CHAPITRE 1
Les Chartier de Lotbinière et leur seigneurie
Les Chartier de Lotbinière aimaient croire à la noblesse de leur famille. En 1920, Pierre-Georges Roy publie un texte qui fait remonter l’anoblissement de la famille à Alain Chartier, né en 1382 à Dijon, poète, historiographe et secrétaire des rois Charles VI et Charles VII. Clément, son petit-fils, aurait ajouté le titre de Lotbinière à son nom. Les Chartier de Lotbinière se disent apparentés aux de La Rochefoucauld, aux Chateaubriand et aux Polignac.
Des recherches plus récentes montrent des origines plus modestes. Louis-Théandre Chartier s’établit en Nouvelle-France au milieu du XVIIe siècle. Né à Paris en 1612, il est le fils de René Chartier, issu d’une famille de marchands de Montoire, et de Françoise Boursier. René Chartier était médecin de Louis XIII et professeur de chirurgie au Collège royal. Il était aussi un collaborateur de Samuel de Champlain pour l’établissement d’une « Société saincte [sic] » en vue de répandre la foi chrétienne et le nom du roi de France outre-mer. Sa mère est la fille de la célèbre sage-femme Louise Bourgeois qui a accouché la reine Marie de Médicis et la première sage-femme à publier un traité d’obstétrique. Le père de Françoise était chirurgien.
Les liens d’amitié entre René Chartier et Champlain ont pu jouer un rôle dans l’intérêt de Louis-Théandre pour la Nouvelle-France. Il débarque à Québec en 1651. Le gouverneur Lauzon lui confie aussitôt la charge de lieutenant et procureur général de la sénéchaussée. Docteur de l’Université de Paris, il est nommé, en 1664, procureur général au Conseil souverain par M. de Mésy, malgré l’opposition de Mgr de Laval.
René Chartier n’utilisa jamais le nom de Lotbinière. Son fils est le premier à se présenter comme sieur de Lotbinière tout en signant « Louis Théandre Chartier ». Le premier à employer le nom de « Chartier de Lotbinière » est le fils de ce dernier, René-Louis. Il n’est par ailleurs aucunement question de lettres d’anoblissement dans l’inventaire après décès de René Chartier.
Des seigneurs ambitieux, mais absents
René-Louis Chartier de Lotbinière a été baptisé à Paris le 14 novembre 1641 et vient au Canada avec ses parents. La seigneurie de Lotbinière lui est concédée en 1672. Elle s’étend en bordure du fleuve Saint-Laurent, sur la rive sud, de la pointe Platon vers le sud-ouest, sur une largeur de deux lieues et quart sur deux lieues de profondeur. En 1695, par l’obtention d’une nouvelle concession et des acquisitions, la seigneurie de Lotbinière atteint une étendue totale de trois lieues et demie sur neuf lieues et demie ; aujourd’hui, ce territoire correspond aux municipalités de Lotbinière, Saint-Édouard-de-Lotbinière, Leclercville, Saint-Janvier-de-Joly et Val-Alain.
La guerre de Sept Ans et la cession du Canada à la Grande-Bretagne entraînent d’importants bouleversements chez les Chartier de Lotbinière. Après la capitulation de Montréal, Michel, le petit-fils de René-Louis Chartier de Lotbinière, passe en France. C’est son épouse, Louise-Madeleine Chaussegros de Léry, qui gère le patrimoine familial durant cette période d’incertitude. Cette absence dure quatre ans. Après de nombreux échecs, il se transforme en grand propriétaire foncier. Déjà seigneur de Lotbinière, il fait l’acquisition des seigneuries de Vaudreuil et de Saint-François-de-la-Nouvelle-Beauce ainsi que la seigneurie de Villechauve.
Il avait aussi acquis les seigneuries d’Alainville et d’Hocquart situées à la tête du lac Champlain durant la guerre de Sept Ans ou après la signature du traité de Paris. Pendant plusieurs années, il voyage entre l’Angleterre, la France et New York afin de faire reconnaître sa propriété sur ces deux seigneuries. En 1784, en reconnaissance des services rendus à la France durant la guerre de Sept Ans et grâce à d’habiles démarches, secondé par son ami le duc de Lévis, Louis XVI le fait marquis. Il meurt ruiné à New York en 1798.
Seul fils du marquis de Lotbinière et de Louise-Madeleine Chaussegros de Léry, Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière est né à Québec le 30 août 1748. Il est le grand-père d’Henri-Gustave Joly. Lors du siège de Québec, âgé d’à peine 11 ans, il s’enrôle dans une compagnie de canonniers-bombardiers de la Colonie ; pendant l’hiver 1760, un brevet d’enseigne en second lui est délivré. Le jeune de Lotbinière afficha toujours avec fierté son titre d’officier français et, quoiqu’il était devenu loyal sujet britannique, on le voit revendiquer cette qualité. La guerre terminée, il part pour la France avec son père où il bénéficie d’une solide formation intellectuelle.
Il revient au Canada en 1764. En 1768, il acquiert les seigneuries de son père et reçoit une commission d’arpenteur. Contrairement à ses prédécesseurs, il montre un certain intérêt pour la seigneurie de Lotbinière. S’il visitait ses domaines, il ne va pas jusqu’à construire un manoir.
Le soulèvement des colonies de la Nouvelle-Angleterre représente pour lui une épreuve particulière. Pendant que son père prend parti pour les insurgés, il s’engage, avec d’autres seigneurs canadiens, pour défendre le fort Saint-Jean-sur-Richelieu. Capturé en septembre 1775, il est conduit à Carillon, puis à Albany pour enfin être emprisonné pendant plus d’un an en Pennsylvanie.
En 1792, Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière est élu député d’York. Le discours qu’il prononce à l’occasion du débat sur l’usage de la langue française a été immortalisé par le peintre Charles Huot...