Journal de notre voyage au golfe du Mexique
Après que Monsieur de La Salle eut fait des amis qui le présentèrent à Monsieur de Seignelay, il lui donna une carte de la rivière et lui montra comme elle se rendait dans le golfe de Mexique. La raison pourquoi on n’avait pas été dedans, quoiqu’elle fût beaucoup reconnaissable par les jetées qu’elle fait sept lieues en mer, c’est que ce pays est bas, marécageux, désagréable et toujours inondé. Cependant, à son embouchure, elle a vingt à vingt-cinq brasses. Joint que cela étant dans le fond du golfe où peu de vaisseaux s’hasardent d’aller, étant le seul qui l’ait descendue, elle n’a pas été découverte. Ce qui pourrait revenir au Roy, c’est de faire un établissement vers les Taensas (sans compter celui qu’on ferait au bas de la rivière), que de là on attirerait tout le commerce des pelleteries, les Sauvages n’ayant qu’à descendre les rivières pour vous les apporter, que ce pays est extrêmement bon, qu’il y viendra tout ce qu’on peut souhaiter pour la vie.
La rivière, qu’il appelle de Seignelay, est la rivière du Nord. Par là on pourrait aller au Nouveau Mexique et même, ayant des rivières qui descendent de la Nouvelle Biscaye, on pourrait aller aux mines de Zacatecas, à Durango et Sainte-Barbe. Les Sauvages de la Louisiane, l’ayant élu chef de toutes leurs nations, sachant dix à douze langues de ce pays, il ferait d’eux ce qu’il voudrait. Si Sa Majesté lui voulait donner des armes, des canons, de la poudre et deux cents hommes, il armerait les Sauvages et irait attaquer les Espagnols chez eux. Les vaisseaux pourraient remonter la rivière jusqu’à celle de Seignelay, lui donner du secours. Il ne demandait qu’une flûte et une barque à Sa Majesté pour porter les vivres, armes, poudre et hommes à présent. Quand la flûte reviendrait, on pourrait, après, envoyer plus de vaisseaux pour exécuter tout ce que l’on voudrait.
L’équipage du Joly
Il lui fut accordé cent hommes et cent qu’il devait lever à ses dépens, de la poudre, des armes, du canon, des pétards, etc., le Joly, vaisseau de troisième rang, Monsieur de Beaujeu, capitaine de vaisseau pour le monter et un ingénieur. Les officiers de ces troupes se devaient être des gens qui connaissaient les Sauvages. Cependant, il vendit une partie des commissions et donna les autres à ses neveux hors celles de M. de Tonty, d’un Canadien et de M. de la Sablonnière, que M. Morel lui avait données. Il y avait encore un vieil officier d’infanterie à qui on avait donné une compagnie, mais je ne le mets point du nombre à cause de ses incommodités, joint qu’il nous quitta à Saint-Domingue.
Préparatifs pour le départ de La Rochelle
Arrivé à La Rochelle, le 2 ou 3 juin, on se prépara pour partir. Mais les affaires de Monsieur de La Salle n’étant pas encore toutes faites, cela fit qu’on demeura longtemps à partir. Pendant ce temps, Monsieur de Beaujeu lui prêta cent pistoles. Il me vint aussi trouver et me dit que si j’avais de l’argent, qu’il me le rendrait au double à la Louisiane. Je lui dis que je n’en avais point ; demandez vos appointements, me dit-il. Je le crus. Monsieur Arnoul, intendant à Rochefort, eut la bonté de me faire donner douze cents livres que je lui donnai.
On partit de Chef-de-bois devant La Rochelle le 24 juillet 1684, avec quatre bâtiments de notre équipage : Le Joly, la frégate la Belle que le roi lui a donnée au lieu de la petite barque qu’il demandait, une flûte nommée l’Aimable qu’il fréta à ses dépens, qui portait des vivres et outils d’artisans que l’on lui avait donnés, sept cadets et quarante artisans engagés, une caiche que Monsieur l’intendant fréta à moitié pour mettre le reste des vivres qui ne pouvaient tenir dans le Joly ni dans les autres bâtiments.
Le 26, le mât de beaupré du Joly se rompit. On fut contraint de retourner mouiller devant l’île d’Aix. Je me trouvai mal. Je descendis dans l’île avec Barbier où je suai avec des cailloux comme les Sauvages. Depuis ce temps, je me suis bien porté.
Départ le 1er août 1684
Parti le 1er août.
Le 8, nous étions dix lieues par-delà les caps.
Le 13, nous étions à la hauteur de 37° nord au sud de Madère allant à la route de Saint-Domingue, faisant le sud-est ; le soir nous eûmes calme et le jour suivant.
Le 20 à minuit, ayant de latitude 33°15’, il tomba comme un morceau de feu du ciel de la grosseur d’une barrique à deux portées de canon de notre vaisseau qui nous fit paraître tout bleu l’espace de deux minutes.
Le 21 août, latitude 32°25’, longitude 354° variation du côté de l’est 2°.
Le 1er septembre, vent sud-sud-est, pluie, gros temps, la flûte et la caiche nous perdirent.
Le 2, vent sud.
Méfiance entre l’ingénieur Minet et La Salle
Monsieur de La Salle avait toujours cinq ou six espions sur le pont. On ne pouvait dire un mot qui ne fut interprété mal à propos. Pour moi, comme Monsieur le marquis de Seignelay m’avait ordonné de lui obéir touchant ma commission d’ingénieur, et ayant des mesures à garder avec lui, joint aux promesses qu’il m’avait faites que je devais être riche à jamais, je ne disais mot et tâchais d’adoucir son esprit qui s’aigrissait pour un rien. Mais je ne fus point exempt non plus que les autres. Il dit que j’étais un espion de ses actions, que l’on m’avait envoyé avec lui pour voir entièrement ce qu’il ferait, que c’étaient ses ennemis qui m’avaient donné à Monsieur le marquis de Seignelay pour m’en aller avec lui, etc. J’avais déjà eu le temps de le considérer mais j’achevai de connaître l’esprit de cet homme qui, avec toutes les qualités du pays où il était né, avait mêlé parmi celles du Sauvage et une grande estime de lui-même.
Passage du Tropique et entrée dans la mer des Sargasses
Le 5, nous étions sous le tropique. Les matelots se préparèrent à nous baptiser. Mais Monsieur...