J'ai peur des hommes
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J'ai peur des hommes

  1. 100 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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J'ai peur des hommes

À propos de ce livre

Vivek Shraya a des raisons d'avoir peur des hommes. Tout cela a commencé lorsque, enfant, on la maltraitait parce qu'elle n'était pas assez garçon; cela s'est poursuivi lorsque, adulte, on l'a punie parce qu'elle n'était pas assez femme, ou parce qu'elle en était une tout simplement. Pour Shraya, il n'y a pas d'échappatoire, que des stratégies de survie, de la performance forcée de la virilité de sa vie d'avant aux contraintes quotidiennes que lui imposent aujourd'hui sa vie de femme trans, cible de toutes les cruautés, les humiliations, les déconsidérations. Dans une écriture franche et bouleversante, elle livre un témoignage lucide sur le fil qui relie la masculinité toxique, la misogynie, l'homophobie et la transphobie.J'ai peur des hommes, paru chez Penguin Random House en 2018, a été nommé Meilleur livre par The Globe and Mail, Bitch Magazine, Indigo, Audible, CBC, Apple, le Writers' Trust of Canada et la Brooklyn Public Library.

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Informations

Année
2020
ISBN de l'eBook
9782890916982

TOI

Nous sommes au bord du gouffre. À tout moment, les sinistres portes de l’école vont s’ouvrir devant moi, mon pĂšre et les dizaines d’autres enfants accompagnĂ©s de leurs parents. Je regarde autour de moi et je ne reconnais personne. Je regrette de ne pas avoir voulu me taper le trajet jusqu’à l’école secondaire oĂč mes camarades du primaire ont dĂ©cidĂ© d’aller, et d’avoir plutĂŽt choisi cette nouvelle Ă©cole qui se trouve dans mon quartier.
MĂȘme parmi la confusion des corps turbulents, mon pĂšre dĂ©niche immĂ©diatement un autre parent sud-asiatique. En l’espace de quelques secondes, ta mĂšre et lui se parlent comme de vieilles connaissances, se posant des questions sur leur travail et leur lieu de naissance respectifs, faisant preuve d’une indiscrĂ©tion mutuelle — un signe de cordialitĂ© sud-asiatique. La consĂ©quence de leur bref Ă©change est inĂ©vitable. Iels dĂ©cident que toi et moi, nous serons amis. Iels nous prĂ©sentent, et je m’attends Ă  ce qu’iels nous disent «Parfait, allez jouer maintenant!» comme si nous Ă©tions chez l’un d’entre nous, mais, Ă©tonnamment, iels se retiennent.
Nous nous examinons, toi et moi. Ta peau est plus foncĂ©e que la plupart des enfants bruns que je connais, mais elle ressemble Ă  celle de mon frĂšre. Je me demande si tu as le mĂȘme accent que ta mĂšre, un accent que je ne reconnais pas. Mon pĂšre m’apprendra plus tard que ta famille vient de Trinidad.
Tu prends mon emploi du temps, froisses le papier, et aprĂšs l’avoir examinĂ© pendant un moment, tu me le remets, contrariĂ©. Il se trouve qu’on est dans la mĂȘme classe. «C’est gĂ©nial», intervient ta mĂšre, penchĂ©e sur nous. Elle et mon pĂšre s’échangent des sourires com-plices; notre mariage d’amitiĂ© est arrangĂ© avec succĂšs.
Quand nous arrivons finalement dans notre salle de classe aprĂšs les pĂ©nibles discours de bienvenue, tu attends que je m’assoie avant de choisir ta place — Ă  l’autre bout de la piĂšce. Cette dĂ©cision prĂ©figure la fin de l’heureuse camaraderie ethnique que nos parents auraient souhaitĂ© voir s’épanouir entre nous. Notre divorce d’amitiĂ© sera par la suite officialisĂ© quand tu te joindras aux dizaines de garçons blancs qui me traiteront de pĂ©dĂ© pour le reste de nos trois annĂ©es ensemble Ă  l’école.
Je pense souvent Ă  toi, non pas avec colĂšre ou amertume, mais plutĂŽt avec de la sympathie — parfois mĂȘme de l’envie. D’une façon ou d’une autre, tu avais appris ce que tu devais faire pour t’en sortir dans une Ă©cole principalement blanche: passer inaperçu. Quant Ă  moi, laissĂ© Ă  moi-mĂȘme, ma peau couleur fauve tendue sur mon corps maigrelet mettait malheureusement davantage en relief mes autres traits non masculins, comme le mouvement de mes hanches et mon rire de soprano. Si tu avais choisi d’ĂȘtre mon ami — avec ta peau presque noire, ton zĂ©zaiement, ta petite stature et ta chemise violette —, nous aurions Ă©tĂ© trop exposĂ©s, trop visibles. Chacun d’entre nous aurait amplifiĂ© la particularitĂ© de l’autre. Ainsi, tu as creusĂ© un fossĂ© entre nous, et tu as fait ce que je n’ai pas fait, ce que je n’ai pas su faire: tu t’es assimilĂ©.
*
Au moment oĂč j’entre dans cette phase de l’adolescence oĂč la mode devient un moyen d’affirmer mon individualitĂ©, je tombe amoureux de la veste Jordache bleu pĂąle de ma mĂšre. Avec sa coupe surdimensionnĂ©e, son haut col comme une criniĂšre, et ses boutons en mĂ©tal gravĂ©s avec le fameux logo de cheval, c’est un vĂ©ritable joyau des annĂ©es 1980 que je porterais encore aujourd’hui.
Ma mĂšre est alors dĂ©jĂ  habituĂ©e Ă  mon intĂ©rĂȘt pour son style et ses accessoires. Elle est l’incarnation vivante du glamour bollywoodien qui m’ensorcelle lors de nos soirĂ©es cinĂ©ma les vendredis soir, et ma fascination pour elle s’est petit Ă  petit transformĂ©e en imitation. Sans me poser de question ni me dĂ©sapprouver, elle me prĂȘte de bon cƓur sa veste de jean. Cette propension au partage est sans doute aussi liĂ©e aux rĂ©alitĂ©s Ă©conomiques de notre foyer d’immigrant·es. Si je porte la veste de ma mĂšre, c’est un vĂȘtement de moins que mes parents auront Ă  nous acheter Ă  mon frĂšre et Ă  moi.
J’aime la façon dont les Ă©paulettes Ă©largissent mon corps, crĂ©ant l’illusion qu’il ressemble davantage Ă  ceux des garçons de ma classe, et j’aime la façon dont tout ce tissu m’enrobe. C’est la premiĂšre et la derniĂšre fois que je porte un vĂȘtement surdimensionnĂ© pour le seul plaisir de la chose — plutĂŽt que pour me mettre Ă  l’abri du regard des hommes, dans la vingtaine, et pour camoufler mon corps pas-assez-fĂ©minin (c’est-Ă -dire pas-assez-mince) dans la trentaine. J’aime aussi beaucoup le fait que porter la veste de ma mĂšre me permet de me sentir plus proche d’elle.
Un aprĂšs-midi de printemps, j’attends Ă  l’arrĂȘt d’autobus Ă  quelques coins de rue de l’école, enveloppĂ© dans ma veste Jordache et les yeux rivĂ©s au livre que je lis cette semaine-lĂ . Pendant que je lis, je vous entends, ta copine et toi, qui chuchotez sur la pelouse jaunie derriĂšre moi. Du moins, je crois que c’est ta copine — ou qu’elle veut l’ĂȘtre — parce qu’elle rit bĂȘtement chaque fois que tu ouvres la bouche. Avant que je puisse me retourner pour voir ce qu’il y a de si amusant, quelque chose atterrit dans mon dos. Puis, j’entends un Ă©clat de rire. Mon corps se crispe, mais mon instinct me dit de continuer Ă  lire plutĂŽt que de me retourner. Quelques minutes plus tard, quelque chose d’autre atterrit dans mon dos. Un autre Ă©clat de rire. AprĂšs quelques rĂ©pĂ©titions de ce manĂšge, je me rends compte que tu es peut-ĂȘtre en train de me cracher dessus.
MalgrĂ© cette humiliation publique, je refuse de te donner la satisfaction de me voir consternĂ©. J’essaie de trouver un sanctuaire dans les mots que je lis, feignant l’indiffĂ©rence aux gargouillements que tu fais avant de cracher et aux rires de ta copine; j’attends avec impatience l’autobus qui refuse obstinĂ©ment d’arriver. Quand le bus arrive enfin, je suis soulagĂ© que tu ne montes pas derriĂšre moi. Une fois Ă  l’intĂ©rieur, je reste debout au lieu de m’asseoir, pour ne pas salir les siĂšges au cas oĂč mon dos serait couvert de crachats. Et, malgrĂ© tout, j’espĂšre que ces crachats ne sont que le fruit de mon imagination. Pourquoi m’aurais-tu crachĂ© dessus de toute maniĂšre? Nous ne nous connaissons mĂȘme pas. Peut-ĂȘtre que tu visais le trottoir, et que tu as ratĂ© ta cible Ă  quelques reprises.
Quand j’arrive Ă  la maison, je monte l’escalier en courant jusqu’à ma chambre, et je me dĂ©barrasse finalement de la veste. Le dos est couvert de taches mouillĂ©es. Je n’aurais sans doute pas Ă©tĂ© aussi incertain ou naĂŻf par rapport Ă  l’incident si le col de la veste n’avait pas protĂ©gĂ© mon cou et ma nuque. D’une certaine façon, ma mĂšre m’avait protĂ©gĂ©.
Jamais plus je ne porterai sa veste. Ce vĂȘtement signalait que me faire cracher dessus Ă  plusieurs reprises par un garçon, pour impressionner une fille, Ă©tait diffĂ©rent du harcĂšlement habituel dans la cour de rĂ©crĂ©ation — parce qu’il s’agissait d’une veste de femme. C’était donc ce vĂȘtement qui Ă©tait Ă  blĂąmer. Mais j’étais moi aussi Ă  blĂąmer. Si moi, un garçon, je n’avais pas portĂ© cette veste, je n’aurais pas Ă©tĂ© souillĂ© de la sorte. Ton message sous forme de salive est clair et indĂ©lĂ©bile.
Encore aujourd’hui, chaque fois que j’entends quelqu’un tousser ou se racler la gorge derriĂšre moi, mon corps se crispe et je relĂšve les Ă©paules, m’attendant Ă  servir de cible.
*
MalgrĂ© ton physique imposant, personne ne te prendrait pour un sportif. Tes boucles brunes et soyeuses te donnent une touche de tendresse, tout comme tes mains qui sont toujours pleines de bouquins. De plus, tout comme moi, la plupart de tes ami·es sont des filles. DĂ©couvrant avec prĂ©caution mon identitĂ© queer, j’apprends que pour survivre, il m’est nĂ©cessaire de noter et d’interprĂ©ter les moindres indices d’acceptation. J’étudie aussi les comportements Ă  la recherche de signes m’indiquant s’il y en a d’autres comme moi. Serais-tu, toi aussi, attirĂ© par les garçons? Peut-ĂȘtre ne suis-je pas le seul?
Toutes les semaines, j’attends avec impatience la pause de cinq minutes entre les cours de science et d’études sociales oĂč, toi et moi, nous nous croisons dans le couloir. Comme une enchanteresse rusĂ©e, je prĂ©tends ne pas te voir jusqu’à ce que j’arrive Ă  ta hauteur. Je lĂšve alors la tĂȘte pour te regarder droit dans les yeux pendant trois bonnes secondes. Tes yeux verts me regardent toujours en retour, comme si toi aussi tu comptais les jours jusqu’à notre prĂ©cieuse rencontre hebdomadaire.
Je pose des questions innocentes Ă  ton sujet Ă  une amie commune.
«C’est un amour», dit-elle.
«Oui, il est vraiment mignon», je lui confie. Elle est l’une des rares personnes qui sait que je suis gai, mĂȘme si je ne suis pas encore assez tĂ©mĂ©raire pour me servir du terme. Peut-ĂȘtre qu’elle est aussi la gardienne de ton secret.
«Oh! Il te plaßt?»
«Eh bien, je ne le connais pas vraiment.»
«Je ne savais pas trop comment te dire ça »
«Me dire quoi?» je lui demande, mĂȘme si j...

Table des matiĂšres

  1. TOI
  2. MOI
  3. REMERCIEMENTS

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