Ce collectif, qui met en dialogue Suzanne Jacob, des chercheuses de diffĂ©rents horizons et une comĂ©dienne, explore le parcours polymorphe et Ă©clatĂ© de l'auteure. Les textes font la part belle Ă l'Ă©criture, Ă©videmment; ils fouillent des thĂšmes centraux sous des angles inĂ©dits (violence sexuelle, transgression de territoire, rĂ©sistance aux ordres) et s'attardent aux spĂ©cificitĂ©s stylistiques (mĂ©taphore, humour); ils amĂšnent aussi Ă dĂ©couvrir Jacob dans ses chansons, son Ćuvre picturale, sa contribution Ă la cinĂ©matographie et son rayonnement international.Avec des textes d'Alexandrine Agostini, VĂ©ronique Arseneau, Camille Brouzes, Charlotte Comtois, Doris G. Eibl, Ariane Gibeau, Aleksandra Grzybowska, Suzanne Jacob, Lucie Joubert, ValĂ©rie Mandia, Jeanne Mathieu-Lessard et Catherine Voyer-LĂ©ger.

- 226 pages
- French
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- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
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LiteratureLever les voiles: parcours au féminin
et mise au jour des pouvoirs patriarcaux
et coloniaux dans Rouge, mĂšre et fils
CHARLOTTE COMTOIS
Normalement, ça ne rate pas, on trouve toujours
un viol ou un abus sous tous les supposés «titres».
un viol ou un abus sous tous les supposés «titres».
Suzanne Jacob, Rouge, mĂšre et fils
En 2001, Suzanne Jacob fait paraĂźtre Rouge, mĂšre et fils, Ćuvre chorale oĂč sâenchevĂȘtrent les histoires de Delphine, de son fils Luc, de ses amants prĂ©sents et passĂ©s, Simon, Lenny, Lorne et FĂ©lix de mĂȘme que celles du Trickster, de Catherine, de Rose et dâArmelle1. Chaque personnage y fait montre dâune grande mobilitĂ© gĂ©ographique. Luc et Rose traversent MontrĂ©al et les Laurentides, le Trickster entreprend depuis MontrĂ©al un pĂ©riple vers la cĂŽte ouest du Canada et FĂ©lix, Armelle et Delphine se rendent aux Ătats-Unis. Cette derniĂšre voyage aussi loin quâen Afrique. Puisque les personnages fĂ©minins se meuvent sur dâaussi longues distances que les personnages masculins, on pourrait conclure Ă leur autonomie de mouvement ou supposer que cet univers romanesque est dĂ©pourvu dâentraves patriarcales: ces personnages ne semblent pas restreints par le dĂ©coupage genrĂ© du territoire en contexte patriarcal, associant la sphĂšre privĂ©e au fĂ©minin2 et la sphĂšre publique au masculin, limitant la mobilitĂ© gĂ©ographique des femmes (Massey 1994).
Sous la multiplicitĂ© des trajectoires sourdent toutefois deux histoires principales; elles structurent le roman, lui servent dâamorce et se rĂ©solvent Ă son terme. La premiĂšre tourne autour dâun viol que subit Delphine Ă lâoccasion dâun voyage en Abitibi, puis du meurtre quâelle commet par la suite. La seconde sâattache Ă la quĂȘte identitaire de Luc et de Delphine, qui tentent de recouvrer lâhĂ©ritage autochtone dont ils ont Ă©tĂ© spoliĂ©s. Lâagression sexuelle dont cette derniĂšre fait lâobjet et les carences identitaires quâelle partage avec son fils font poindre lâexistence de dominations masculines et blanches dans le rĂ©cit. Afin de dĂ©terminer si celles-ci rĂ©gissent bien lâunivers reprĂ©sentĂ© et en quoi elles influencent les rapports dâappropriation spatiale des personnages fĂ©minins et des personnages autochtones, jâanalyserai dâabord les reprĂ©sentations des pouvoirs masculins, puis celles relevant des pouvoirs coloniaux. Auparavant, je prĂ©senterai les repĂšres thĂ©oriques qui guideront mon analyse des relations entre les personnages et lâespace quâils habitent.
Espaces et relations de pouvoir
Les gĂ©ographes contemporains pensent gĂ©nĂ©ralement lâespace comme rĂ©sultant de rĂ©seaux de relations de pouvoir en constante nĂ©gociation (Massey 1994). Selon eux, les rapports de domination sâinscrivent dans lâespace et le façonnent de sorte que les modalitĂ©s dâaccĂšs Ă ce dernier diffĂšrent grandement selon les privilĂšges que dĂ©tiennent ses occupantes et occupants (Ganser 2009). En rĂ©gime patriarcal, parcourir la ville revient pour les femmes à «assumer les risques potentiels» (Condon, Lieber et Maillochon 2005) liĂ©s Ă leur mobilitĂ©, notamment ceux dâĂȘtre harcelĂ©es et agressĂ©es physiquement ou sexuellement3. Alexandra Ganser soutient que «les femmes, plutĂŽt que les hommes, se font demander dâĂ©viter les espaces potentiellement dangereux de maniĂšre Ă prĂ©venir les viols; ainsi, la relation des femmes Ă lâespace mĂȘme devient nĂ©gative tandis que âles espaces sont ressentis comme appartenant au pouvoir patriarcalâ» (Gillian Rose, dans Ganser 2009: 71-72).
Lâespace ne procĂšde pas seulement des relations de pouvoir quây entretiennent ses habitants, il fait Ă©galement office «dâinstrument Ă la pensĂ©e comme Ă lâaction» (Lefebvre 2000: 35), dâun moyen de production, de contrĂŽle et de pouvoir. Il est agent producteur du social tout autant que produit par ce dernier, le premier nâallant pas sans le second, ne prĂ©cĂ©dant ni ne prĂ©valant sur le second (Massey 1994). Il convient donc dâĂ©tudier les relations entre les espaces et les individus, attendu que ces derniers dĂ©tiennent aussi un pouvoir, celui dâagir Ă lâextĂ©rieur des cadres sociaux normatifs, de reconfigurer les lieux Ă leur profit. Car sâil nâest jamais dĂ©finitif, mais bien toujours en voie dâĂȘtre constituĂ©, lâespace peut ĂȘtre altĂ©rĂ© par qui le parcourt et lâhabite. En investissant la sphĂšre publique, les femmes contreviennent par ailleurs Ă la rĂ©partition territoriale restreignant leurs dĂ©placements de mĂȘme que leurs potentialitĂ©s identitaires4; elles amĂ©nagent ce faisant un cadre spatial plus inclusif (Ganser 2009).
De maniĂšre analogue au pouvoir patriarcal, qui influence la maniĂšre quâont les femmes de parcourir et dâhabiter les lieux, «la façon dont le colonisateur planifie les routes, organise les villages ou construit les maisons modifie Ă terme la maniĂšre dont les colonisĂ©s pensent et agissent [...]» (Blais 2009: 148). Lâespace devient de fait Ă©tranger aux populations autochtones, les lieux se voyant progressivement dĂ©chargĂ©s de leur culture5. Pour subvertir lâordre spatial colonial, les peuples colonisĂ©s doivent en nĂ©gocier lâamĂ©nagement, et ce, en dĂ©pit de lâautoritĂ© dominante (Blais 2009).
Câest dâailleurs lorsque les individus agissent dans une volontĂ© de «rĂ©sister au pouvoir» (Dussault Frenette 2015: 12) quâils font montre dâagentivitĂ©. Celle-ci se donne comme la capacitĂ© dâagir â la puissance dâagir â de maniĂšre Ă remodeler les systĂšmes de pouvoir depuis lâintĂ©rieur de ces systĂšmes (Butler 1993; Druxes 1996). Or sâil faut comprendre la mobilitĂ© des femmes comme une nĂ©gociation des dangers, et partant, des pouvoirs les confinant Ă la sphĂšre privĂ©e, quitter la demeure devient signe dâagentivitĂ©. Il serait en revanche erronĂ© de concevoir la mobilitĂ© gĂ©ographique au fĂ©minin comme Ă©tant systĂ©matiquement liĂ©e Ă une prise de pouvoir, puisque les trajectoires peuvent Ă©galement se dĂ©ployer dans les limites des rĂŽles de genre traditionnels (CĂŽtĂ© 2013; Domosh et Saeger 2001). Afin de statuer sur leur signification, il importe ainsi dâĂ©tudier les motivations qui les sous-tendent.
Manifestations de la domination masculine
Pour Delphine, le rĂ©cit ne constitue quâun long voyage: elle part du Manoir Montmorency pour se rendre Ă QuĂ©bec, puis poursuit sa route vers MontrĂ©al, quâelle quitte aussitĂŽt en coup de vent; de lĂ , elle se rend en Afrique, quâelle dĂ©laisse pour Miami. Elle se dirige plus tard vers Ottawa et les Laurentides6. Loin dâĂȘtre confinĂ© Ă la sphĂšre intime, ce personnage circule avec aisance et traverse lâocĂ©an sans problĂšme: «Lorne venait de lui confier la mission dâaller en Afrique chercher un moribond, Lenny, pour le ramener mourir chez ses parents en Floride [...]. Bien. CâĂ©tait facile et elle Ă©tait dĂ©jĂ dans un avion au-dessus de lâAtlantique» (Rouge, mĂšre et fils: 25; câest moi qui souligne)7.
La grande mobilitĂ© de Delphine se rĂ©percute dans la description que certains personnages font de son appartement: il est qualifiĂ© de «wagon» (RMF: 38) par Rose, et Luc souligne que sa mĂšre sây installe «en transit» (RMF: 38). Aussi, bien quâelle y rĂ©side depuis cinq ans, cette sĂ©dentaritĂ© sâavĂšre illusoire:
Jây suis, jây reste, sâobstine Delle8 chaque annĂ©e lorsquâil est question de suivre le raz de marĂ©e des dĂ©mĂ©nagements, je ne quitterai pas les fĂ©viers dâAmĂ©rique de la rue Adam, ni les tilleuls du terre-plein, ni le pavillon de fanfare du parc Morgan, ni les Ă©tourneaux sansonnets, ni lâĂ©picerie BĂ©cotte, ni le MarchĂ© des Valeurs... (RMF: 38)
Ici, nulle attention nâest accordĂ©e Ă lâintĂ©rieur du logis: le personnage ne semble lâhabiter que pour mieux en sortir. Par ailleurs, la seule scĂšne oĂč Delphine est reprĂ©sentĂ©e Ă lâintĂ©rieur de son appartement la montre en train dâafficher dans le couloir une carte hydrographique du QuĂ©bec, une reprĂ©sentation de la cordillĂšre des Andes, une image du ciel atlantique, puis une autre de lâocĂ©an Indien. Ces affiches tiennent lieu de «fausses fenĂȘtres» (RMF: 39); elles ouvrent lâespace clos sur le dehors et le monde.
Ces images illustrent plus quâune ouverture vers lâextĂ©rieur. Lorsque son ami Lorne revient dâune expĂ©dition au Groenland, Delphine appose la photo du ciel atlantique sur le mur du couloir. Par la suite, son conjoint, Simon, en recouvre un pan: «Câest Simon, jaloux, qui a punaisĂ© lâocĂ©an Indien juste Ă cĂŽtĂ© de lâAtlantique» (RMF: 42), lequel rend compte de son passage dans la marine française. Le «wagon» fait dĂšs lors lâobjet dâune rivalitĂ© masculine, Simon exigeant de surcroĂźt de Delphine quâelle se dĂ©parte des photos des hommes de son entourage.
Ă lâoccasion dâun trajet en voiture, adoptant la perspective de Simon, Delphine se plaĂźt Ă imaginer le raisonnement de ce dernier au moment oĂč elle a cĂ©dĂ© Ă sa requĂȘte:
Delphine a commencĂ© par accorder toute sa place Ă ma jalousie, jusquâĂ consentir Ă dĂ©chirer la derniĂšre photo de Lorne, et une autre de Lenny, qui lui Ă©tait plus chĂšre encore. [...] Je ressens un plaisir incomprĂ©hensible Ă la regarder dĂ©chirer cette photo de Lenny, un plaisir presque sadique parce que je sens Delphine dĂ©sespĂ©rĂ©e de se sĂ©parer de cette image (RMF: 14).
Lorsquâelle dĂ©truit les photos, Delphine se dĂ©fait symboliquement des souvenirs dont ils ont la garde, efface de son logement la prĂ©sence de ceux quâils reprĂ©sentent. La jalousie de Simon prend dĂ©sormais leur place, et la mĂ©moire de ce dernier, matĂ©rialisĂ©e par lâimage de lâocĂ©an Indien, sâinstalle dans lâappartement. Que Delphine concĂšde «toute la place» Ă la jalousie de Simon met au jour lâemprise que ce dernier exerce sur les lieux intimes, quâil amĂ©nage selon son dĂ©sir et contre celui de sa partenaire, «dĂ©sespĂ©rĂ©e» Ă lâidĂ©e de dĂ©chiqueter les photographies.
LâingĂ©rence de Simon se voit toutefois limitĂ©e par Delphine: celle-ci prĂ©serve une image de Lenny sur sa table de chevet. Un lieu, le plus intime de la maison, demeure donc intouchĂ©. Mais si la chambre devient le siĂšge dâune rĂ©sistance Ă lâĂ©gard des revendications de Simon, Delphine ne lâaffronte jamais vraiment. Elle transgresse ses rĂšgles en cachette et laisse parfois les dĂ©sirs de son conjoint primer sur les siens. Son logement ne paraĂźt pas importer beaucoup Ă Delphine; il sâapparente davantage Ă un lieu dâescale quâĂ un lieu dâhabitation. Aussi semble-t-elle plus attachĂ©e Ă sa libertĂ© hors les murs quâĂ lâintĂ©rieur. Et si son conjoint sâapproprie parfois les lieux, il nâa aucune prise sur ses dĂ©placements.
Transits ingouvernables
Aux prises avec une angoisse terrible, Delphine Ă©courte un sĂ©jour chez Simon. MalgrĂ© les pressions de son hĂŽte, qui aurait souhaitĂ© quâelle resteâ «âTu avais promis de passer tout le week-end, quâon irait voir les oiesâ, avait plaidĂ© Simon» (RMF: 11) â, Delphine ne change pas ses plans. Plusieurs annĂ©es auparavant, FĂ©lix avait aussi tentĂ© de la retenir Ă ses cĂŽtĂ©s: «Chasse et pĂȘche! dit FĂ©lix [Ă son fils Luc], je vais te le dire pourquoi je tâai gardĂ© avec moi. En fait, je tâai gardĂ© en otage. Jâaurais mis ma main au feu que Delphine ne pourrait jamais se passer de toi [...]» (RMF: 131). Mais contrairement aux attentes de son mari, cette derniĂšre quitte le foyer et FĂ©lix se voit contraint de sâoccuper de Luc «comme une mĂšre» (RMF: 250): il lui prĂ©pare ses repas, lâhabille, sâassure que sa chambre soit propre. Les tĂąches domestiques relevant traditionnellement du fĂ©minin, spĂ©cifiquement associĂ©es au maternel dans le rĂ©cit, lui sont dĂšs lors imparties. Delphine, qui nâest «pas, nâa pas Ă©tĂ© et ne sera jamais une mĂšre ordinaire [...]» (RMF: 222) agit aux antipodes du modĂšle traditionnel de mĂšre et dâĂ©pouse, qui assure le maintien des femmes dans la sphĂšre privĂ©e (Guillaumin 1992). Aucun de ses partenaires ne parvient Ă la fixer contre son grĂ©.
Sa mobilitĂ© nâest pas davantage limitĂ©e par le code de la route: «Bon, voilĂ quâelle roulait Ă cent soixante» (RMF: 10). InterceptĂ©e par un patrouilleur, Delphine e...
Table des matiĂšres
- Introduction
- Outre passages
- Entrée imposée dans la sexualité et dynamiques incestueuses dans Fugueuses
- Lever les voiles: parcours au féminin et mise au jour des pouvoirs patriarcaux et coloniaux dans Rouge, mÚre et fils
- Peut-on ĂȘtre agente sans agir? Ătude de lâagentivitĂ© chez Maude
- Wells: écrire la gémellité
- «Moi, je serai une femme. Mais je me débrouillerai1»: le sourire (en coin) de Jacob
- MĂ©taphores dâusage et fictions dominantes: le discours sur la crĂ©ation dans les essais de Jacob
- Une lecture du regard dans Suzanne Jacob: le temps passant (1984) dâAndrĂ© Romus
- Suzanne Jacob, artiste visuelle ou comment rĂ©sister Ă lâinvasion des mots
- Suzanne Jacob, autrice-compositrice-interprĂšte: la chanson comme «dĂ©sir de nâavoir pas eu lieu»
- La lisibilité du monde ou les leçons de Suzanne Jacob
- Postface Lettre amoureuse Ă Suzanne Jacob
- Notes biographiques
Foire aux questions
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