Vivek Shraya a des raisons d'avoir peur des hommes. Tout cela a commencé lorsque, enfant, on la maltraitait parce qu'elle n'était pas assez garçon; cela s'est poursuivi lorsque, adulte, on l'a punie parce qu'elle n'était pas assez femme, ou parce qu'elle en était une tout simplement. Pour Shraya, il n'y a pas d'échappatoire, que des stratégies de survie, de la performance forcée de la virilité de sa vie d'avant aux contraintes quotidiennes que lui imposent aujourd'hui sa vie de femme trans, cible de toutes les cruautés, les humiliations, les déconsidérations. Dans une écriture franche et bouleversante, elle livre un témoignage lucide sur le fil qui relie la masculinité toxique, la misogynie, l'homophobie et la transphobie.J'ai peur des hommes, paru chez Penguin Random House en 2018, a été nommé Meilleur livre par The Globe and Mail, Bitch Magazine, Indigo, Audible, CBC, Apple, le Writers' Trust of Canada et la Brooklyn Public Library.

- 100 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
J'ai peur des hommes
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TOI
Nous sommes au bord du gouffre. Ă tout moment, les sinistres portes de lâĂ©cole vont sâouvrir devant moi, mon pĂšre et les dizaines dâautres enfants accompagnĂ©s de leurs parents. Je regarde autour de moi et je ne reconnais personne. Je regrette de ne pas avoir voulu me taper le trajet jusquâĂ lâĂ©cole secondaire oĂč mes camarades du primaire ont dĂ©cidĂ© dâaller, et dâavoir plutĂŽt choisi cette nouvelle Ă©cole qui se trouve dans mon quartier.
MĂȘme parmi la confusion des corps turbulents, mon pĂšre dĂ©niche immĂ©diatement un autre parent sud-asiatique. En lâespace de quelques secondes, ta mĂšre et lui se parlent comme de vieilles connaissances, se posant des questions sur leur travail et leur lieu de naissance respectifs, faisant preuve dâune indiscrĂ©tion mutuelle â un signe de cordialitĂ© sud-asiatique. La consĂ©quence de leur bref Ă©change est inĂ©vitable. Iels dĂ©cident que toi et moi, nous serons amis. Iels nous prĂ©sentent, et je mâattends Ă ce quâiels nous disent «Parfait, allez jouer maintenant!» comme si nous Ă©tions chez lâun dâentre nous, mais, Ă©tonnamment, iels se retiennent.
Nous nous examinons, toi et moi. Ta peau est plus foncĂ©e que la plupart des enfants bruns que je connais, mais elle ressemble Ă celle de mon frĂšre. Je me demande si tu as le mĂȘme accent que ta mĂšre, un accent que je ne reconnais pas. Mon pĂšre mâapprendra plus tard que ta famille vient de Trinidad.
Tu prends mon emploi du temps, froisses le papier, et aprĂšs lâavoir examinĂ© pendant un moment, tu me le remets, contrariĂ©. Il se trouve quâon est dans la mĂȘme classe. «Câest gĂ©nial», intervient ta mĂšre, penchĂ©e sur nous. Elle et mon pĂšre sâĂ©changent des sourires com-plices; notre mariage dâamitiĂ© est arrangĂ© avec succĂšs.
Quand nous arrivons finalement dans notre salle de classe aprĂšs les pĂ©nibles discours de bienvenue, tu attends que je mâassoie avant de choisir ta place â Ă lâautre bout de la piĂšce. Cette dĂ©cision prĂ©figure la fin de lâheureuse camaraderie ethnique que nos parents auraient souhaitĂ© voir sâĂ©panouir entre nous. Notre divorce dâamitiĂ© sera par la suite officialisĂ© quand tu te joindras aux dizaines de garçons blancs qui me traiteront de pĂ©dĂ© pour le reste de nos trois annĂ©es ensemble Ă lâĂ©cole.
Je pense souvent Ă toi, non pas avec colĂšre ou amertume, mais plutĂŽt avec de la sympathie â parfois mĂȘme de lâenvie. Dâune façon ou dâune autre, tu avais appris ce que tu devais faire pour tâen sortir dans une Ă©cole principalement blanche: passer inaperçu. Quant Ă moi, laissĂ© Ă moi-mĂȘme, ma peau couleur fauve tendue sur mon corps maigrelet mettait malheureusement davantage en relief mes autres traits non masculins, comme le mouvement de mes hanches et mon rire de soprano. Si tu avais choisi dâĂȘtre mon ami â avec ta peau presque noire, ton zĂ©zaiement, ta petite stature et ta chemise violette â, nous aurions Ă©tĂ© trop exposĂ©s, trop visibles. Chacun dâentre nous aurait amplifiĂ© la particularitĂ© de lâautre. Ainsi, tu as creusĂ© un fossĂ© entre nous, et tu as fait ce que je nâai pas fait, ce que je nâai pas su faire: tu tâes assimilĂ©.
*
Au moment oĂč jâentre dans cette phase de lâadolescence oĂč la mode devient un moyen dâaffirmer mon individualitĂ©, je tombe amoureux de la veste Jordache bleu pĂąle de ma mĂšre. Avec sa coupe surdimensionnĂ©e, son haut col comme une criniĂšre, et ses boutons en mĂ©tal gravĂ©s avec le fameux logo de cheval, câest un vĂ©ritable joyau des annĂ©es 1980 que je porterais encore aujourdâhui.
Ma mĂšre est alors dĂ©jĂ habituĂ©e Ă mon intĂ©rĂȘt pour son style et ses accessoires. Elle est lâincarnation vivante du glamour bollywoodien qui mâensorcelle lors de nos soirĂ©es cinĂ©ma les vendredis soir, et ma fascination pour elle sâest petit Ă petit transformĂ©e en imitation. Sans me poser de question ni me dĂ©sapprouver, elle me prĂȘte de bon cĆur sa veste de jean. Cette propension au partage est sans doute aussi liĂ©e aux rĂ©alitĂ©s Ă©conomiques de notre foyer dâimmigrant·es. Si je porte la veste de ma mĂšre, câest un vĂȘtement de moins que mes parents auront Ă nous acheter Ă mon frĂšre et Ă moi.
Jâaime la façon dont les Ă©paulettes Ă©largissent mon corps, crĂ©ant lâillusion quâil ressemble davantage Ă ceux des garçons de ma classe, et jâaime la façon dont tout ce tissu mâenrobe. Câest la premiĂšre et la derniĂšre fois que je porte un vĂȘtement surdimensionnĂ© pour le seul plaisir de la chose â plutĂŽt que pour me mettre Ă lâabri du regard des hommes, dans la vingtaine, et pour camoufler mon corps pas-assez-fĂ©minin (câest-Ă -dire pas-assez-mince) dans la trentaine. Jâaime aussi beaucoup le fait que porter la veste de ma mĂšre me permet de me sentir plus proche dâelle.
Un aprĂšs-midi de printemps, jâattends Ă lâarrĂȘt dâautobus Ă quelques coins de rue de lâĂ©cole, enveloppĂ© dans ma veste Jordache et les yeux rivĂ©s au livre que je lis cette semaine-lĂ . Pendant que je lis, je vous entends, ta copine et toi, qui chuchotez sur la pelouse jaunie derriĂšre moi. Du moins, je crois que câest ta copine â ou quâelle veut lâĂȘtre â parce quâelle rit bĂȘtement chaque fois que tu ouvres la bouche. Avant que je puisse me retourner pour voir ce quâil y a de si amusant, quelque chose atterrit dans mon dos. Puis, jâentends un Ă©clat de rire. Mon corps se crispe, mais mon instinct me dit de continuer Ă lire plutĂŽt que de me retourner. Quelques minutes plus tard, quelque chose dâautre atterrit dans mon dos. Un autre Ă©clat de rire. AprĂšs quelques rĂ©pĂ©titions de ce manĂšge, je me rends compte que tu es peut-ĂȘtre en train de me cracher dessus.
MalgrĂ© cette humiliation publique, je refuse de te donner la satisfaction de me voir consternĂ©. Jâessaie de trouver un sanctuaire dans les mots que je lis, feignant lâindiffĂ©rence aux gargouillements que tu fais avant de cracher et aux rires de ta copine; jâattends avec impatience lâautobus qui refuse obstinĂ©ment dâarriver. Quand le bus arrive enfin, je suis soulagĂ© que tu ne montes pas derriĂšre moi. Une fois Ă lâintĂ©rieur, je reste debout au lieu de mâasseoir, pour ne pas salir les siĂšges au cas oĂč mon dos serait couvert de crachats. Et, malgrĂ© tout, jâespĂšre que ces crachats ne sont que le fruit de mon imagination. Pourquoi mâaurais-tu crachĂ© dessus de toute maniĂšre? Nous ne nous connaissons mĂȘme pas. Peut-ĂȘtre que tu visais le trottoir, et que tu as ratĂ© ta cible Ă quelques reprises.
Quand jâarrive Ă la maison, je monte lâescalier en courant jusquâĂ ma chambre, et je me dĂ©barrasse finalement de la veste. Le dos est couvert de taches mouillĂ©es. Je nâaurais sans doute pas Ă©tĂ© aussi incertain ou naĂŻf par rapport Ă lâincident si le col de la veste nâavait pas protĂ©gĂ© mon cou et ma nuque. Dâune certaine façon, ma mĂšre mâavait protĂ©gĂ©.
Jamais plus je ne porterai sa veste. Ce vĂȘtement signalait que me faire cracher dessus Ă plusieurs reprises par un garçon, pour impressionner une fille, Ă©tait diffĂ©rent du harcĂšlement habituel dans la cour de rĂ©crĂ©ation â parce quâil sâagissait dâune veste de femme. CâĂ©tait donc ce vĂȘtement qui Ă©tait Ă blĂąmer. Mais jâĂ©tais moi aussi Ă blĂąmer. Si moi, un garçon, je nâavais pas portĂ© cette veste, je nâaurais pas Ă©tĂ© souillĂ© de la sorte. Ton message sous forme de salive est clair et indĂ©lĂ©bile.
Encore aujourdâhui, chaque fois que jâentends quelquâun tousser ou se racler la gorge derriĂšre moi, mon corps se crispe et je relĂšve les Ă©paules, mâattendant Ă servir de cible.
*
MalgrĂ© ton physique imposant, personne ne te prendrait pour un sportif. Tes boucles brunes et soyeuses te donnent une touche de tendresse, tout comme tes mains qui sont toujours pleines de bouquins. De plus, tout comme moi, la plupart de tes ami·es sont des filles. DĂ©couvrant avec prĂ©caution mon identitĂ© queer, jâapprends que pour survivre, il mâest nĂ©cessaire de noter et dâinterprĂ©ter les moindres indices dâacceptation. JâĂ©tudie aussi les comportements Ă la recherche de signes mâindiquant sâil y en a dâautres comme moi. Serais-tu, toi aussi, attirĂ© par les garçons? Peut-ĂȘtre ne suis-je pas le seul?
Toutes les semaines, jâattends avec impatience la pause de cinq minutes entre les cours de science et dâĂ©tudes sociales oĂč, toi et moi, nous nous croisons dans le couloir. Comme une enchanteresse rusĂ©e, je prĂ©tends ne pas te voir jusquâĂ ce que jâarrive Ă ta hauteur. Je lĂšve alors la tĂȘte pour te regarder droit dans les yeux pendant trois bonnes secondes. Tes yeux verts me regardent toujours en retour, comme si toi aussi tu comptais les jours jusquâĂ notre prĂ©cieuse rencontre hebdomadaire.
Je pose des questions innocentes Ă ton sujet Ă une amie commune.
«Câest un amour», dit-elle.
«Oui, il est vraiment mignon», je lui confie. Elle est lâune des rares personnes qui sait que je suis gai, mĂȘme si je ne suis pas encore assez tĂ©mĂ©raire pour me servir du terme. Peut-ĂȘtre quâelle est aussi la gardienne de ton secret.
«Oh! Il te plaßt?»
«Eh bien, je ne le connais pas vraiment.»
«Je ne savais pas trop comment te dire çaâŠÂ»
«Me dire quoi?» je lui demande, mĂȘme si j...
Table des matiĂšres
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