Hormis quelques hauts faits, l'histoire de la lutte pour le droit de vote des femmes au QuĂ©bec nous est largement inconnue. Qui sait que des femmes votaient au Bas-Canada au dĂ©but du XIXe siĂšcle? Qui sait qu'elles ont perdu ce droit aprĂšs les RĂ©bellions de 1837-1838, pour ne le regagner que cent ans plus tard au terme d'une Ăąpre lutte? Les autoritĂ©s politiques et religieuses Ă©taient fermement rĂ©solues Ă exclure les femmes de l'espace public: si celles-ci y entraient, elles dĂ©laisseraient leur rĂŽle d'Ă©pouse et de mĂšre, menaçant l'Ă©dification d'une sociĂ©tĂ© distincte, française, blanche et catholique. DĂšs lors, en refusant le statut de citoyennes aux femmes, on croyait affirmer une diffĂ©rence culturelle, et ainsi, se distinguer du reste du Canada.Repenser la nation est le premier ouvrage entiĂšrement consacrĂ© Ă la tumultueuse histoire de l'affranchissement politique des QuĂ©bĂ©coises au XXe siĂšcle. Non seulement il revisite cette bataille, sans oublier les femmes qui ne voulaient pas du vote, mais il s'attarde aux combats menĂ©s au nom de la libertĂ©, de la justice et de la dĂ©mocratie par divers groupes de femmes au fil du siĂšcle, y compris par les femmes des PremiĂšres Nations. Il considĂšre les dĂ©cennies aprĂšs le vote, alors que les femmes ont fait leur entrĂ©e en politique active, jusqu'Ă l'atteinte toute rĂ©cente de la paritĂ©, offrant la synthĂšse la plus complĂšte Ă ce jour sur cette question.«Denyse Baillargeon nous invite Ă bien plus que revivre l'histoire de l'accession des QuĂ©bĂ©coises au droit de vote: elle offre une fine comprĂ©hension de la lutte des unes, de la rĂ©sistance des autres. MĂȘme quand on croit tout savoir, on apprend encore!» â JosĂ©e Boileau

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HistoireChapitre 1
PionniĂšres du suffrage
(1791-1849)
Ces personnes nâexerçaient-elles pas un droit douteux, un droit quâon prĂ©tendait leur appartenir et sur lequel la Chambre nâa encore jamais voulu dĂ©cider?
Augustin [Austin] Cuvillier, La Minerve, 3 février 1834
Le droit de vote nâest un droit naturel ni chez lâhomme ni chez la femme; il est donnĂ© par la loi. Les seules questions sont de savoir si les femmes peuvent bien exercer ce droit Ă lâavantage de lâĂtat et si elles ont un juste titre Ă lâexercer.
Pétition de Pierre Faucher, Romain Robitaille et de tous les électeurs de la Ville de Québec, 3 décembre 1828, reproduit dans La Minerve, 22 décembre 1828
Les peuples autochtones qui occupent le territoire de la vallĂ©e du Saint-Laurent bien avant lâarrivĂ©e des Blancs possĂšdent leurs propres organisations politiques oĂč les femmes exercent un rĂŽle plus ou moins important selon le cas. Dans les sociĂ©tĂ©s iroquoĂŻennes, qui incluent les Hurons-Wendat et les Iroquois, elles prennent une part active aux dĂ©cisions, notamment en ce qui concerne la dĂ©signation des chefs. La transmission de lâidentitĂ© clanique et du statut passe Ă©galement par les femmes, qui bĂ©nĂ©ficient dâune grande considĂ©ration et mĂȘme dâune rĂ©elle autoritĂ© dans leur communautĂ©. Les modes de gouvernement de ces nations autochtones et la place quâelles accordent aux femmes sont toutefois dĂ©criĂ©s par les colonisateurs français puis britanniques et totalement marginalisĂ©s lorsque ces derniers implantent le parlementarisme Ă la fin du XVIIIe siĂšcle. Si on connaĂźt encore peu de chose au sujet du fonctionnement politique des 11 nations autochtones qui habitent le territoire du QuĂ©bec Ă cette Ă©poque â surtout en ce qui concerne les communautĂ©s borĂ©ales et nordiques qui ont alors moins de contacts avec les Blancs â, on peut Ă tout le moins affirmer que les Autochtones ont Ă©tĂ© exclus des dĂ©bats qui ont menĂ© aux premiers balbutiements de la dĂ©mocratie parlementaire, comme ils le seront plus tard lors de lâinstauration dâun Ătat-nation canadien.
Par ailleurs, si on peut parler dâune forme de dĂ©mocratisation dans le QuĂ©bec du tournant du XIXe siĂšcle, il faut aussi considĂ©rer que cette sociĂ©tĂ© prĂ©-industrielle ignore la notion de «droits de la personne» qui nâĂ©mergera que beaucoup plus tard. Dans cette sociĂ©tĂ© trĂšs majoritairement rurale, la pĂ©rennitĂ© et la prospĂ©ritĂ© de la famille passent en effet bien avant la libertĂ© ou mĂȘme lâaccomplissement des individus. Mais si tous, hommes autant que femmes, doivent rĂ©pondre aux demandes de leur groupe familial, il reste cependant que le patriarcat restreint singuliĂšrement les possibilitĂ©s dâautonomie des femmes; en vertu de la Coutume de Paris, le rĂ©gime de droit qui prĂ©vaut dans le Bas-Canada jusquâĂ lâadoption du Code civil en 1866, elles demeurent sous lâautoritĂ© de leur pĂšre puis de leur mari. Seules les femmes cĂ©libataires majeures et les veuves Ă©chappent Ă cette tutelle lĂ©gale, mais pas Ă leurs obligations familiales. De fait, cette sociĂ©tĂ© compte Ă©normĂ©ment sur le travail de toutes les femmes, mĂȘme si elles ne sont pas mariĂ©es, et câest dans la famille, quel que soit son niveau de richesse, quâelles sont mises Ă contribution puisquâelles nâont pas accĂšs aux professions libĂ©rales ni aux charges publiques, au demeurant peu nombreuses.
Câest pourtant dans cette sociĂ©tĂ© fortement hiĂ©rarchisĂ©e selon le genre et le groupe social dâappartenance quâentre 1791 et 1849 les femmes peuvent voter si elles remplissent les conditions dĂ©finies par la loi Ă©lectorale. Ce «droit» de vote sâapparente cependant davantage Ă un privilĂšge puisquâil est fondĂ© sur la propriĂ©tĂ©; plus encore, on peut dire quâil leur est consenti par omission plutĂŽt quâen vertu dâune volontĂ© rĂ©elle de les inclure dans le corps Ă©lectoral. De fait, sans les dispositions de la Coutume de Paris en matiĂšre de propriĂ©tĂ© des femmes mariĂ©es et des veuves, qui sont fort diffĂ©rentes de celles de la common law anglaise, bien peu dâentre elles auraient pu se qualifier comme Ă©lectrices. Câest donc parce que la loi Ă©lectorale adoptĂ©e en 1791 ne tient pas compte des particularitĂ©s des rĂ©gimes matrimoniaux en vigueur dans la seule colonie britannique en AmĂ©rique du Nord oĂč prĂ©vaut le droit civil français que des femmes peuvent se prĂ©senter aux urnes. Dans un contexte oĂč lâidĂ©ologie des sphĂšres sĂ©parĂ©es est en voie de sâimposer, cette participation fĂ©minine au jeu Ă©lectoral finit cependant par paraĂźtre totalement incongrue, voire anormale, et lâexclusion des femmes du suffrage devient de lâordre de lâĂ©vidence. La nouvelle conception de la place des femmes dans la sociĂ©tĂ©, qui les relĂšgue Ă lâintĂ©rieur du foyer, nâest pas non plus sans consĂ©quence sur dâautres dimensions de leur vie, comme le montrent le rĂŽle quâelles jouent dans les RĂ©bellions de 1837-1838 et les dĂ©bats autour du douaire.
LâActe constitutionnel de 1791
et le suffrage féminin
Les dĂ©buts du parlementarisme canadien et quĂ©bĂ©cois remontent Ă 1791, alors que la Grande-Bretagne promulgue lâActe constitutionnel. Le vaste territoire de la Province of QuĂ©bec est alors divisĂ© en deux nouvelles colonies sĂ©parĂ©es par la riviĂšre des Outaouais. Ă lâouest, oĂč sera implantĂ© le droit civil anglais (ou common law), le Haut-Canada, qui deviendra lâOntario aprĂšs la ConfĂ©dĂ©ration; Ă lâest, oĂč lâĂ©crasante majoritĂ© de la population blanche est dâascendance française et oĂč la Coutume de Paris continue de prĂ©valoir, le Bas-Canada, de nouveau appelĂ© QuĂ©bec Ă partir de 1867. Chacune des deux colonies est dotĂ©e dâune assemblĂ©e lĂ©gislative dont les prĂ©rogatives sont cependant strictement limitĂ©es. Si les dĂ©putĂ©s peuvent adopter des lois, le pouvoir exĂ©cutif, concentrĂ© entre les mains du gouverneur, dâun conseil lĂ©gislatif et dâun conseil exĂ©cutif formĂ©s en trĂšs grande partie dâhommes politiques dâorigine britannique, peut en effet bloquer les dĂ©cisions de lâAssemblĂ©e. Rapidement, le peu de latitude laissĂ©e aux Ă©lus envenime les relations entre les membres des Ă©lites canadiennes-françaises, qui forment le gros de la dĂ©putation, et les reprĂ©sentants de la Couronne, ce qui mĂšnera aux RĂ©bellions de 1837-1838.
Les limites imposĂ©es au pouvoir des dĂ©putĂ©s en 1791 sâaccompagnent, par ailleurs, dâune vision tout aussi restrictive de lâĂ©lectorat. En effet, comme câest le plus souvent le cas dans les premiĂšres dĂ©mocraties parlementaires, le droit de vote nâest pas universel, mais assujetti Ă la propriĂ©tĂ©. Les penseurs de lâĂ©poque estiment en effet que seule la possession dâun bien confĂšre lâautonomie Ă©conomique et donc lâindĂ©pendance dâesprit nĂ©cessaire Ă lâaccomplissement des devoirs citoyens. Ceux qui ne possĂšdent rien sont, au contraire, susceptibles dâĂȘtre manipulĂ©s et de voter selon le dĂ©sir dâautrui puisquâils nâont pas dâintĂ©rĂȘts matĂ©riels Ă dĂ©fendre. En dâautres termes, suivant ce raisonnement, la propriĂ©tĂ© constitue le signe que lâindividu possĂšde les qualitĂ©s nĂ©cessaires Ă la libre expression de sa volontĂ© politique. En consĂ©quence, et tout comme en Angleterre, lâActe constitutionnel confĂšre le droit de voter aux sujets britanniques ĂągĂ©s de 21 ans et plus, propriĂ©taires dâune terre ou dâun immeuble dâune certaine valeur et aux locataires payant un loyer annuel minimal. Plus encore, le texte de la loi accordant le droit de suffrage aux «personnes» satisfaisant Ă ces exigences, sans spĂ©cification quant Ă leur sexe, plusieurs femmes propriĂ©taires â des veuves pour la plupart, mais aussi des cĂ©libataires majeures et des femmes mariĂ©es en sĂ©paration de biens ou vivant sĂ©parĂ©es de leur mari â, se prĂ©vaudront de ce droit durant la premiĂšre moitiĂ© du XIXe siĂšcle, ce qui fait du Bas-Canada un cas Ă part dans les annales du suffrage fĂ©minin au Canada.
En effet, mĂȘme si le texte de lâActe constitutionnel de 1791 sâapplique tout autant dans le Haut que dans le Bas-Canada, il semblerait bien que ce soit uniquement dans cette derniĂšre colonie que les femmes exercent leur droit de vote en assez grand nombre. Cette situation dĂ©coule du fait que les dispositions de la Coutume de Paris, qui rĂ©gissent les droits de propriĂ©tĂ© des femmes mariĂ©es et des veuves, sont plus gĂ©nĂ©reuses Ă leur Ă©gard que celles de la common law. Tout en assujettissant lâĂ©pouse Ă lâautoritĂ© du mari, la Coutume contient, en effet, des clauses qui lui offrent certaines garanties sur le plan Ă©conomique. Ainsi, contrairement Ă la common law qui considĂšre le mari comme le seul propriĂ©taire des biens du couple, le droit français reconnaĂźt aux Ă©pouses la propriĂ©tĂ© de leurs biens propres, par exemple des biens leur venant dâun hĂ©ritage, et de la moitiĂ© de ceux acquis aprĂšs le mariage par le couple. Compte tenu de lâincapacitĂ© juridique des femmes mariĂ©es, qui les empĂȘche dâexercer des droits ou des recours en justice, câest le mari seul qui gĂšre lâensemble de ces biens pour la durĂ©e de lâunion. Ă son dĂ©cĂšs cependant, sa veuve hĂ©rite de la moitiĂ© des biens de la communautĂ©, quâelle peut dĂ©sormais administrer seule, tout comme elle recouvre la capacitĂ© de gĂ©rer seule ses biens propres, en plus de bĂ©nĂ©ficier dâun douaire constituĂ© des revenus provenant de la moitiĂ© des biens propres du mari. Câest pourquoi, dans le Bas-Canada, davantage de veuves possĂšdent des biens dâune valeur suffisante pour leur donner accĂšs au suffrage.
La possibilitĂ© de se marier en sĂ©paration de biens en signant un contrat de mariage devant notaire avant la noce, une disposition qui nâexiste pas dans le droit anglais, permet aussi Ă un certain nombre de femmes mariĂ©es dâĂȘtre propriĂ©taires en titre, et donc de voter, tout comme le statut de marchande publique, qui autorise celles qui en bĂ©nĂ©ficient Ă gĂ©rer leurs affaires commerciales de maniĂšre indĂ©pendante. Si des historiennes notent la prĂ©sence, ici et lĂ , de quelques Ă©lectrices dans les bureaux de scrutin des autres colonies de lâAmĂ©rique du Nord britannique Ă la mĂȘme Ă©poque, on ne sâĂ©tonnera donc pas de constater que le vote des femmes atteint, dans le Bas-Canada, une ampleur inĂ©galĂ©e. Il faut nĂ©anmoins spĂ©cifier que ce droit au suffrage leur est confĂ©rĂ© de maniĂšre tout Ă fait involontaire et que son exercice sâavĂšre donc souvent difficile et plutĂŽt alĂ©atoire, surtout que les procĂ©dures Ă©lectorales favorisent les pratiques discrĂ©tionnaires.
Selon lâActe constitutionnel de 1791, en effet, le scrutin doit se dĂ©rouler dans un lieu choisi par lâofficier rapporteur de chaque circonscription Ă©lectorale, qui, assistĂ© par des commis, a aussi pour mandat de superviser le dĂ©roulement du vote. Ceux-ci doivent entre autres choses sâassurer que lâidentitĂ©, la profession, le lieu de rĂ©sidence et les qualitĂ©s de chaque Ă©lecteur, de mĂȘme que le nom du candidat quâil dĂ©sire appuyer soient bien inscrits dans le cahier de scrutin (ou poll book) prĂ©vu Ă cet effet. Non seulement le vote se fait de vive voix, ce qui signifie que tous peuvent savoir pour qui chacun a votĂ©, mais les candidats Ă lâĂ©lection qui assistent au processus peuvent Ă©galement contester la lĂ©gitimitĂ© des votants, exigeant que ces personnes prĂȘtent serment devant lâofficier-rapporteur pour prouver leur qualitĂ© dâĂ©lecteur. Sâils sont unanimes, ils peuvent mĂȘme empĂȘcher quelquâun de voter. LâĂ©lection se poursuit tant quâil ne sâest pas Ă©coulĂ© une heure sans quâun Ă©lecteur se prĂ©sente au bureau de vote et elle peut donc sâĂ©chelonner sur plusieurs jours; câest ainsi quâen 1832, lâĂ©lection partielle dans le comtĂ© de MontrĂ©al-Ouest sâĂ©tale sur 23 jours, un record. Ătant donnĂ© que les candidats et leurs supporteurs peuvent facilement tenir le compte des votes reçus par chaque aspirant dĂ©putĂ©, une information souvent publiĂ©e dans les journaux aprĂšs chaque jour de scrutin, cette façon de faire encourage les tactiques dâobstruction et mĂȘme la violence.

LâĂ©tude des cahiers de scrutin quâon a pu retrouver permet, dans une certaine mesure, de savoir combien de femmes ont cherchĂ© Ă exercer leur droit de vote, qui elles Ă©taient, combien ont Ă©tĂ© disqualifiĂ©es et pourquoi, et pour qui celles qui ont pu le faire ont votĂ©. Selon lâhistorienne Nathalie Picard qui a fait cette analyse pour la rĂ©gion de MontrĂ©al, 961 femmes se prĂ©sentent dans les diffĂ©rents bureaux de vote pour lâensemble de la pĂ©riode et 857 dâentre elles exercent effectivement leur droit au suffrage, en trĂšs grande majoritĂ© (74%) des veuves et des cĂ©libataires.
Si les femmes qui votent sont nĂ©cessairement propriĂ©taires, leur niveau de fortune varie cependant grandement, comme le rĂ©vĂšle la variĂ©tĂ© des professions quâelles exercent (journaliĂšres, ouvriĂšres, modistes, couturiĂšres, marchandes publiques, etc.). On ne peut donc pas affirmer que seules les trĂšs bien nanties se prĂ©valent de ce droit. Environ 60% des votantes sont francophones, ce qui signifie que 40% sont anglophones ou dâautres origines, alors que la population dâorigine britannique constitue environ 20% de la population totale du Bas-Canada Ă cette Ă©poque. Les anglophones sont donc surreprĂ©sentĂ©es parmi les Ă©lectrices, mais il reste que davantage de francophones votent et que 60% des suffrages fĂ©minins favorisent le Parti canadien ou le Parti patriote qui lui succĂšde en 1826, soit la mĂȘme proportion que lâĂ©lectorat fĂ©minin francophone. La recherche de Picard dĂ©voile aussi quâĂ lâĂ©lection de 1824, 32 femmes autochtones, la plupart identifiĂ©es comme des veuves mohawks domiciliĂ©es Ă Sault Saint-Louis (Kahnawake), votent dans le comtĂ© de Huntingdon sur un total de 82 femmes, malgrĂ© les objections du candidat Vincent Dufort, auquel elles prĂ©fĂšrent Austin Cuvillier et Jean-MoĂŻse Raymond du Parti canadien. Il faut dire quâĂ cette Ă©poque, le gouvernement colonial nâa pas encore mis en place le systĂšme des rĂ©serves oĂč, Ă partir des annĂ©es 1850, les membres des PremiĂšres Nations, tant hommes que femmes, seront confinĂ©s et privĂ©s de droits de propriĂ©tĂ©, les excluant de facto du corps Ă©lectoral. Selon Renaud Seguin, il nâest dâailleurs pas rare que dans la premiĂšre moitiĂ© du XIXe siĂšcle les Autochtones de la vallĂ©e du Saint-Laurent aillent voter, la proximitĂ© de leurs communautĂ©s avec les Ă©tablissements coloniaux les incitant Ă se prĂ©valoir dâun droit quâils voient les Blancs exercer.
Les sources disponibles montrent que câest surtout Ă partir de 1827 que lâopposition au vote des femmes commence Ă se manifester. Ainsi, alors que 86 femmes avaient votĂ© dans le comtĂ© de MontrĂ©al-Est en 1820, en 1827, lâune des deux seules femmes qui se prĂ©sentent ne peut le faire, car les candidats sây opposent au motif quâelle est une femme: «Voter a woman. Candidates agreed not to take female vote» [LâĂ©lecteur est une femme. Les candidats ont convenu de ne pas accepter les votes des femmes], peut-on lire dans le cahier de scrutin citĂ© par Picard. Cette derniĂšre signale par ailleurs quâen 1823, dans une lettre Ă John Neilson, lâun des membres anglophones du Parti canadien, Pierre BĂ©dard, qui avait dirigĂ© cette formation politique au dĂ©but du XIXe siĂšcle, affirme quâĂ Trois-RiviĂšres «les femmes votent comme les hommes», laissant entendre quâil sâagit lĂ dâune cause entendue: «Ce nâest seulement dans le cas oĂč les femmes sont mariĂ©es et que les maris sont vivants que ceux-ci votent comme chefs de famille. Quand le mari nâa pas de propriĂ©tĂ© et que la femme en possĂšde, câest cette derniĂšre qui vote», ajoute-t-il.
Apparemment, pour BĂ©dard, le suffrage est clairement liĂ© Ă la propriĂ©tĂ© et non pas au sexe de la personne exerçant ce droit. En 1828, une pĂ©tition adressĂ©e Ă la Chambre dâassemblĂ©e par des Ă©lecteurs de la Haute-Ville de QuĂ©bec pour contester lâĂ©lection dâAndrew Stewart au motif que le vote dâune veuve avait Ă©tĂ© rejetĂ© insiste Ă©galement sur le lien entre droits politiques et statut de propriĂ©taire: «la propriĂ©tĂ© et non les personnes est la base de la reprĂ©sentation», soutiennent ces pĂ©titionnaires dans un texte reproduit dans le journal patriote La Minerve le 22 dĂ©cembre 1828. Outre cet argument, ils invoquent aussi lâĂ©galitĂ© des femmes et des hommes du point de vue de leurs capacitĂ©s intellectuelles, la prĂ©sence de la reine Victoria sur le trĂŽne et la nĂ©cessitĂ©, pour les femmes, de rĂ©concilier responsabilitĂ©s domestiques et politiques, les deux Ă©tant intimement reliĂ©es:
Les pĂ©titionnaires nâont pas appris quâil existe dans lâesprit des femmes aucune imperfection qui les placent [sic] plus bas que lâhomme dans lâĂ©chelle intellectuelle [âŠ]. On peut dire que la nature a formĂ© la femme pour la vie domestique, cependant la Constitution Anglaise permet Ă une femme de sâasseoir sur le TrĂŽne [âŠ]; dâailleurs il serait bien peu politique et tyrannique de circonscrire ses efforts et de dire quâelle [la femme] ne pourra sentir le plus grand intĂ©rĂȘt pour le sort de son pays et la prĂ©servation de ses droits.
Le mĂȘme jour, le journal publie Ă©galement le texte dâune autre pĂ©tition qui conteste pour sa part le rĂ©sultat Ă©lectoral dans la circonscription de William-Henry (Sorel) parce que des «filles, femmes mariĂ©es et veuves» auraient votĂ© illĂ©galement, une prĂ©tention rĂ©futĂ©e par Wolfred Nelson, le candidat du Parti patriote vainqueur de cette Ă©lection. Dans une requĂȘte soumise Ă la Chambre, ce dernier affirme que câest plutĂŽt le candidat tory, James Stuart, qui «a fait recevoir les votes de plusieurs femmes, et en a mĂȘme envoyĂ© quĂ©rir une Ă lâIsle-aux-Noix Ă grands frais, et qui aprĂšs avoir pris le serment, vota sans nĂ©anmoins ĂȘtre qualifiĂ©e». Puisque six des dix Ă©lectrices avaient votĂ© pour Stuart, on aurait pu sâattendre Ă ce que ses partisans passent la question du vote des femmes sous silence. Sâils lâinvoquent, câest quâils ne cherchent pas tant Ă sâopposer au principe mĂȘme du suffrage fĂ©minin, mais plutĂŽt Ă discrĂ©diter lâadversaire en invoquant un maximum dâincidents. Câest du moins ce que suggĂšre lâensemble des requĂȘtes auxquelles donne lieu lâĂ©lection dans William-Henry, reproduites dans La Minerve. En effet, contrairement Ă la pĂ©tition des Ă©lecteurs de la Haute-Ville de QuĂ©bec qui discute uniquement du suffrage fĂ©minin, celles Ă©manant de William-Henry dĂ©noncent non seulement lâinstrumentalisation du vote des femmes, mais aussi celle des hommes, trois frĂšres ayant votĂ© en revendiquant la mĂȘme propriĂ©tĂ©, selon certains. Ils accusent Ă©galement leurs adversaires dâavoir utilisĂ© des tactiques dâintimidation ou dâavoir eu recours Ă des tentatives de corruption.
Bref, Ă la lecture de lâensemble de ces documents, on a le trĂšs net sentiment que les femmes y figurent comme un exemple parmi dâautres de fraudes ou dâinconduites Ă©lectorales et non pas comme la cible privilĂ©giĂ©e de lâindignation de ces requĂ©rants. Il reste que les femmes apparaissent ici comme un groupe dâĂ©lectrices particuliĂšrement susceptible de provoquer la controverse, ce qui tranche radicalement avec les propos plutĂŽt sereins dâun Pierre BĂ©dard citĂ©s plus haut. Pour autant que lâon puisse en juger, il semblerait quâavant 1832, les partisans du Parti patriote sont davantage favorables au vote des femmes, dans la mesure cependant oĂč cela permet Ă leurs candidats de lâemporter.
Câest dans le Quebec Mercury, journal qui appuie lâadministration coloniale, que lâon retrouve lâargumentaire le plus Ă©laborĂ© Ă lâencontre du suffrage fĂ©minin, comme lâillustre un article qui y est publiĂ© en aoĂ»t 1827. AprĂšs avoir suggĂ©rĂ© que le vote dâune femme mariĂ©e est nĂ©cessairement frauduleux puisquâelle est dĂ©pourvue de propriĂ©tĂ©, ce qui nâest pourtant pas toujours le cas sous la Co...
Table des matiĂšres
- Remerciements
- Introduction
- Chapitre 1
- PionniĂšres du suffrage (1791-1849)
- Chapitre 2
- Donner une voix aux femmes (1880-1910)
- Chapitre 3
- Ălargir la lutte (1910-1926)
- Chapitre 4
- Patience et longueur de temps⊠(1926-1940)
- Chapitre 5
- Le vote, et aprĂšs?
- Conclusion
- Sources
Foire aux questions
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