Une guerre mondiale contre les femmes
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Une guerre mondiale contre les femmes

  1. 146 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Une guerre mondiale contre les femmes

À propos de ce livre

La violence sexiste est plus que jamais sous les projecteurs. Pour Silvia Federici, ces meurtres, tortures et viols ne sont ni des accidents de l'histoire ni le reflet d'un patriarcat millénaire. À la fin du Moyen Âge, la condamnation pour sorcellerie devient la pièce maîtresse d'un dispositif de répression contre les femmes mis en place par l'État, l'Église et les puissances économiques. Des instruments de torture comme la «bride à mégères» à la dévalorisation systématique des savoir-faire ancestraux rattachés aux femmes, tous les moyens sont bons pour contenir la menace contre l'ordre capitaliste naissant qu'elles incarnent. Prolongeant ses analyses à la mondialisation néolibérale actuelle, en s'appuyant notamment sur l'exemple de la privatisation des terres en Afrique, Federici montre que la vague de violence à laquelle nous assistons aujourd'hui met en jeu des mécanismes très similaires. Par cette brève histoire de la violence sexiste de la grande chasse aux sorcières européenne jusqu'à nos jours, elle nous raconte aussi un «pouvoir des femmes» sans cesse réinventé par de nouvelles pratiques, de nouveaux savoirs et de nouvelles solidarités.

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DEUXIÈME PARTIE

LES NOUVELLES FORMES
D’ACCUMULATION
DU CAPITAL ET LES CHASSES
AUX SORCIÈRES DE NOTRE TEMPS

MONDIALISATION,
ACCUMULATION DU CAPITAL
ET VIOLENCE CONTRE LES FEMMES:
UNE PERSPECTIVE INTERNATIONALE
ET HISTORIQUE

De la diffusion de nouvelles formes de chasses aux sorcières dans différentes régions du monde à l’augmentation du nombre de femmes assassinées chaque jour dans le monde, tout indique qu’une nouvelle guerre contre les femmes est en cours. Quels en sont les motifs et quelle est sa logique? En me fondant sur la documentation de plus en plus abondante sur ce sujet, produite principalement par des chercheuses et militantes féministes d’Amérique latine, j’aborde cette question en situant les nouvelles formes de violence dans une perspective historique et en examinant les effets du développement capitaliste, passé et actuel, sur la vie des femmes et les rapports de genre. Dans ce cadre, j’examine également le rapport entre les différentes formes de cette violence – familiale, extradomestique, institutionnelle – et les stratégies de résistance que les femmes du monde entier élaborent pour y mettre fin.

Introduction

La violence contre les femmes a été une question essentielle pour l’organisation du mouvement féministe dès son commencement, inspirant la formation du Tribunal international des crimes contre les femmes, qui s’est tenu à Bruxelles en mars 1976, où des femmes venues de 40 pays ont apporté leur témoignage sur la maternité forcée, la stérilisation forcée, le viol, les coups, l’incarcération en hôpital psychiatrique et les mauvais traitements en prison35. Depuis, les initiatives féministes contre la violence se sont multipliées, de même que les lois promulguées par les gouvernements à la suite des Conférences mondiales de l’ONU sur les femmes. Mais, loin de diminuer, la violence contre les femmes s’est intensifiée partout dans le monde, au point que les féministes parlent à présent de «féminicide» pour décrire ses formes létales. Non seulement la violence, mesurée en nombre de femmes tuées et maltraitées, a continué d’augmenter, mais, comme des autrices féministes l’ont montré, elle est devenue moins discrète et plus brutale, et elle prend des formes qu’on ne connaissait autrefois qu’en temps de guerre36.
Quels sont les facteurs de cette évolution et que nous dit-elle des transformations en cours dans l’économie mondiale et dans la condition sociale des femmes? Les réponses à ces questions ont varié, mais il est de plus en plus évident que les causes premières de ce déferlement de violence sont les nouvelles formes d’accumulation du capital, qui impliquent l’expropriation des terres, la destruction des liens communautaires et une intensification de l’exploitation du corps et du travail des femmes.
En d’autres termes, la nouvelle violence contre les femmes s’enracine dans des tendances structurelles qui sont constitutives du développement capitaliste en tout temps.

Le capitalisme et la violence contre les femmes

Le développement capitaliste a commencé par une guerre contre les femmes: les chasses aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles qui, en Europe et dans le Nouveau Monde, ont conduit à la mort de milliers d’entre elles. Comme je l’ai écrit dans Caliban et la sorcière (2004), ce phénomène sans précédent dans l’histoire a été un élément central du processus que Marx a défini comme l’accumulation primitive, puisqu’il a détruit un univers de sujets féminins et de pratiques féminines qui faisait obstacle à la principale condition requise par le système capitaliste en développement: l’accumulation d’une main-d’œuvre de masse et l’imposition d’une discipline de travail plus contraignante. Qualifier les femmes de «sorcières» et les persécuter en tant que telles a ouvert la voie à la relégation des femmes d’Europe dans le travail domestique non payé. Cela a légitimé leur subordination aux hommes au sein de la famille et au-delà. Cela a permis à l’État de contrôler leur capacité de reproduction, garantissant la création de nouvelles générations de travailleurs et de travailleuses. Ainsi, les chasses aux sorcières ont construit un ordre patriarcal spécifiquement capitaliste qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, même s’il n’a cessé d’être ajusté en fonction de la résistance des femmes et de l’évolution des besoins du marché du travail.
En voyant les tortures et les exécutions auxquelles les femmes accusées de sorcellerie étaient condamnées, les autres femmes ont vite compris qu’il leur faudrait être obéissantes et réservées, et accepter le travail forcé et les maltraitances des hommes si elles voulaient être acceptées socialement. Jusqu’au XVIIIe siècle, pour celles qui se défendaient, il y avait la «bride à mégère». Des formes de violence spécifiques contre les femmes ont aussi été perpétrées dans les plantations américaines où, au XVIIIe siècle, les agressions sexuelles des femmes esclaves par leur maître ont fini par relever d’une politique systématique de viol, les planteurs s’efforçant de remplacer l’importation d’esclaves d’Afrique par une industrie reproductive locale, notamment en Virginie37.
La violence contre les femmes n’a pas disparu avec la fin des chasses aux sorcières et l’abolition de l’esclavage. Au contraire, elle s’est normalisée. Dans les années 1920 et 1930, au plus fort du mouvement eugéniste, la «promiscuité sexuelle» féminine, considérée comme un signe de faiblesse d’esprit, était passible de placement en hôpital psychiatrique ou de stérilisation38. La stérilisation des femmes non blanches, des pauvres ou de celles qui exerçaient une sexualité en dehors du mariage s’est perpétuée jusque dans les années 1960, au Nord comme au Sud, devenant «la forme de contrôle des naissances qui connaît la croissance la plus rapide aux États-Unis»39. Il faut aussi inclure dans ces violences contre les femmes l’usage très répandu dans les années 1950 de la lobotomie comme remède à la dépression, ce type d’opération étant jugé idéal pour les femmes destinées au travail domestique, qui ne demande apparemment pas de cerveau.
Surtout, comme Giovanna Franca Dalla Costa l’a souligné dans Un lavoro d’amore (1978), la violence a toujours été présente dans la famille nucléaire comme un implicite, une possibilité, puisque les hommes, avec leur salaire, ont reçu le pouvoir de superviser le travail domestique non payé des femmes, d’employer les femmes comme domestiques et de punir leur refus de ce travail. C’est pour cette raison que, jusque très récemment, la violence domestique n’était pas considérée comme un crime. Parallèlement à la légitimation par l’État de la punition des enfants par leurs parents, qui fait partie de leur formation de futurs travailleurs et travailleuses, la violence domestique contre les femmes a été tolérée par les tribunaux et la police comme une réponse légitime au refus des femmes d’accomplir leurs devoirs domestiques.
Si la violence contre les femmes a été normalisée comme un élément structurel des rapports familiaux et des rapports de genre, ce qui s’est développé ces dernières décennies échappe à la normale. Un cas exemplaire est celui des meurtres de Ciudad Juárez, une ville frontalière mexicaine située face à El Paso (Texas), où, au cours des 20 dernières années, des centaines de femmes ont disparu, leur corps torturé souvent retrouvé abandonné dans des lieux publics. Il ne s’agit pas d’un cas isolé. Les enlèvements et les assassinats de femmes sont une réalité quotidienne en Amérique latine aujourd’hui, rappelant les «sales guerres» qui ont ensanglanté tant de pays de la région dans les années 1980. C’est que la classe capitaliste est déterminée à mettre le monde sens dessus dessous pour consolider son pouvoir, ébranlé dans les années 1960 et 1970 par les luttes anticoloniales, féministes et antiapartheid, comme le mouvement Black Power. Et elle le fait en s’en prenant aux moyens de reproduction des gens et en instituant un régime de guerre permanente.
Ma thèse, en d’autres termes, est que nous assistons à une intensification des violences contre les femmes, en particulier contre les femmes afro-descendantes et amérindiennes, parce que la mondialisation est un processus de recolonisation politique destiné à donner au capital un contrôle incontesté sur la richesse naturelle du monde et sur le travail humain, et que cela ne peut se faire sans s’en prendre aux femmes, qui sont directement responsables de la reproduction de leur communauté. Naturellement, la violence contre les femmes a été plus intense dans ces régions du monde (Afrique subsaharienne, Amérique latine, Asie du Sud-Est) qui sont plus riches en ressources naturelles et où la lutte anticoloniale a été la plus forte. Brutaliser les femmes est essentiel au fonctionnement des «nouvelles enclosures40». Cela ouvre la voie aux confiscations de terres, aux privatisations et aux guerres qui dévastent des régions entières depuis des années.
La brutalité des agressions contre les femmes est souvent si extrême qu’elle ne semble répondre à aucun objectif utilitaire. Au sujet des tortures infligées au corps des femmes par les organisations paramilitaires en Amérique latine, Rita Laura Segato a parlé de «violence expressive» et de «cruauté pédagogique», soutenant que leur objectif était de terroriser, d’envoyer le message, d’abord aux femmes puis, à travers elles, à des populations entières, qu’il ne fallait attendre aucune pitié41. En vidant de vastes territoires de leurs habitant·es, en forçant les gens à quitter leur foyer, leurs champs, leurs terres ancestrales, la violence contre les femmes est une composante essentielle des opérations des compagnies minières et pétrolières qui déplacent aujourd’hui des dizaines de villages en Afrique et en Amérique latine. C’est l’autre face des mandats des institutions internationales comme la Banque mondiale et les Nations unies, qui décident de la politique économique mondiale et établissent les codes miniers, et sont, en dernière analyse, responsables des conditions néocoloniales dans lesquelles ces entreprises travaillent sur le terrain. C’est vers leurs bureaux et leurs plans de développement que nous devons d’ailleurs nous tourner pour comprendre la logique qui a amené des miliciens des gisements de diamant, de coltan et de cuivre de République démocratique du Congo à décharger leurs pistolets dans des vagins de femmes, ou des soldats guatémaltèques à éventrer au couteau des femmes enceintes, dans ce qu’on continue à décrire comme une guerre contre-insurrectionnelle. Segato a raison. Une telle violence ne peut pas naître de la vie quotidienne d’une communauté. C’est de la «violence apprise». Elle est forcément planifiée, réfléchie et perpétrée avec une garantie d’impunité totale, de même que les compagnies minières polluent aujourd’hui les terres, les fleuves et les cours d’eau en toute impunité, tandis que les gens qui vivent de ces ressources sont emprisonnés par les agents de sécurité s’ils osent résister. Quels que soient les auteurs directs de ces crimes, seuls des États et des organismes puissants peuvent donner le feu vert à une telle dévastation et garantir que les coupables ne seront jamais traduits en justice.
Il est essentiel de souligner que la violence contre les femmes est un élément central de cette nouvelle guerre mondiale, pas seulement par l’horreur qu’elle évoque ou le message qu’elle envoie, mais en raison de ce que les femmes représentent, la capacité de maintenir la cohésion de leur communauté et celle, non moins importante, de défendre une conception non commerciale de la sécurité et de la richesse. En Afrique et en Inde par exemple, récemment encore, les femmes avaient accès aux terres collectives et consacraient une bonne part de leur journée de travail à l’agriculture de subsistance. Mais la propriété collective de la terre comme la culture de subsistance ont subi une offensive massive de la part des institutions, à commencer par la Banque mondiale, qui voit là l’une des causes de la pauvreté dans le monde, la terre étant considérée comme un «actif sans valeur» tant que sa propriété n’est pas enregistrée légalement et employée comme nantissement pour obtenir un crédit bancaire et créer une entreprise.
En réalité, c’est grâce à l’agriculture de subsistance que beaucoup de gens ont pu survivre à la brutalité des programmes d’austérité. Mais des critiques comme celles de la Banque mondiale, à force d’être répétées dans des dizaines de réunions avec les représen...

Table des matières

  1. INTRODUCTION
  2. PREMIÈRE PARTIE
  3. RETOUR SUR L’ACCUMULATION DU CAPITAL ET LA CHASSE AUX SORCIÈRES EUROPÉENNE
  4. DEUXIÈME PARTIE
  5. LES NOUVELLES FORMES D’ACCUMULATION DU CAPITAL ET LES CHASSES AUX SORCIÈRES DE NOTRE TEMPS
  6. CONCLUSION
  7. REMERCIEMENTS
  8. BIBLIOGRAPHIE