Suzanne Jacob
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Suzanne Jacob

la pensée comme espÚce menacée

  1. 226 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Suzanne Jacob

la pensée comme espÚce menacée

À propos de ce livre

Ce collectif, qui met en dialogue Suzanne Jacob, des chercheuses de diffĂ©rents horizons et une comĂ©dienne, explore le parcours polymorphe et Ă©clatĂ© de l'auteure. Les textes font la part belle Ă  l'Ă©criture, Ă©videmment; ils fouillent des thĂšmes centraux sous des angles inĂ©dits (violence sexuelle, transgression de territoire, rĂ©sistance aux ordres) et s'attardent aux spĂ©cificitĂ©s stylistiques (mĂ©taphore, humour); ils amĂšnent aussi Ă  dĂ©couvrir Jacob dans ses chansons, son Ɠuvre picturale, sa contribution Ă  la cinĂ©matographie et son rayonnement international.Avec des textes d'Alexandrine Agostini, VĂ©ronique Arseneau, Camille Brouzes, Charlotte Comtois, Doris G. Eibl, Ariane Gibeau, Aleksandra Grzybowska, Suzanne Jacob, Lucie Joubert, ValĂ©rie Mandia, Jeanne Mathieu-Lessard et Catherine Voyer-LĂ©ger.

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Informations

Année
2021
ISBN de l'eBook
9782890917781

Lever les voiles: parcours au féminin
et mise au jour des pouvoirs patriarcaux
et coloniaux dans Rouge, mĂšre et fils

CHARLOTTE COMTOIS
Normalement, ça ne rate pas, on trouve toujours
un viol ou un abus sous tous les supposés «titres».
Suzanne Jacob, Rouge, mĂšre et fils
En 2001, Suzanne Jacob fait paraĂźtre Rouge, mĂšre et fils, Ɠuvre chorale oĂč s’enchevĂȘtrent les histoires de Delphine, de son fils Luc, de ses amants prĂ©sents et passĂ©s, Simon, Lenny, Lorne et FĂ©lix de mĂȘme que celles du Trickster, de Catherine, de Rose et d’Armelle1. Chaque personnage y fait montre d’une grande mobilitĂ© gĂ©ographique. Luc et Rose traversent MontrĂ©al et les Laurentides, le Trickster entreprend depuis MontrĂ©al un pĂ©riple vers la cĂŽte ouest du Canada et FĂ©lix, Armelle et Delphine se rendent aux États-Unis. Cette derniĂšre voyage aussi loin qu’en Afrique. Puisque les personnages fĂ©minins se meuvent sur d’aussi longues distances que les personnages masculins, on pourrait conclure Ă  leur autonomie de mouvement ou supposer que cet univers romanesque est dĂ©pourvu d’entraves patriarcales: ces personnages ne semblent pas restreints par le dĂ©coupage genrĂ© du territoire en contexte patriarcal, associant la sphĂšre privĂ©e au fĂ©minin2 et la sphĂšre publique au masculin, limitant la mobilitĂ© gĂ©ographique des femmes (Massey 1994).
Sous la multiplicitĂ© des trajectoires sourdent toutefois deux histoires principales; elles structurent le roman, lui servent d’amorce et se rĂ©solvent Ă  son terme. La premiĂšre tourne autour d’un viol que subit Delphine Ă  l’occasion d’un voyage en Abitibi, puis du meurtre qu’elle commet par la suite. La seconde s’attache Ă  la quĂȘte identitaire de Luc et de Delphine, qui tentent de recouvrer l’hĂ©ritage autochtone dont ils ont Ă©tĂ© spoliĂ©s. L’agression sexuelle dont cette derniĂšre fait l’objet et les carences identitaires qu’elle partage avec son fils font poindre l’existence de dominations masculines et blanches dans le rĂ©cit. Afin de dĂ©terminer si celles-ci rĂ©gissent bien l’univers reprĂ©sentĂ© et en quoi elles influencent les rapports d’appropriation spatiale des personnages fĂ©minins et des personnages autochtones, j’analyserai d’abord les reprĂ©sentations des pouvoirs masculins, puis celles relevant des pouvoirs coloniaux. Auparavant, je prĂ©senterai les repĂšres thĂ©oriques qui guideront mon analyse des relations entre les personnages et l’espace qu’ils habitent.

Espaces et relations de pouvoir

Les gĂ©ographes contemporains pensent gĂ©nĂ©ralement l’espace comme rĂ©sultant de rĂ©seaux de relations de pouvoir en constante nĂ©gociation (Massey 1994). Selon eux, les rapports de domination s’inscrivent dans l’espace et le façonnent de sorte que les modalitĂ©s d’accĂšs Ă  ce dernier diffĂšrent grandement selon les privilĂšges que dĂ©tiennent ses occupantes et occupants (Ganser 2009). En rĂ©gime patriarcal, parcourir la ville revient pour les femmes Ă  «assumer les risques potentiels» (Condon, Lieber et Maillochon 2005) liĂ©s Ă  leur mobilitĂ©, notamment ceux d’ĂȘtre harcelĂ©es et agressĂ©es physiquement ou sexuellement3. Alexandra Ganser soutient que «les femmes, plutĂŽt que les hommes, se font demander d’éviter les espaces potentiellement dangereux de maniĂšre Ă  prĂ©venir les viols; ainsi, la relation des femmes Ă  l’espace mĂȘme devient nĂ©gative tandis que “les espaces sont ressentis comme appartenant au pouvoir patriarcal”» (Gillian Rose, dans Ganser 2009: 71-72).
L’espace ne procĂšde pas seulement des relations de pouvoir qu’y entretiennent ses habitants, il fait Ă©galement office «d’instrument Ă  la pensĂ©e comme Ă  l’action» (Lefebvre 2000: 35), d’un moyen de production, de contrĂŽle et de pouvoir. Il est agent producteur du social tout autant que produit par ce dernier, le premier n’allant pas sans le second, ne prĂ©cĂ©dant ni ne prĂ©valant sur le second (Massey 1994). Il convient donc d’étudier les relations entre les espaces et les individus, attendu que ces derniers dĂ©tiennent aussi un pouvoir, celui d’agir Ă  l’extĂ©rieur des cadres sociaux normatifs, de reconfigurer les lieux Ă  leur profit. Car s’il n’est jamais dĂ©finitif, mais bien toujours en voie d’ĂȘtre constituĂ©, l’espace peut ĂȘtre altĂ©rĂ© par qui le parcourt et l’habite. En investissant la sphĂšre publique, les femmes contreviennent par ailleurs Ă  la rĂ©partition territoriale restreignant leurs dĂ©placements de mĂȘme que leurs potentialitĂ©s identitaires4; elles amĂ©nagent ce faisant un cadre spatial plus inclusif (Ganser 2009).
De maniĂšre analogue au pouvoir patriarcal, qui influence la maniĂšre qu’ont les femmes de parcourir et d’habiter les lieux, «la façon dont le colonisateur planifie les routes, organise les villages ou construit les maisons modifie Ă  terme la maniĂšre dont les colonisĂ©s pensent et agissent [...]» (Blais 2009: 148). L’espace devient de fait Ă©tranger aux populations autochtones, les lieux se voyant progressivement dĂ©chargĂ©s de leur culture5. Pour subvertir l’ordre spatial colonial, les peuples colonisĂ©s doivent en nĂ©gocier l’amĂ©nagement, et ce, en dĂ©pit de l’autoritĂ© dominante (Blais 2009).
C’est d’ailleurs lorsque les individus agissent dans une volontĂ© de «rĂ©sister au pouvoir» (Dussault Frenette 2015: 12) qu’ils font montre d’agentivitĂ©. Celle-ci se donne comme la capacitĂ© d’agir – la puissance d’agir – de maniĂšre Ă  remodeler les systĂšmes de pouvoir depuis l’intĂ©rieur de ces systĂšmes (Butler 1993; Druxes 1996). Or s’il faut comprendre la mobilitĂ© des femmes comme une nĂ©gociation des dangers, et partant, des pouvoirs les confinant Ă  la sphĂšre privĂ©e, quitter la demeure devient signe d’agentivitĂ©. Il serait en revanche erronĂ© de concevoir la mobilitĂ© gĂ©ographique au fĂ©minin comme Ă©tant systĂ©matiquement liĂ©e Ă  une prise de pouvoir, puisque les trajectoires peuvent Ă©galement se dĂ©ployer dans les limites des rĂŽles de genre traditionnels (CĂŽtĂ© 2013; Domosh et Saeger 2001). Afin de statuer sur leur signification, il importe ainsi d’étudier les motivations qui les sous-tendent.

Manifestations de la domination masculine

Pour Delphine, le rĂ©cit ne constitue qu’un long voyage: elle part du Manoir Montmorency pour se rendre Ă  QuĂ©bec, puis poursuit sa route vers MontrĂ©al, qu’elle quitte aussitĂŽt en coup de vent; de lĂ , elle se rend en Afrique, qu’elle dĂ©laisse pour Miami. Elle se dirige plus tard vers Ottawa et les Laurentides6. Loin d’ĂȘtre confinĂ© Ă  la sphĂšre intime, ce personnage circule avec aisance et traverse l’ocĂ©an sans problĂšme: «Lorne venait de lui confier la mission d’aller en Afrique chercher un moribond, Lenny, pour le ramener mourir chez ses parents en Floride [...]. Bien. C’était facile et elle Ă©tait dĂ©jĂ  dans un avion au-dessus de l’Atlantique» (Rouge, mĂšre et fils: 25; c’est moi qui souligne)7.
La grande mobilitĂ© de Delphine se rĂ©percute dans la description que certains personnages font de son appartement: il est qualifiĂ© de «wagon» (RMF: 38) par Rose, et Luc souligne que sa mĂšre s’y installe «en transit» (RMF: 38). Aussi, bien qu’elle y rĂ©side depuis cinq ans, cette sĂ©dentaritĂ© s’avĂšre illusoire:
J’y suis, j’y reste, s’obstine Delle8 chaque annĂ©e lorsqu’il est question de suivre le raz de marĂ©e des dĂ©mĂ©nagements, je ne quitterai pas les fĂ©viers d’AmĂ©rique de la rue Adam, ni les tilleuls du terre-plein, ni le pavillon de fanfare du parc Morgan, ni les Ă©tourneaux sansonnets, ni l’épicerie BĂ©cotte, ni le MarchĂ© des Valeurs... (RMF: 38)
Ici, nulle attention n’est accordĂ©e Ă  l’intĂ©rieur du logis: le personnage ne semble l’habiter que pour mieux en sortir. Par ailleurs, la seule scĂšne oĂč Delphine est reprĂ©sentĂ©e Ă  l’intĂ©rieur de son appartement la montre en train d’afficher dans le couloir une carte hydrographique du QuĂ©bec, une reprĂ©sentation de la cordillĂšre des Andes, une image du ciel atlantique, puis une autre de l’ocĂ©an Indien. Ces affiches tiennent lieu de «fausses fenĂȘtres» (RMF: 39); elles ouvrent l’espace clos sur le dehors et le monde.
Ces images illustrent plus qu’une ouverture vers l’extĂ©rieur. Lorsque son ami Lorne revient d’une expĂ©dition au Groenland, Delphine appose la photo du ciel atlantique sur le mur du couloir. Par la suite, son conjoint, Simon, en recouvre un pan: «C’est Simon, jaloux, qui a punaisĂ© l’ocĂ©an Indien juste Ă  cĂŽtĂ© de l’Atlantique» (RMF: 42), lequel rend compte de son passage dans la marine française. Le «wagon» fait dĂšs lors l’objet d’une rivalitĂ© masculine, Simon exigeant de surcroĂźt de Delphine qu’elle se dĂ©parte des photos des hommes de son entourage.
À l’occasion d’un trajet en voiture, adoptant la perspective de Simon, Delphine se plaĂźt Ă  imaginer le raisonnement de ce dernier au moment oĂč elle a cĂ©dĂ© Ă  sa requĂȘte:
Delphine a commencĂ© par accorder toute sa place Ă  ma jalousie, jusqu’à consentir Ă  dĂ©chirer la derniĂšre photo de Lorne, et une autre de Lenny, qui lui Ă©tait plus chĂšre encore. [...] Je ressens un plaisir incomprĂ©hensible Ă  la regarder dĂ©chirer cette photo de Lenny, un plaisir presque sadique parce que je sens Delphine dĂ©sespĂ©rĂ©e de se sĂ©parer de cette image (RMF: 14).
Lorsqu’elle dĂ©truit les photos, Delphine se dĂ©fait symboliquement des souvenirs dont ils ont la garde, efface de son logement la prĂ©sence de ceux qu’ils reprĂ©sentent. La jalousie de Simon prend dĂ©sormais leur place, et la mĂ©moire de ce dernier, matĂ©rialisĂ©e par l’image de l’ocĂ©an Indien, s’installe dans l’appartement. Que Delphine concĂšde «toute la place» Ă  la jalousie de Simon met au jour l’emprise que ce dernier exerce sur les lieux intimes, qu’il amĂ©nage selon son dĂ©sir et contre celui de sa partenaire, «dĂ©sespĂ©rĂ©e» Ă  l’idĂ©e de dĂ©chiqueter les photographies.
L’ingĂ©rence de Simon se voit toutefois limitĂ©e par Delphine: celle-ci prĂ©serve une image de Lenny sur sa table de chevet. Un lieu, le plus intime de la maison, demeure donc intouchĂ©. Mais si la chambre devient le siĂšge d’une rĂ©sistance Ă  l’égard des revendications de Simon, Delphine ne l’affronte jamais vraiment. Elle transgresse ses rĂšgles en cachette et laisse parfois les dĂ©sirs de son conjoint primer sur les siens. Son logement ne paraĂźt pas importer beaucoup Ă  Delphine; il s’apparente davantage Ă  un lieu d’escale qu’à un lieu d’habitation. Aussi semble-t-elle plus attachĂ©e Ă  sa libertĂ© hors les murs qu’à l’intĂ©rieur. Et si son conjoint s’approprie parfois les lieux, il n’a aucune prise sur ses dĂ©placements.

Transits ingouvernables

Aux prises avec une angoisse terrible, Delphine Ă©courte un sĂ©jour chez Simon. MalgrĂ© les pressions de son hĂŽte, qui aurait souhaitĂ© qu’elle reste– «“Tu avais promis de passer tout le week-end, qu’on irait voir les oies”, avait plaidĂ© Simon» (RMF: 11) –, Delphine ne change pas ses plans. Plusieurs annĂ©es auparavant, FĂ©lix avait aussi tentĂ© de la retenir Ă  ses cĂŽtĂ©s: «Chasse et pĂȘche! dit FĂ©lix [Ă  son fils Luc], je vais te le dire pourquoi je t’ai gardĂ© avec moi. En fait, je t’ai gardĂ© en otage. J’aurais mis ma main au feu que Delphine ne pourrait jamais se passer de toi [...]» (RMF: 131). Mais contrairement aux attentes de son mari, cette derniĂšre quitte le foyer et FĂ©lix se voit contraint de s’occuper de Luc «comme une mĂšre» (RMF: 250): il lui prĂ©pare ses repas, l’habille, s’assure que sa chambre soit propre. Les tĂąches domestiques relevant traditionnellement du fĂ©minin, spĂ©cifiquement associĂ©es au maternel dans le rĂ©cit, lui sont dĂšs lors imparties. Delphine, qui n’est «pas, n’a pas Ă©tĂ© et ne sera jamais une mĂšre ordinaire [...]» (RMF: 222) agit aux antipodes du modĂšle traditionnel de mĂšre et d’épouse, qui assure le maintien des femmes dans la sphĂšre privĂ©e (Guillaumin 1992). Aucun de ses partenaires ne parvient Ă  la fixer contre son grĂ©.
Sa mobilitĂ© n’est pas davantage limitĂ©e par le code de la route: «Bon, voilĂ  qu’elle roulait Ă  cent soixante» (RMF: 10). InterceptĂ©e par un patrouilleur, Delphine e...

Table des matiĂšres

  1. Introduction
  2. Outre passages
  3. Entrée imposée dans la sexualité et dynamiques incestueuses dans Fugueuses
  4. Lever les voiles: parcours au féminin et mise au jour des pouvoirs patriarcaux et coloniaux dans Rouge, mÚre et fils
  5. Peut-on ĂȘtre agente sans agir? Étude de l’agentivitĂ© chez Maude
  6. Wells: écrire la gémellité
  7. «Moi, je serai une femme. Mais je me débrouillerai1»: le sourire (en coin) de Jacob
  8. MĂ©taphores d’usage et fictions dominantes: le discours sur la crĂ©ation dans les essais de Jacob
  9. Une lecture du regard dans Suzanne Jacob: le temps passant (1984) d’AndrĂ© Romus
  10. Suzanne Jacob, artiste visuelle ou comment rĂ©sister Ă  l’invasion des mots
  11. Suzanne Jacob, autrice-compositrice-interprĂšte: la chanson comme «dĂ©sir de n’avoir pas eu lieu»
  12. La lisibilité du monde ou les leçons de Suzanne Jacob
  13. Postface Lettre amoureuse Ă  Suzanne Jacob
  14. Notes biographiques

Foire aux questions

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