
- 122 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
Camille Toffoli croit que les serveuses de diners, les chanteuses country, les sad girls et les championnes de rodéo ont quelque chose de fondamental à nous apprendre sur les rapports de genre et les privilÚges de classe. Filles corsaires construit une pensée qui a les deux pieds dans la vie, qui jette son dévolu sur les figures oubliées et les angles morts d'un certain féminisme universitaire.
Pourquoi le cĂ©libat volontaire, l'autonomie sexuelle et la non-maternitĂ© sont-ils toujours frappĂ©s de suspicion ? L'amitiĂ© peut-elle rĂ©ellement lutter contre l'hĂ©tĂ©ronormativitĂ© ? Comment penser une politique de la solitude ? L'autrice investigue ces questions, et bien d'autres, Ă travers une sĂ©rie de portraits oĂč les anecdotes cĂŽtoient les rĂ©flexions philosophiques. Une Ă©thique fĂ©ministe inconfortable qui se dĂ©ploie quelque part entre les journĂ©es de travail en librairie, les soirĂ©es karaokĂ©s et les brunchs deux oeufs-bacon.
Approuvé par les 375,005 étudiants
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Informations
CAMILLE TOFFOLI
FILLES CORSAIRES
ĂCRITS SUR LâAMOUR, LES LUTTES
SOCIALES ET LE KARAOKĂ
SOCIALES ET LE KARAOKĂ
postface de
Marie-Andrée Bergeron
Marie-Andrée Bergeron
en coédition avec
la revue Liberté
la revue Liberté
remue-ménage
Dessin en couverture: Catherine Ocelot
Couverture: Remue-ménage
Infographie: Folio infographie
Catalogage avant publication de BibliothÚque et Archives nationales du Québec et BibliothÚque et Archives Canada
Titre: Filles corsaires: Ă©crits sur lâamour, les luttes sociales et le karaokĂ© / Camille Toffoli.
Noms: Toffoli, Camille, autrice.
Description: Comprend des références bibliographiques.
Identifiants: Canadiana 20210058854 | ISBN 9782890917590
Vedettes-matiĂšre: RVM: FĂ©minisme. | RVM: FemmesâConditions sociales. | RVM: Classes sociales.
Classification: LCC HQ1150.T64 2021 | CDD 305.42âdc23
ISBN (pdf): 978-2-89091-760-6
ISBN (epub): 978-2-89091-761-3
© Camille Toffoli et les Ăditions du remue-mĂ©nage
DépÎt légal: troisiÚme trimestre 2021
BibliothÚque et Archives nationales du Québec
BibliothĂšque et Archives Canada
Les Ăditions du remue-mĂ©nage
Tél.: +1 514 876-0097
[email protected]
www.editions-rm.ca
DIFFUSION ET DISTRIBUTION
Au Canada: Diffusion Dimedia
En Europe: Hobo Diffusion
Les Ăditions du remue-mĂ©nage bĂ©nĂ©ficient du soutien de la SociĂ©tĂ© de dĂ©veloppement des entreprises culturelles du QuĂ©bec (SODEC) et du Conseil des arts de MontrĂ©al pour leur programme dâĂ©dition. Nous remercions le Conseil des arts du Canada de lâaide accordĂ©e Ă notre programme de publication. Nous reconnaissons lâappui financier du gouvernement du Canada pour nos activitĂ©s dâĂ©dition.
Couverture: Remue-ménage
Infographie: Folio infographie
Catalogage avant publication de BibliothÚque et Archives nationales du Québec et BibliothÚque et Archives Canada
Titre: Filles corsaires: Ă©crits sur lâamour, les luttes sociales et le karaokĂ© / Camille Toffoli.
Noms: Toffoli, Camille, autrice.
Description: Comprend des références bibliographiques.
Identifiants: Canadiana 20210058854 | ISBN 9782890917590
Vedettes-matiĂšre: RVM: FĂ©minisme. | RVM: FemmesâConditions sociales. | RVM: Classes sociales.
Classification: LCC HQ1150.T64 2021 | CDD 305.42âdc23
ISBN (pdf): 978-2-89091-760-6
ISBN (epub): 978-2-89091-761-3
© Camille Toffoli et les Ăditions du remue-mĂ©nage
DépÎt légal: troisiÚme trimestre 2021
BibliothÚque et Archives nationales du Québec
BibliothĂšque et Archives Canada
Les Ăditions du remue-mĂ©nage
Tél.: +1 514 876-0097
[email protected]
www.editions-rm.ca
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Au Canada: Diffusion Dimedia
En Europe: Hobo Diffusion
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Aux libraires de lâEuguĂ©lionne
avant-propos
Ăcrire aprĂšs
les heures ouvrables
Les textes qui composent ce recueil ont Ă©tĂ© Ă©crits dans leur version originale sur une pĂ©riode dâenviron cinq ans. La majoritĂ© dâentre eux ont dâabord Ă©tĂ© publiĂ©s dans le cadre de la chronique «Filles corsaires», que jâai tenue pendant trois ans dans la revue LibertĂ©. Lâengagement Ă respecter les dĂ©lais dâun calendrier de publication trimestriel a Ă©tĂ© dĂ©terminant dans lâĂ©criture. Jâai dĂ» accepter de laisser exister dans lâespace public des rĂ©flexions encore en construction, qui me semblaient pleines de trous. Cet exercice mâa rappelĂ© combien la pensĂ©e nâest pas une entitĂ© finie, quâelle se bĂątit dans le dialogue, au fil des dĂ©bats, et quâelle est constamment façonnĂ©e par nos expĂ©riences. Les courts essais rassemblĂ©s ici portent la trace dâĂ©vĂ©nements marquants dans ma vie personnelle, dâune actualitĂ© Ă laquelle jâai assistĂ© et parfois pris part comme militante. En acceptant de rassembler et de retravailler mes contributions Ă diffĂ©rents pĂ©riodiques (auxquelles sâajoutent deux inĂ©dits) pour lâĂ©dition de cet ouvrage, je nâai pas cherchĂ© Ă Ă©noncer des thĂšses implacables, mais bien Ă consigner des impressions, des prises de conscience survenues au cours des lectures et des rencontres.
Sur le plan personnel, la pĂ©riode au cours de laquelle jâai produit ces textes a Ă©tĂ© marquĂ©e par deux grandes ruptures, qui ont informĂ© ma maniĂšre dâĂ©crire et mon rapport au fĂ©minisme. Il y a quelques annĂ©es, je me suis sĂ©parĂ©e dâun homme avec qui jâavais passĂ© lâessentiel de ma vie adulte, une personne avec qui je mâĂ©tais imaginĂ©e vieillir et avoir des enfants. Le matin oĂč jâai quittĂ© notre appartement commun pour aller mâinstaller chez des ami·es, le temps de trouver un nouvel endroit oĂč habiter, jâai sorti le vĂ©lo que jâutilisais pour les voyages de cyclotourisme et jâai chargĂ© le porte-bagage de gros sacs remplis de livres et de vĂȘtements. Mon dĂ©part paraissait théùtral, et mon ex a dĂ» se dire que je dĂ©ployais tous ces moyens parce que jâĂ©tais trop cheap pour me payer un taxi. Je ne sais plus trop quelles prĂ©occupations avaient dĂ©terminĂ© mon organisation logistique ce jour-lĂ , mais aujourdâhui, je rĂ©alise que cette scĂšne â moi partant comme pour une longue expĂ©dition â Ă©tait Ă lâimage du cheminement intellectuel et affectif que jâentamais alors, un parcours Ă travers lequel ma conception de lâamour et de lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ© serait transformĂ©e.
Peu aprĂšs cette sĂ©paration, jâai dĂ©cidĂ© dâinterrompre les Ă©tudes doctorales que jâavais entreprises. Quitter lâuniversitĂ© mâa Ă©tĂ© salutaire du cĂŽtĂ© de lâĂ©criture. Jây ai trouvĂ© une libertĂ© intellectuelle que je nâavais pas Ă©prouvĂ©e depuis longtemps, autant dans les idĂ©es elles-mĂȘmes que dans leurs possibilitĂ©s dâexpression. Ce pas de recul mâa surtout permis dâaffirmer des postures que je ne me serais pas autorisĂ©e Ă dĂ©fendre auparavant sans risquer dâĂȘtre critiquĂ©e pour manque de rigueur ou dâĂ©rudition. Alors que jâĂ©tais aux cycles supĂ©rieurs, je lisais des communications surchargĂ©es de citations longues avec la gorge nouĂ©e, et jâespĂ©rais que personne ne lĂšve la main pendant la pĂ©riode de questions, sinon pour formuler un long commentaire qui nâappellerait aucune rĂ©ponse. Je me souviens dâĂȘtre souvent ressortie complexĂ©e et dĂ©primĂ©e de mon sĂ©minaire de mĂ©thodologie en Ă©tudes fĂ©ministes oĂč jâĂ©coutais dâautres doctorantes exposer, prĂ©sentations PowerPoint Ă lâappui, le dĂ©tail de leur cadre thĂ©orique. Les codes sociaux, les hiĂ©rarchies implicites, les interactions rarement spontanĂ©es de ces espaces dâĂ©change y crĂ©aient un climat anxiogĂšne, qui limitait la parole.
Dans Apprendre Ă transgresser. LâĂ©ducation comme pratique de la libertĂ©1, bell hooks aborde le rapport conflictuel quâelle entretient, des annĂ©es aprĂšs sa titularisation, au savoir universitaire. La thĂ©orie fĂ©ministe, telle quâelle est enseignĂ©e Ă lâuniversitĂ©, «dĂ©moralise, littĂ©ralement» beaucoup dâĂ©tudiantes, dĂ©plore-t-elle, «comme si elles sâĂ©taient tenues dans un salon ou une chambre, quelque part, avec quelquâun·e les ayant sĂ©duites ou sur le point de le faire, mais qui en mĂȘme temps leur impose un processus humiliant, les dĂ©pouille de leur estime dâelles-mĂȘmes». Elle associe cette dĂ©valorisation Ă une culture Ă©litiste, mais aussi Ă une tendance dominante, dans les milieux acadĂ©miques, Ă sĂ©parer la vie de la pensĂ©e, Ă considĂ©rer les idĂ©es comme des donnĂ©es purement discursives et Ă privilĂ©gier celles-ci au profit des rĂ©alitĂ©s sensibles. Câest cette tendance quâelle souhaite dĂ©faire dans ses travaux: «Pour moi, [la thĂ©orie fĂ©ministe] Ă©merge du concret, de mes efforts Ă donner sens aux expĂ©riences du quotidien, de mes efforts Ă intervenir de façon critique dans ma vie et celle des autres. Cela est Ă mes yeux ce qui rend une transformation fĂ©ministe possible. Le tĂ©moignage personnel, lâexpĂ©rience personnelle, sont un terreau tellement fertile pour la production dâune thĂ©orie fĂ©ministe libĂ©ratrice, parce quâiels forment la base de notre production de thĂ©orie.»
Câest dans ce sillage que jâai envie de mâinscrire lorsque jâĂ©cris. Jâessaie dâenvisager des formes dâĂ©criture qui soient intimes et politiques Ă la fois. Parler de soi et du monde, parler Ă la hauteur de ses expĂ©riences propres sans instrumentaliser le collectif, mâapparaĂźt parfois difficile Ă nĂ©gocier. Je cherche Ă dĂ©velopper une pensĂ©e fĂ©ministe qui non seulement reflĂšte les vĂ©cus des femmes, mais inclut une diversitĂ© de points de vue dans la discussion, surtout les plus prĂ©caires. Ă mon sens, une rĂ©flexion dĂ©mocratique se positionne dans la nuance, nâa pas peur dâadopter des postures inconfortables et de dĂ©busquer ses propres angles morts.
La question des classes sociales en est une qui continue Ă ĂȘtre occultĂ©e, dans les dĂ©bats publics comme dans la recherche acadĂ©mique. Cette question nâest pas abordĂ©e ici frontalement, mais jâessaie de mettre en doute mes privilĂšges, ceux de mes proches et des milieux oĂč jâĂ©volue. Cet effort de dĂ©construction informe mes choix de sujets, mais aussi ma maniĂšre dâapprĂ©hender ceux-ci. Je ne me positionne pas fonciĂšrement contre le fĂ©minisme universitaire, mais je rĂ©alise que les figures qui mâinterpellent sont rarement considĂ©rĂ©es par ce fĂ©minisme. Jâai Ă©crit sur les pâtites madames, les serveuses de diner, les championnes de rodĂ©o, les lesbiennes radicales et les vieux gais qui traĂźnent dans les karaokĂ©s. Je me suis intĂ©ressĂ©e Ă ces personnes, que je croise dans mon quotidien montrĂ©alais ou Ă travers mes pĂ©riples, avec autant dâempathie que possible et avec la conviction quâelles ont des choses Ă mâapprendre sur le fĂ©minisme.
Plusieurs des textes qui suivent ont Ă©tĂ© Ă©crits Ă des heures tardives, aprĂšs mes quarts de travail et les rĂ©unions pour ma coopĂ©rative dâhabitation, Ă une heure oĂč les notifications sur mon tĂ©lĂ©phone sâapaisent. Une de mes amies mâa dĂ©jĂ expliquĂ© que la nuit Ă©tait le seul temps qui lui appartenait vraiment, le seul qui ne soit pas volĂ© par le travail ou parasitĂ© par les obligations domestiques. Quand la maisonnĂ©e dort, elle peut Ă©crire sans ĂȘtre hantĂ©e par la culpabilitĂ© de faillir Ă une autre tĂąche. JâexpĂ©rimente moi aussi un sentiment de libertĂ© dans ces moments hors du temps, oĂč jâai lâimpression de me dĂ©rober Ă rien dâautre que mon sommeil. Jâai vĂ©cu de prĂ©cieux instants dâeuphorie en terminant un premier jet au petit matin, mĂȘme si la librairie oĂč je travaille ouvrait dans quelques heures, et que je peinerais Ă me tirer du lit.
Jâai cofondĂ© la librairie LâEuguĂ©lionne en 2016, avec cinq autres personnes qui, comme moi, avaient des compĂ©tences limitĂ©es en gestion comptable et en menuiserie, mais compensaient ces lacunes par un grand sens de la solidaritĂ©, une foi inattaquable envers lâavenir et une infinie patience pour les longues rĂ©unions dâautogestion. Jâaime me remĂ©morer les journĂ©es passĂ©es Ă brainstormer en vue de la rĂ©daction du plan dâaffaires pour des organismes subventionnaires, Ă retaper des bibliothĂšques usagĂ©es et Ă poser des tablettes. Je ne rĂ©alisais pas, Ă ce moment-lĂ , que des projets aussi pragmatiques pouvaient, tout autant que le travail dit intellectuel, participer Ă la construction dâune pensĂ©e critique.
Dans son essai The Feminist Bookstore Movement, paru quelques mois avant lâouverture de LâEuguĂ©lionne, la chercheure Kristen Hogan retrace lâhistoire de dizaines de librairies fĂ©ministes qui ont vu le jour aux Ătats-Unis et au Canada entre les annĂ©es 1970 et les annĂ©es 1990. «Les libraires fĂ©ministes ont dâabord et avant tout dĂ©montrĂ© que la crĂ©ation de savoirs advient toujours dans la relation2», constate-t-elle. Elle entend ici par relation les dialogues entre les femmes de diffĂ©rents milieux socioculturels, orientations et identitĂ©s sexuĂ©es qui se cĂŽtoient dans ces espaces. Hogan montre comment ces lieux, qui ne sont pas façonnĂ©s par les hiĂ©rarchies, la compĂ©tition ou la recherche de capital symbolique, sont devenus les points de rencontre de plusieurs communautĂ©s, et ont de ce fait permis le dĂ©ploiement de rĂ©flexions originales sur les inĂ©galitĂ©s.
Je suis souvent impressionnĂ©e par lâintelligence des interventions publiques auxquelles jâassiste dans le cadre de mes fonctions de libraire. Et il y a peu de lectures qui mâinspirent autant, en matiĂšre de fĂ©minisme, que les discussions quotidiennes avec mes collĂšgues, celles que nous entretenons en passant le balai ou en prĂ©parant le cafĂ©, celles qui sont ponctuellement interrompues par lâarrivĂ©e de client·es mais se poursuivent aprĂšs les shifts, sur des coins de rue et des quais de mĂ©tro. Jâai fini par rĂ©aliser que dans le climat de confiance que nous sommes parvenues Ă instaurer, entre nos histoires de dates ratĂ©es et les comptes rendus de nos derniers coups de cĆur littĂ©raires, beaucoup dâidĂ©es pouvaient Ă©merger, se confirmer et sâĂ©branler.
Ces discussions continuent Ă mâhabiter lorsque je mâinstalle devant la page, et jâessaie toujours de transporter dans mes textes ce mĂ©lange de libertĂ© et de sollicitude que mes collĂšgues et moi valorisons dans la librairie. JâĂ©cris aprĂšs les heures ouvrables, en essayant dâoublier les listes de tĂąches et les courriels non lus, mais mon quotidien au travail est partie intĂ©grante de ma vision du monde. Comme bien des autrices, il mâarrive de rĂȘver Ă une loterie miracle qui me permettrait de me consacrer Ă lâĂ©criture sans me soucier de gagner ma vie. Il y a peu â voire pas du tout â dâavantages monĂ©taires au mĂ©tier de libraire, mais jâai gagnĂ© Ă©normĂ©ment sur le plan intellectuel en le pratiquant dans un contexte fĂ©ministe et horizontal, Ă un point tel que jâimagine difficilement comment plusieurs des textes rĂ©unis ici auraient pu exister si je mâĂ©tais consacrĂ©e Ă dâautres projets. Ă LâEuguĂ©lionne, jâai expĂ©rimentĂ© le potentiel communautaire de la littĂ©rature. Au fil de mes interactions avec la diversitĂ© de personnes qui frĂ©quentent la librairie, jâai compris que les textes nâont pas quâune portĂ©e symbolique, quâils influencent concrĂštement la vie des gens, et jâai appris Ă considĂ©rer la publication comme une forme dâengagement politique.
Dans le cadre de mes chroniques, jâai interviewĂ© des militantes de diffĂ©rents Ăąges et horizons. Elles mâont confiĂ© des Ă©pisodes parfois trĂšs intimes de leur vie. Elles ont acceptĂ© â sans autre rĂ©munĂ©ration que ma gratitude infinie â de tĂ©moigner de leurs expĂ©riences et de rĂ©flĂ©chir avec moi Ă ce que celles-ci rĂ©vĂšlent sur lâĂ©tat du monde. Jâai aussi convoquĂ© des ami·es et des collĂšgues dans des cafĂ©s pour leur faire part des prĂ©occupations qui mâhabitaient au moment de lâĂ©criture, pour leur demander leur avis sur tel concept, pour sonder leur vĂ©cu personnel autour de telle rĂ©alitĂ©. Ces Ă©changes sont difficiles Ă consigner dans une bibliographie, pourtant ils ont Ă©tĂ© le point de dĂ©part, plus que nâimporte quelle source documentaire, de nombreuses idĂ©es qui composent ce livre. Jâai essayĂ© dâĂ©crire des textes qui soient Ă la hauteur du temps et de la confiance qui mâont Ă©tĂ© accordĂ©s. Jâai voulu rendre compte de ces liens solidaires qui devraient toujours constituer, il me semble, le fondement dâune pensĂ©e fĂ©ministe.
1. Les passages cités sont tirés de la traduction aux éditions Syllepse.
2. Sauf mention contraire, toutes les traductions sont de lâautrice.
Bien en selle
Je prĂ©parais mes bagages pour un voyage dâune vingtaine de jours en vĂ©lo-camping lorsque jâai entendu Ă la radio la nouvelle de la mort dâune cycliste frappĂ©e par un camion dans le quartier Rosemont. Comme je mâapprĂȘtais Ă partager la route avec des autos pendant plusieurs centaines de kilomĂštres, il Ă©tait inĂ©vitable que je me sente interpellĂ©e par cette annonce, et que jâaie la gorge nouĂ©e, un instant, en pensant «ça aurait pu ĂȘtre moi». Mais la tristesse et lâindignation que jâai ressenties Ă ce moment-lĂ me viennent aussi de lâintime conviction que se dĂ©placer Ă deux roues est une forme de revendication. Les conducteurs de poids lourds ne font pas de sĂ©lection genrĂ©e lorsquâils happent des cyclistes, mais des Ă©tudes dĂ©montrent que les femmes se font davantage frapper Ă vĂ©lo: elles ont moins tendance Ă sâimposer dans la circulation, Ă prendre des libertĂ©s par rapport au code de la route, et restent ainsi souvent dans lâangle mort. Au final, les dynamiques sociales qui prĂ©valent dans le reste du monde sont les mĂȘmes sur la route, et celles qui sont conditionnĂ©es Ă se faire discrĂštes et courtoises le paient de leur vie. Dans ce contexte, faire du vĂ©lo au quotidien prend, pour une femme ou toute personne issue dâun groupe marginalisĂ©, un sens particulier. Entrent Ă©videmment en ligne de compte les histoires de socialisation: dĂšs lâenfance, les filles, câest connu, sont moins incitĂ©es Ă dĂ©velopper leurs aptitudes sportives que leurs homologues masculins. Mais au-delĂ des questions dâĂ©ducation, la mise en danger que reprĂ©sente le choix de la bicyclette comme moyen de transport sous-tend une posture doublement subversive lorsquâelle concerne des gens invisibilisĂ©s (je pense ici aux femmes, mais aussi aux personnes racisĂ©es, queers, en situation de handicap), dont le quotidien est dĂ©jĂ plus prĂ©caire.
Câest cette vision que dĂ©fendent plusieurs communautĂ©s de militantes aux quatre coins du globe qui se revendiquent du cyclofĂ©minisme. Celles-ci dĂ©noncent le sexisme dans les milieux cyclistes et prĂŽnent le vĂ©lo comme moyen dâagentivation pour les femmes. Davantage un ensemble de pratiques quâun courant de pensĂ©e, le cyclofĂ©minisme ne se retrouve pas dans les corpus universitaires mais existe Ă travers une diversitĂ© dâactivitĂ©s et de publications alternatives: ateliers de rĂ©paration non mixtes, production de zines collectifs, cours dâinitiation gratuits pour les femmes immigrantes, promenades de groupe nocturnes organisĂ©es dans le but de se rĂ©approprier lâespace public et de dĂ©noncer le harcĂšlement de rue. En mâintĂ©ressant au vĂ©lo dans une perspective fĂ©ministe, jâai dĂ©couvert une foule dâinitiatives qui agissent directement sur des facettes du quotidien dont on tend Ă minimiser lâimportance.
Depuis longtemps et sur plusieurs fronts, les femmes luttent pour sâassurer une place plus Ă©quitable au sein de leur famille et de leurs milieux de travail. Les militantes cyclofĂ©ministes, elles, tentent de rĂ©investir ces intermĂšdes que sont les dĂ©placements pour se rendre au boulot, pour faire des courses, pour rentrer chez soi Ă la fin dâune soirĂ©e. Dans mes Ă©changes avec dâautres cyclistes et Ă travers beaucoup de tĂ©moignages dans les publications cyclofĂ©ministes, lâidĂ©e dâune libertĂ© â du moins dâun sentiment de libertĂ© â procurĂ©e par le vĂ©lo est plus que rĂ©currente. Apprivoiser la peur de la vitesse en dĂ©valant des pentes, louvoyer entre les voitures, respirer de lâair frais plutĂŽt que lâair viciĂ© du mĂ©tro, emprunter sans crainte des rues mal Ă©clairĂ©es au milieu de la nuit, faire des dĂ©tours de quelques kilomĂštres sur un coup de tĂȘte, juste pour le plaisir⊠Il nây a rien qui paraisse explicitement politique dans cette liste de «bienfaits», mais ils ne sont pas nĂ©gligeables. Ils me semblent au contraire le signe dâune amĂ©lioration tangible des conditions de vie et tĂ©moignent dâune dĂ©construction, ne serait-ce que partielle, des places qui nous sont autrement assignĂ©es. Alors que la majoritĂ© du temps on se retrouve prise dans une sĂ©rie dâobligations et de conditionnements, Ă bicyclette on nâexiste momentanĂ©ment que pour soi. On gagne cette indĂ©pendance au prix dâune certaine vulnĂ©rabilitĂ©, mais celle-ci est, pour une fois, choisie plutĂŽt quâimposĂ©e.
Pour les cyclofĂ©ministes, le vĂ©lo nâest pas un sport, du moins, ce nâen est pas nĂ©cessairement un. Si elles font lâapologie des diffĂ©rents avantages du dĂ©placement Ă bicyclette, lâamĂ©lioration du cardio et lâ...
Table des matiĂšres
- Filles corsaires2
Foire aux questions
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