1 L’ordre mondial institutionnalisé
Quand je donne de la nourriture aux pauvres, on me traite de saint. Quand je demande pourquoi les pauvres n’ont pas de nourriture, on me traite de communiste.
– Dom Helder Camara, théoricien de la théologie de la libération
L’ORDRE MONDIAL INSTITUTIONNALISÉ, dans son expression actuelle, a été construit d’abord grâce aux relations coloniales et d’esclavage, puis grâce aux relations multilatérales néolibérales. Cet ordre institutionnalisé de discrimination et d’exploitation Nord-Sud permet aussi la survie du système capitaliste actuel dans ses formes nationales. Ainsi, mettre un terme à l’exploitation et à la dépossession systématique du Sud par des gouvernements du Nord et des compagnies multinationales mènerait forcément à une transition vers un autre système, quel qu’il soit. L’ordre mondial institutionnalisé repose entre autres sur le travail des femmes des différents pays du Sud et sur un racisme systémique et international, et plusieurs conséquences directes et indirectes dévastatrices découlent de cet ordre et du processus de mondialisation, telles que les inégalités grandissantes, les crises climatique et migratoire, la détérioration des conditions de travail et les délocalisations massives. Ce chapitre a pour ambition de démontrer la nécessité d’élaborer une solidarité internationaliste radicale tout en détaillant le fonctionnement et les conséquences de l’ordre mondial actuel.
Questions de définitions
Dans cet essai, je prends le parti d’une terminologie particulière, en caractérisant certaines populations ou pays comme provenant «du Sud global» ou «du Sud». Ce vocabulaire réfère aux populations du monde marginalisées économiquement et politiquement, lesquelles sont principalement situées dans des pays de l’hémisphère Sud, mais pas uniquement. Ce choix sémantique permet d’éviter l’utilisation de termes qui encensent un modèle de développement capitaliste téléologique lié aux théories de la modernisation (pays «sous-développés» et «en développement» versus «développés»), qui attribuent une valeur indue à l’accumulation de capital (pauvres versus riches), qui relèguent au second plan certaines régions du monde (tiers monde versus premier monde) ou qui retirent aux pays du Sud leur agentivité en focalisant uniquement sur la structure du système international (périphérie versus centre).
Faire partie du Sud global (ou en anglais Global South) réfère davantage à un état et à un processus qu’à une stricte position géographique. Les populations et gouvernements du Sud sont souvent fortement endettés, ont globalement un revenu inférieur et des conditions matérielles d’existence réduites, par exemple un manque d’accès à de l’eau potable, à une éducation de base ou à des services de santé abordables (état). Ils sont aussi souvent exploités économiquement et politiquement par des compagnies multinationales ou par des populations du Nord par le biais d’accords bilatéraux et multilatéraux ainsi que par des relations de colonialité (processus). La Chine, par exemple, malgré la hausse impressionnante de son produit intérieur brut, peine toujours à assurer des services de base ou des conditions de travail décentes à de larges pans de sa population. Les Premières Nations du Canada, de leur côté, peuvent être considérées comme des nations du Sud dans le Nord: elles représentent des communautés politiques qui vivent économiquement et socialement comme celles du Sud.
Malgré l’existence de néologismes comme pays «de la majorité» et «de la minorité» en fonction de leurs populations, l’utilisation des termes «Sud» et «Nord» fait aujourd’hui consensus en études du développement et dans le milieu de la solidarité internationale. Il s’agit des termes aux connotations les plus neutres possible, bien que sémantiquement inexacts puisque leur définition renvoie à une position géographique approximative.
Bien que les frontières du Nord et du Sud soient fluides, le Sud réunit essentiellement des populations et gouvernements africains, est-européens, asiatiques et latino-américains. Les divisions géographiques ne sont toutefois pas strictes puisque le Kazakhstan et le Kosovo sont considérés comme étant «au Sud» alors qu’ils sont situés dans l’hémisphère Nord, contrairement à Singapour et à l’Australie, par exemple, qui font partie du Nord global bien qu’ils soient situés dans l’hémisphère Sud. L’utilisation de termes neutres permet de mettre l’accent sur les différentes relations sociales d’exploitation et sur les asymétries politiques et économiques entre les deux pôles. Ces relations d’exploitation sont généralement marquées par une interdépendance dans laquelle certaines entités tirent profit alors que d’autres, à l’opposé du spectre, en souffrent. Plus encore, ces relations sont maintenues par les pratiques des différents gouvernements et organisations internationales. Les relations bilatérales quotidiennes entre diplomates canadiens, tchadiens ou vénézuéliens ainsi que les traités ratifiés chaque année par les États perpétuent l’exploitation des nations du Sud par celles du Nord.
En introduisant l’internationalisme radical comme moralité et projet politique, cet essai se concentre sur les relations entre nations plutôt que seulement entre gouvernements ou populations. Une nation est un ensemble d’êtres humains qui vivent sur un même territoire et qui partagent une communauté d’origine, une histoire, une culture, des traditions et souvent une langue commune. Le critère définitionnel le plus important de la nation est que celle-ci constitue ou aspire à constituer une communauté politique. Par exemple, alors que les Anishinaabe ou les Quechuas n’ont pas d’État à proprement parler, ils ont tout de même des institutions politiques au sens large. Parler de nations – plutôt que d’États, de personnes ou de populations – limite le point focal de l’analyse, mais permet d’intégrer des subtilités comme je l’ai fait précédemment en soulignant qu’il y a des nations du Sud dans le Nord et des nations du Nord dans le Sud, comme les communautés autochtones vivant au Canada ou les peuples aborigènes en Australie. Il faut aussi ajouter qu’une nation peut faire partie du Sud, même si certaines franges de sa population possèdent le pouvoir économique et politique (les propriétaires d’entreprises minières, par exemple) qui les font participer à l’exploitation d’une autre partie (les Aymaras en Bolivie, par exemple).
L’internationalisme radical prend racine dans le concept de nation pour parler de solidarité entre elles, et se positionne donc contre certains projets politiques nationalistes qui priorisent une solidarité homogène. Il y a bien sûr une différence entre le nationalisme civique basé sur une conception large de la citoyenneté et un nationalisme culturel aux connotations identitaires, représenté ces dernières années au Québec par des penseurs comme Mathieu Bock-Côté. Toutefois, le nationalisme implique la plupart du temps une perception de différences culturelles avec d’autres nations et donc, trop souvent, de différences raciales. L’étranger, celui qui ne fait pas partie de la nation, n’est pas seulement celui qui est loin, mais aussi celui qui est perçu comme différent. Dans l’Allemagne nazie, le juif allemand n’était pas considéré par le discours politique comme un Allemand. Dans les politiques et les débats publics au Québec et en France ces dernières années, les femmes immigrantes portant le voile sont souvent perçues comme ne faisant pas partie intégrante de la nation. Les débats portent ouvertement sur la possibilité de légiférer sur l’habillement de ces femmes, ce qui serait perçu comme insensé si cela était proposé aux dépens de Québécoises qu’on considère «de souche».
Bien que je me concentre sur les relations multilatérales, soit les relations entre plusieurs nations, il ne faut pas oublier que l’institutionnalisation de l’ordre mondial et les actions de ses différents acteurs perpétuent une oppression particulière envers les femmes. Comme j’ai cherché à l’illustrer dans les histoires racontées en introduction, les conséquences de l’ordre mondial, comme les crises climatique ou migratoire, tendent à produire des effets négatifs encore plus importants sur les femmes des pays du Sud. Cela les force à développer des pratiques empreintes de résilience, à bâtir divers mouvements de résistance. Je tenterai donc dans cet essai de mettre en exergue l’émancipation des femmes et les luttes qu’elles mènent tout en suggérant des solutions alternatives qui prennent en compte cette configuration spécifique de l’exploitation Nord-Sud.
Pour conclure sur ces considérations sémantiques, notons que les adjectifs «transnational» ou «transfrontalier» relèvent de ce qui traverse les frontières politiques ou agit en faisant fi des normes associées à ces frontières, comme les activités des cartels internationaux de la drogue ou le déversement de produits chimiques dans un océan à la frontière de plusieurs pays. L’adjectif «multinational» est associé aux compagnies ou corporations qui ont des filiales ou des activités dans plusieurs pays alors que «l’international» relève, quant à lui, des relations entre États ou nations. Il est régulé par des normes et des traités internationaux. Le projet internationaliste radical, qui sera développé plus en profondeur dans la dernière section de cet essai, prend en considération le fait qu’à l’heure actuelle les États sont les seuls à pouvoir réguler les phénomènes transnationaux et multinationaux. Toutefois, il accorde une importance cruciale à la pression politique bâtie par des mouvements sociaux et qui doit peser sur ces États. Il ne s’agit pas de suggérer un gouvernement mondial, mais de réfléchir à des politiques et des solidarités visant à empêcher l’exploitation, l’oppression et la dépossession de certaines populations au profit d’autres populations.
Fondements de l’ordre mondial
L’ordre mondial institutionnalisé est plus qu’un simple système d’intégration des économies capitalistes: il relève d’un réseau globalisé et institutionnalisé de pouvoir appuyé par des normes, des accords, des traités économiques et politiques. Il est favorisé par une homogénéisation d’un certain mode de production. Au-delà de ces dimensions économiques, l’ordre mondial implique aussi des relations sociales basées sur la race et le genre. L’institutionnalisation de l’ordre mondial relève d’une configuration sociale plus large qui repose sur les entrelacements de toutes ces sphères. Ajoutons qu’il implique également une certaine relation de domination de l’humain sur la nature.
Le monde globalisé s’est articulé autour de relations de commerce inégales et de l’exploitation de certaines populations. Parmi les exemples les plus souvent cités, nous pourrions mentionner: la destruction d’économies locales par des entreprises du Nord soutenues par des subventions gouvernementales, de longs délais d’accès aux médicaments anti-infectieux en raison de traités de propriété intellectuelle ou encore la protection de brevets sur des semences par des accords multilatéraux.
Les origines
Les bases de l’ordre mondial institutionnalisé ont été posées il y a plus de 500 ans, alors que l’Europe a amorcé sa colonisation du reste du monde. La «découverte» du Nouveau Monde par Christophe Colomb en 1492 a marqué le début de cette domination des pays occidentaux sur de nombreuses nations. Alors que les territoires les moins peuplés comme ceux qui allaient devenir le Canada et les États-Unis ont subi une colonisation de peuplement, un système de conquête et d’exploitation s’est mis en place dans les plus densément peuplés. La conquête des empires aztèque et inca en Amérique latine a notamment permis aux Européens d’accumuler et de stocker de l’or et diverses matières premières. La révolution industrielle en Europe a donc notamment été rendue possible grâce à cette extraction d’une grande partie des richesses naturelles des pays colonisés.
Au même moment la traite des esclaves d’Afrique subsaharienne commençait. La rentabilité des plantations du sud des États-Unis, basée sur le travail d’esclaves africains, a permis l’accumulation de capital entre les mains d’une minorité d’exploitants d’origine européenne, et ce, au prix d’une déstabilisation des pays africains. Selon les estimations, le volume de la traite transatlantique d’esclaves a atteint entre 9,5 et 15,4 millions de femmes et d’hommes libres vendus pour être asservis en Amérique. En plus de profiter aux Européens, la traite transatlantique a également créé un choc démographique incroyable pour les pays et royaumes africains, en raison du nombre de personnes déplacées d’une région à l’autre du monde.
En étant ainsi privés de travailleurs et travailleuses potentielles, les pays d’Afrique victimes de la traite d’esclaves ont subi une déstabilisation sur le plan de la sécurité, car la trai...