Chapitre 1
Présentation de la communauté unique de Morin-Heights
Morin-Heights. Le nom de cette petite municipalité a une consonance anglo-saxonne, comme si l’endroit se trouvait en Ontario. D’ailleurs, certains Québécois préféreraient de beaucoup l’appeler Morin-en-Haut. Dans les faits, Morin-Heights est une collectivité bilingue des Laurentides, une région située au nord de Montréal. Il s’agit d’« une enclave anglophone », établie en 1855 dans le Québec francophone. À ses débuts, Morin-Heights était un peu comme une région sauvage ignorée tant par les collectivités francophones de Saint-Sauveur et de Sainte-Adèle que par les anglophones de Lachute. Depuis, l’endroit n’a jamais cessé de gagner en popularité et en prestige, et connaît aujourd’hui une croissance rapide.
La municipalité portait le nom officiel de Municipalité de la partie sud du canton de Morin jusqu’en 1950, quand le nom Morin-Heights a été choisi. Au XIXe siècle, il y avait quatre petits hameaux, et la partie située sur le terrain plat en bordure de la rivière à Simon portait le nom de Morin Flats jusqu’en 1911, après quoi, à la suite d’un effort de relations publiques, on lui a attribué le nom plus pittoresque de Morin-Heights.
Le nom de la municipalité tire ses origines de celui d’Augustin-Norbert Morin, un homme qui, dans les années 1850, a été premier ministre conjoint du Canada-Uni, une colonie britannique qui a réuni le Haut et le Bas-Canada en 1841, avant la Confédération en 1867. Il est aussi fondateur de la municipalité de Sainte-Adèle. Si la région qu’est devenue Morin-Heights n’avait pas été nommée en son honneur quelques années avant que le premier colon ne s’y installe, elle aurait pu porter le nom de Sealetown, de Watchorn Falls ou de Woodsville. A.-N. Morin n’a probablement jamais mis les pieds dans la petite agglomération de Morin Flats, mais il apparaît aujourd’hui que ce nom ne pouvait être mieux choisi. Ce héros oublié du XIXe siècle, un homme unique, qui a toujours cherché à établir l’harmonie, a joué un rôle de premier plan dans l’histoire du Québec, comme nous le verrons aux chapitres 6, 7 et 8.
Si Morin-Heights n’est pas le seul village du Québec où une part importante de la population est anglophone, il demeure unique de bien des façons. Depuis la première colonie, qui s’y est établie à la fin des années 1840, le respect règne entre les deux peuples fondateurs et la cohabitation harmonieuse des deux groupes linguistiques pourrait servir de modèle au reste du pays. Morin-Heights est un microcosme de ce que devrait être le Canada. Aujourd’hui, la plupart des résidents de la région parlent les deux langues officielles et les mariages mixtes ont, au fil des ans, estompé les distinctions linguistiques, de sorte qu’il est quasi impossible de déterminer quelle langue est parlée à la maison en se fondant uniquement sur le nom. Il y a cent ans, on pouvait affirmer avec certitude qu’une personne portant le nom de Belisle parlait français à la maison, et que la langue maternelle d’un Kennedy était l’anglais. Pourtant, de nos jours, à Morin-Heights, les familles voisines Vaillancourt, Laberge et Déry parlent principalement l’anglais à la maison, alors que la famille Weir vit surtout au sein de la communauté francophone. Ce phénomène n’est pas unique à Morin-Heights : le Québec a connu quelques premiers ministres francophones dont le nom était Johnson, et le député d’Argenteuil a longtemps été Claude Ryan, un nom résolument anglo-saxon pour un personnage public éminemment francophone.
Au fil des ans, la communauté isolée de cultivateurs juchés sur les collines rocheuses des Laurentides a transformé son environnement, et Morin-Heights est devenue un lieu charmant, simple et naturel, où un mélange fascinant de personnes vit près de la nature sans subir l’agitation et le bruit du village voisin, Saint-Sauveur. La plupart des résidents sont conscients de détenir le meilleur des deux mondes et le slogan du village « L’harmonie, c’est dans notre nature ! » semble tout à fait approprié.
Population de Morin-Heights depuis 1861
* Inclus St-Adolphe
Avec seulement un peu plus de 4 000 résidents permanents, Morin-Heights ne se réclame d’aucun fait d’armes qui aurait pu assurer sa renommée. Il n’y a ni site historique, ni trésor national, aucune merveille naturelle ou construite par la main de l’homme, ni de géant de la littérature. Il n’y a jamais eu de centre commercial ou d’aréna couvert, pas d’événement d’envergure nationale, de visite royale, ni de rencontre historique.
L’affiche qui, sur la route 364, indique que Morin-Heights est « la capitale du ski de fond » est en quelque sorte véridique, le village comportant un très vaste réseau de pistes de ski de fond. Par rapport aux normes mondiales, les pentes de ski alpin de Morin-Heights sont toutefois bien modestes, et le village n’a ni passé particulièrement glorieux, ni quoi que ce soit de remarquable dans son développement. Il est vrai que les produits fabriqués aujourd’hui à Morin-Heights, comme les produits alimentaires de spécialité et les mélanges d’épices du Gourmet Village, par exemple, font le tour du monde et ont donné lieu à une certaine notoriété. Les installations du studio d’enregistrement Le Studio ont fait connaître le village dans les années 1970 et 1980 et attiré des musiciens de renom. Quelque chose de mystique place l’endroit dans une catégorie à part. Les résidents qui parcourent le monde ne cessent de relater leurs rencontres avec des gens entretenant un lien avec Morin-Heights. L’autocollant omniprésent London, Paris, New York, Morin-Heights, que les résidents apposent fièrement sur leur voiture, en témoigne.
Un homme portant une hache en bandoulière est peut-être l’illustration qui définit le mieux nos premières années. Le territoire était complètement recouvert d’une dense forêt lorsque le premier colon est arrivé. De nombreux descendants des premiers bûcherons habitent toujours la région. La cohorte de colons d’origine anglaise qui se sont installés dans les dix premières années était composée des frères Seale, de George Hamilton, de Lawson Kennedy, d’Archibald Doherty, de John Reilly, de William Watchorn et de John Newton, alors que l’on comptait, parmi les familles francophones, des Groulx, des Belisle, des Forget et des Corbeil. Bien que les racines de plusieurs résidents remontent à ces premières familles, d’autres ont fait le choix conscient de venir vivre à Morin-Heights. Pour certains, ce fut un coup de foudre qui les incita à y emménager, alors que d’autres y ont séjourné les fins de semaine avant de décider de s’y établir à temps plein.
Au contraire des villages voisins qui ont vu grandir trois premiers ministres du Canada et accueilli d’autres illustres citoyens, personne de véritablement important n’est né ou n’a élu domicile à Morin-Heights. En plus d’A.-N. Morin, il y a eu John Abbott, natif de Saint-André, qui a brièvement été premier ministre, après le décès de John A. McDonald, en 1891. Sir Wilfred Laurier, premier ministre de 1896 à 1911, est né dans le village de Saint-Lin, à l’est de Saint-Jérôme.
Claude Aubry, figure importante de la littérature jeunesse, est né à Morin-Heights, en 1914. Il fait partie des très rares personnes du village qui ont connu la gloire ou la fortune. Les citoyens les plus réputés de Morin-Heights n’y sont pas nés, mais s’y sont installés. Parmi eux, on compte notamment le chanteur Robert Charlebois ; Paul Desmarais Jr, patron de Power Corp et homme d’affaires (et gendre du premier ministre Jean Chrétien) ; les artistes-peintres Helmut Gransow et Edwin Holgate, ce dernier faisant partie du célèbre Groupe des sept ; l’ingénieur de son André Perry ; la chanteuse de folk Penny Lang ; et Michael Rubbo, artiste et réalisateur originaire d’Australie. Il paraît que, pendant l’enregistrement d’un album au Studio, Cat Stevens a connu une telle transformation qu’il a abandonné sa carrière musicale et s’est converti à l’islam. Le village peut avoir ce type d’influence, sur les gens.
Aucune tendance n’a jamais trouvé ses origines à Morin-Heights. À maints égards, son développement s’est simplement effectué parallèlement à celui de Saint-Sauveur et de Sainte-Adèle. Aucune grande découverte ou innovation n’a jamais fait sa renommée. Morin-Heights se contentait de suivre, tandis que la région passait de ses racines agricoles à une économie dominée par la foresterie, le tourisme et, enfin, le développement résidentiel. Au début, Morin était une petite bourgade isolée et reculée, axée sur l’agriculture et la coupe du bois, mais l’arrivée du train, en 1896, a amené les touristes. Le ski et la popularité grandissante des chalets d’été et des résidences secondaires ont amené le village de Morin-Heights à s’ouvrir sur le monde et à devenir le lieu prospère qu’il est aujourd’hui.
Certaines personnes trouvent étrange que des anglophones continuent de vivre à Morin-Heights, alors qu’ils sont entourés de francophones. Surprendre une conversation en anglais au café du coin peut être inhabituel pour plusieurs Québécois, qui trouvent singulier et exotique le fait de visiter ou d’habiter une communauté qui présente du théâtre anglo-saxon, où se trouvent une école anglaise ainsi que quatre églises et deux différents cimetières protestants. Pourtant, la plupart des francophones semblent apprécier cette forte présence anglaise dans leur milieu et plusieurs conviennent que « la sécurité culturelle invite à l’ouverture d’esprit […] Un village anglophone […] n’est pas sans charme dans un Québec désormais assuré de la survie de sa langue et de sa culture. »
Mais Morin-Heights n’est pas le village anglais typique,...