CHAPITRE 1
Les premiers manuels d’histoire nationale (1830 à 1905) : la prépondérance de la bonne entente
Alex Bureau
La place du manuel dans le cours d’histoire du XIXe siècle
L’enseignement de l’histoire nationale dans les écoles du Québec ne serait véritablement apparu qu’autour de 1826, alors que Jacques Labrie, médecin ayant ouvert une petite école à Saint-Eustache, y aurait enseigné l’histoire du Canada. Dans les collèges, ce n’est qu’en 1830 que l’enseignement de l’histoire est séparé des belles-lettres et que certains professeurs se spécialisent. Bien que l’historien Pierre Savard affirme que l’abbé Holmes serait celui qui a introduit l’histoire moderne au petit séminaire de Québec, Paul Aubin, dans L’histoire nationale à l’école québécoise : regards sur deux siècles d’enseignement, conclut qu’il serait surprenant que Holmes, arrivé comme nouveau professeur en 1827, ait fait accepter une telle révolution dans ses premières années d’enseignement. Quoi qu’il en soit, la première confirmation officielle qu’un cours d’histoire a été donné provient du journal d’un ancien élève du séminaire de Québec. Dans ce journal, l’auteur y décrit un discours de fin d’année prononcé par l’abbé Holmes : « [L]es élèves de seconde ont appris l’histoire du Canada jusqu’à la Conquête. » Une autre attestation vient cette fois de Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud, dans laquelle un rapport d’école « dans la colonne “livres dont ont [sic] se sert”, indique qu’on y fait usage d’une “histoire du Canada” en 1846 ». Ce pourrait être la première mention d’un véritable manuel d’histoire en usage. Tout porte à croire que ce serait le manuel de Joseph-François Perrault ou celui des Frères des écoles chrétiennes. Avant de poursuivre, il importe cependant d’établir en quoi consiste un cours d’histoire au XIXe siècle.
À l’époque, les conditions sont très différentes de la période contemporaine. L’enseignement de l’histoire occupe une place bien inférieure à la langue, à la littérature, à l’arithmétique et à la grammaire, et ne figure dans aucun programme officiel avant 1861. Paul Aubin mentionne toutefois que l’absence de la discipline dans les documents officiels signifie simplement que « c’était tout au plus une matière secondaire ». En ce qui concerne la formation des maîtres, la plupart des enseignants ne suivent aucun cours d’histoire à l’école normale. Pour ce qui est des aspirants enseignants qui se présentent simplement devant les bureaux d’examinateurs sans formation préalable pour obtenir leur brevet d’enseignement, ils ne sont même pas questionnés sur le sujet. Les futurs enseignants devaient donc s’instruire par eux-mêmes dans cette discipline. En plus de la formation des maîtres, la conjoncture sociale différait également de la situation contemporaine : Un simple coup d’œil sur les statistiques scolaires nous apprend trois choses : bon nombre d’enfants ne fréquentaient pas l’école régulièrement, seules les écoles urbaines offraient un programme d’étude complet ; et le cours d’histoire était souvent supprimé dans les écoles rurales. Il faut donc en déduire que des cours d’histoire étaient donnés, mais qu’il n’y avait aucune uniformité quant à leur contenu et même quant à leur tenue. En ce qui concerne le déroulement d’une leçon d’histoire au Canada au XIXe siècle, peu de témoignages ont été laissés. Par contre, il est possible de faire des parallèles avec ce qui se passait en France et ce que Philippe Aubert de Gaspé écrit dans ses Mémoires : les cours d’histoire débutaient par une interrogation individuelle ou collective pour vérifier les savoirs acquis à la dernière leçon ou entre les leçons, suivie d’une lecture à voix haute du manuel ponctuée de commentaires de la part de l’enseignant. « Au total, l’enseignement historique sollicite davantage la mémoire – une mémoire qui fait retenir des dates, des événements et des personnages dont on pense qu’ils constituent une grille de lecture du monde – que la réflexion. » La présence de nombreuses questions à poser aux élèves à la fin des chapitres des manuels confirme ce mode de fonctionnement.
D’autre part, la situation économique altérait le cours d’histoire. Au début de la période qui nous intéresse, rares étaient les classes où tous les élèves avaient accès à un manuel. La plupart du temps, seul l’enseignant en possédait un pour donner le cours. Dans plusieurs éditions, notamment celles de Garneau, de Toussaint, des Frères des écoles chrétiennes et de Hodgins, on trouvait à la fin de chaque chapitre des questions à poser aux élèves. Ces séries de questions illustrent à quel point la mémoire et l’apprentissage par cœur sont valorisés. Dans les établissements privés comme le petit séminaire de Québec, les professeurs qui avaient un intérêt particulier pour l’histoire préféraient dicter des cours qu’ils préparaient eux-mêmes. Ainsi, il est permis de conclure que, pour tous ceux qui ont appris l’histoire à l’école primaire, le manuel a été la source unique de leurs connaissances historiques. Il faut toutefois apporter une nuance à ce propos. Les manuels ne possédaient pas le rayon d’action ni la portée qu’on l...