Émile Nelligan et le mythe du génie précoce, mort fou
Nelligan apportait ses vers, et Dantin les lisait, en les commentant, en critiquant les rimes ou les images. Nelligan n’acceptait jamais de bonne grâce les corrections de son ami. Souvent, pendant la lecture d’un poème, il écoutait, le regard sombre, ou son attention se perdait dans une distraction qui l’absorbait tout entier. Quelquefois, au milieu d’une conversation ou d’une lecture, il était pris d’une inspiration subite, et il se mettait à improviser. Des vers entiers sortaient de sa bouche, tout faits. Les autres, il achevait de les scander comme un chanteur fredonnant un air dont il a oublié les mots. Dantin, un crayon à la main, saisissait les vers pendant que Nelligan, marchant de long en large, faisait de grandes gesticulations. Enfin, il s’arrêtait et se taisait. Dantin lisait l’ébauche. Nelligan écoutait sans rien dire, frappé d’une indifférence soudaine comme s’il se fût agi de la poésie d’un autre. Et puis, Dantin recopiait les vers au net, et Nelligan les emportait. Louis Dantin qui n’est pas un mauvais poète a cependant, ce qui est très méritoire, la modestie d’admettre que ce jeune Émile, qui a 15 ans de moins que lui, a décidément plus d’invention poétique que lui.
Alain Pontaut, émission L’Aventure, 1990.
Émile Nelligan naît à Montréal le 24 décembre 1879, d’un père irlandais, David Nelligan, et d’une mère canadienne-française, Émilie-Amanda Hudon. Comme il est issu de la bourgeoisie, il est scolarisé dans les meilleurs établissements de l’époque, notamment le Collège Mont-Saint-Louis et le Collège Sainte-Marie. Il est cependant un élève médiocre et abandonne ses études en syntaxe, c’est-à-dire lors de la deuxième des huit années que comptait le cours classique. Ce qui l’intéresse vraiment, c’est la poésie. Et il se met à écrire des vers à partir de 1896, alors qu’il a 16 ou 17 ans. Sur la recommandation de son ami Arthur de Bussières, peintre en bâtiment et lui aussi poète, il est admis à l’École littéraire de Montréal. C’est lors des soirées organisées par cette institution qu’il donne lecture de ses poèmes, dont, en mai 1899, La Romance du vin, l’un de ses plus connus. Sa finale exprime avec force le mélange de la gaieté et de la tristesse, du rire mêlé aux larmes, ce que Jacques Grévin appelait à la Renaissance « gélodacrye », le poète étant si gai qu’il a peur d’éclater en sanglots. Le succès remporté lors de cette soirée sera de courte durée.
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La Romance du vin
Tout se mêle en un vif éclat de gaieté verte
O le beau soir de mai ! Tous les oiseaux en chœur,
Ainsi que les espoirs naguère à mon cœur,
Modulent leur prélude à ma croisée ouverte.
O le beau soir de mai ! le joyeux soir de mai !
Un orgue au loin éclate en froides mélopées ;
Et les rayons, ainsi que de pourpres épées,
Percent le cœur du jour qui se meurt parfumé.
Je suis gai ! je suis gai ! Dans le cristal qui chante,
Verse, verse le vin ! verse encore et toujours,
Que je puisse oublier la tristesse des jours,
Dans le dédain que j’ai de la foule méchante.
Je suis gai ! je suis gai ! Vive le vin et l’Art !…
J’ai le rêve de faire aussi des vers célèbres,
Des vers qui gémiront les musiques funèbres
Des vents d’automne au loin passant dans le brouillard.
C’est le règne du rire amer et de la rage
De se savoir poète et objet du mépris,
De se savoir un cœur et de n’être compris
Que par le clair de lune et les grands soirs d’orage !
Femmes ! je bois à vous qui riez du chemin
Ou l’Idéal m’appelle en ouvrant ses bras roses ;
Je bois à vous surtout, hommes aux fronts moroses
Qui dédaignez ma vie et repoussez ma main !
Pendant que tout l’azur s’étoile dans la gloire,
Et qu’un rythme s’entonne au renouveau doré,
Sur le jour expirant je n’ai donc pas pleuré,
Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire !
Je suis gai ! je suis gai ! Vive le soir de mai !
Je suis follement gai, sans être pourtant ivre !…
Serait-ce que je suis enfin heureux de vivre ;
Enfin mon cœur est-il guéri d’avoir aimé ?
Les cloches ont chanté ; le vent du soir odore…
Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots,
Je suis gai, si gai, dans mon rire sonore,
Oh ! si gai, que j’ai peur d’éclater en sanglots !
Émile Nelligan et son œuvre, Montréal, Librairie Beauchemin, 1904, p. 160-161.
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Interné de 1899 à 1941
À la demande de son père, le poète est interné pour des troubles psychiatriques à partir d’août 1899, quelques mois à peine après son triomphe au Château Ramezay avec La Romance du vin. Il ne sortira jamais de cet internement. Il séjourne d’abord à l’asile Saint-Benoît-Joseph-Labre, puis est transféré en 1925 à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu (aujourd’hui l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal), où il meurt le 18 novembre 1941. Une fois institutionnalisé, Nelligan ne semble plus écrire de nouvelles poésies, même s’il lui arrive de transcrire de mémoire ses propres poèmes, dont le célèbre Vaisseau d’or, et parfois des pièces d’autres écrivains qu’il avait apprises par cœur, comme du poète français Charles Baudelaire, de l’écrivain ...