement diffusé à ce moment at home et dans tout le British North America. On lui connaît plusieurs textes sous divers pseudonymes. La série des Lettres anti-française qui s’étend de septembre 1835 à janvier 1836 est celle à laquelle son nom est généralement accolé. Il jouit toujours à cet égard d’une réputation sulfureuse dans l’historiographie québécoise. Associé au régime de terreur de la police secrète du Doric Club, à la caste militaire aux commandes du Colonial Leviathan canadien (1837-1841) et aux vues assimilatrices de Lord Durham, le chef patriote Louis-Joseph Papineau (2006, 402 et 408) a instauré une longue tradition qui le voue durablement aux gémonies.
Dans l’historiographie canadienne par contre, Thom et l’influence qu’il a pu exercer au cours de ces années cruciales sont restés enfouis, jusqu’à tout récemment, sous les couches sédimentées de l’oubli. On ne trouve rien sur Thom, par exemple, dans les travaux érudits récents de P. Buckner (2005), B. Curtis (2012) ou B. Young (2015). Pas un mot sur lui non plus dans Romney (1999), qui s’inquiétait pourtant de l’amnésie des Canadiens à l’égard de leur propre histoire. Par ailleurs, la seule mention de Thom dans E. K. Senior (1997) vise plutôt à dissocier le projet sérieux de formation d’un corps volontaire de carabiniers en décembre 1835 – le British Rifle Corps (BRC) – des « fanfaronnades » du pamphlétaire Thom.
Une exception inattendue toutefois : Le concept de liberté au Canada à l’époque des révolutions atlantiques, 1776-1838 de Michel Ducharme (2010). Sa défense du concept des libertés constitutionnelles dans la perspective du libéralisme triomphant lui a permis de rafler le Prix d’excellence du Gouverneur général. Le défi n’était pas mince : replacer la victoire du concept canadien de liberté « moderne » et des droits constitutionnels afférents dans le contexte de radicalisation de la société civile québécoise semble, à vrai dire, une entreprise pour le moins hasardeuse, sinon périlleuse. Comme le lecteur sera en mesure de le constater en lisant les Lettres anti-française, tout au long de la décennie 1830-1840, cette radicalisation s’est propagée, en effet, telle une flambée de poudre, à l’ensemble des groupes sociaux partagés entre factions rivales. L’assassinat gratuit de trois civils à Montréal par les soldats de la garnison lors de l’élection de mai 1832 en marque le seuil critique. Ducharme n’en tient pas moins les Lettres anti-française d’Adam Thom, alias « Camillus », pour l’« une des meilleures défenses de la constitution canadienne publiées dans la colonie » (2010, 167). Ce n’est pas un hasard s’il lui consacre une place de choix dans sa démonstration : fer de lance de la coterie de marchands, de magistrats, d’officiers de milice et de notables bourgeois regroupés dans l’Association constitutionnelle de Montréal (ACM), le rédacteur en chef du Montreal Herald se trouvait au cœur de la mêlée.
Même si Ducharme échappe en partie au reproche de « myopie » adressé par Phillip Buckner (1993 ; 2005) à l’endroit des historiens canadiens captifs du corset téléologique from colony-to-nation, l’opposition qu’il échafaude entre monarchie constitutionnelle mixte et républicanisme apparaît néanmoins forcée. Son erreur est d’imaginer chez les tories des ambitions se ramenant à promouvoir les idées de liberté, de propriété et de sécurité – comme s’ils ne recherchaient au fond que « la jouissance d’une autonomie individuelle par rapport aux autres individus et au pouvoir politique » (163). Ce faisant, il escamote le fait dominant de toute la période des révolutions atlantiques (1774-1838) qu’il était censé couvrir : les marchands britanniques et américains sont d’abord et avant tout des conquérants qui, formant des brigades volontaires dans les moments critiques, prennent possession du territoire par la violence armée. Leur attribuer des aspirations douillettes de petits rentiers retranchés dans la sphère privée d’existence se contentant de lire le journal du matin et de voter une fois tous les quatre ans pour élire les représentants de leur choix est un contresens réducteur. Ce qu’écrivait John Millar en 1770 au sujet de ce type de regroupement en Grande-Bretagne convient parfaitement à la clique tory de Montréal et Toronto dans les années 1820 et 1830 :
La prédominance en Grande-Bretagne de cette grande coalition des couches mercantiles est devenue, au cours de ce siècle, de plus en plus manifeste. La clameur et l’agitation tumultueuse de la populace dans les grandes villes sont capables de pénétrer jusque dans les Cabinets les plus secrets de l’administration, d’intimider le plus intrépide des ministres et d’écarter de l’antichambre le plus effronté des favoris. Jamais les couches mercantiles ne manquent de se faire entendre du gouvernement et, lorsqu’elles parlent d’une voix ferme et unanime, elles sont même en mesure de commander aux délibérations des conseils de la nation.
Le fait mérite d’être rappelé : à la tête du Montreal Herald, Adam Thom était le messager par excellence de l’oligarchie tory de Montréal et, par extension, du puissant lobby de l’ACM. Par quel processus d’oubli, de mise à l’écart ou de stratégie inconsciente d’évitement l’histoire canadienne n’a-t-elle pas retenu son nom ? Le journal à la tête duquel il se trouvait ne se posait-il pas comme le représentant autorisé de l’ensemble des citoyens d’origine britannique de la colonie, voire de tout le British North America en gestation ? On serait tenté, dans ces conditions, de tenir Thom pour un oracle incompris, mal-aimé. Mais dans cet oubli se dissimule peut-être aussi un désaveu tacite. La marque d’infamie de l’épithète « tory » accolée au journal qui l’employait y est sans doute pour quelque chose....