BREF DISCOURS
DES CHOSES LES PLUS REMARQUABLES QUE SAMUEL CHAMPLAIN[], DE BROUAGE[], A RECONNUES AUX INDES OCCIDENTALES[] AU VOYAGE QU’IL A FAIT EN CELLES-CI EN L’ANNÉE 1599 ET EN L’ANNÉE 1601[], COMME SUIT
Ayant été employé dans l’armée du roi qui était en Bretagne, sous messieurs[] le maréchal d’Aumont[], de Saint-Luc[], et le maréchal de Brissac[], en qualité de maréchal des logis de ladite armée[] durant quelques années[], et jusqu’à ce que Sa Majesté eût, en l’année 1598, réduit en son obéissance ledit pays de Bretagne[] et licencié son armée, me voyant par ce moyen sans aucune charge ni emploi, je me résolus, pour ne pas demeurer oisif, de trouver moyen de faire un voyage en Espagne et y étant de pratiquer et d’acquérir des connaissances pour, par leurs faveur et entremise, faire en sorte de pouvoir m’embarquer dans l’un des navires de la flotte que le roi d’Espagne envoie tous les ans aux Indes occidentales, afin de pouvoir y remarquer des particularités qui n’ont pu être reconnues par aucun Français, parce qu’ils n’y ont nul accès libre[], pour à mon retour en faire rapport au vrai à Sa Majesté.
Pour donc parvenir à mon dessein, je m’en allai à Blavet[], où alors il y avait une garnison d’Espagnols[], auquel lieu je trouvai un mien oncle nommé le capitaine Provençal[], tenu pour un des bons mariniers de France[], et qui en cette qualité avait été entretenu par le roi d’Espagne comme pilote général en leurs armées de mer[]. Mon dit oncle ayant reçu commandement de monsieur le maréchal de Brissac de conduire les navires dans lesquels on fit embarquer les Espagnols de la garnison dudit Blavet pour les repasser en Espagne[], ainsi qu’il leur avait été promis[], je m’embarquai avec lui dans un grand navire du port de cinq cents tonneaux, nommé le Saint-Julien[], qui avait été pris et arrêté pour ledit voyage, où étant partis dudit Blavet au commencement du mois d’août[], nous arrivâmes dix jours après à proximité du cap Finisterre[], que nous ne pûmes reconnaître à cause d’une grande brume qui s’éleva de la mer, au moyen de laquelle tous nos vaisseaux se séparèrent, et même notre vaisseau amiral[] pensa se perdre, ayant touché une roche et pris force eau, dans lequel navire et à toute la flotte commandait le général Zubiaur[], qui avait été envoyé par le roi d’Espagne à Blavet pour cet effet[]. Le lendemain, le temps s’étant éclairci, tous nos mariniers se rejoignirent ensemble, et nous allâmes aux îles de Bayonne[], en Galice, pour faire radouber ledit navire amiral qui avait été fort offensé.
Ayant séjourné six jours aux dites îles[], nous fîmes voile et allâmes reconnaître le cap Saint-Vincent[] trois jours après. Ledit cap est ci-après figuré.
Ledit cap étant doublé, nous allâmes au port de Cadix, dans lequel, étant entrés[], les gens de guerre furent mis à terre. Après cette descente, les navires français qui avaient été retenus pour ce trajet furent congédiés et renvoyés chacun en son lieu[], hormis ledit navire Saint-Julien, qui, ayant été reconnu par ledit général Zubiaur comme un navire solide et bon de voile, fut par lui retenu pour servir le roi d’Espagne[], et en conséquence ledit capitaine Provençal, mon oncle[], demeura toujours en celui-ci, et nous séjournâmes audit lieu de Cadix un mois entier[], durant lequel j’eus le moyen de reconnaître l’île dudit Cadix, dont la figure suit à la page suivante.
Partant dudit Cadix, nous allâmes à Saint-Luc-de-Baramedo, qui est à l’entrée de la rivière de Séville[], où nous demeurâmes trois mois[], durant lesquels je fus à Séville et pris le dessin de l’un et de l’autre, que j’ai jugé à propos de représenter au mieux qu’il m’a été possible en cette page et en la suivante.
Pendant les trois mois que nous fûmes de séjour audit Saint-Luc-de-Baramedo, il y arriva une patache d’avis[], venant de Porto Rico, pour avertir le roi d’Espagne que l’armée d’Angleterre était en mer avec dessein d’aller prendre ledit Porto Rico[]. Sur lequel avis, ledit roi d’Espagne, pour le secourir, fit dresser une armée du nombre de vingt vaisseaux et de deux mille hommes, tant soldats que mariniers, entre lesquels navires celui nommé le Saint-Julien fut retenu, et il fut commandé à mon oncle de faire le voyage en celui-ci, dont je reçus une extrême joie, me promettant par ce moyen de satisfaire à mon désir, et pour ce je me résolus fort aisément d’aller avec lui, mais quelque diligence que l’on pût faire à radouber, ravitailler et équiper lesdits vaisseaux, avant de pouvoir être mis à la mer, et au moment où nous devions partir pour aller audit Porto Rico, il arriva des nouvelles par une patache d’avis qu’il avait été pris par les Anglais, au moyen de quoi ledit voyage fut rompu[] à mon grand regret pour me voir frustré de mon espérance.
Or, en même temps, l’armée du roi d’Espagne, qui est accoutumée à aller tous les ans aux Indes[], était appareillée audit Saint-Luc-de-Baramedo. Il vint de la part dudit roi un seigneur nommé don Francisco Coloma[], chevalier de Malte[], pour être général de ladite armée[], lequel voyant notre vaisseau appareillé et prêt à servir, et sachant par le rapport qu’on lui avait fait, qu’il était fort bon de voile pour son port, il résolut de s’en servir et de le prendre au fret ordinaire, qui est un écu pour un tonneau par mois, de sorte que j’eus l’occasion de me réjouir voyant renaître mon espérance, d’autant même que le capitaine Provençal, mon oncle, ayant été retenu par le général Zubiaur[] pour servir ailleurs[