Repenser la nation
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Repenser la nation

L'histoire du suffrage féminin au Québec

  1. 242 pages
  2. French
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Repenser la nation

L'histoire du suffrage féminin au Québec

À propos de ce livre

Hormis quelques hauts faits, l'histoire de la lutte pour le droit de vote des femmes au QuĂ©bec nous est largement inconnue. Qui sait que des femmes votaient au Bas-Canada au dĂ©but du XIXe siĂšcle? Qui sait qu'elles ont perdu ce droit aprĂšs les RĂ©bellions de 1837-1838, pour ne le regagner que cent ans plus tard au terme d'une Ăąpre lutte? Les autoritĂ©s politiques et religieuses Ă©taient fermement rĂ©solues Ă  exclure les femmes de l'espace public: si celles-ci y entraient, elles dĂ©laisseraient leur rĂŽle d'Ă©pouse et de mĂšre, menaçant l'Ă©dification d'une sociĂ©tĂ© distincte, française, blanche et catholique. DĂšs lors, en refusant le statut de citoyennes aux femmes, on croyait affirmer une diffĂ©rence culturelle, et ainsi, se distinguer du reste du Canada.Repenser la nation est le premier ouvrage entiĂšrement consacrĂ© Ă  la tumultueuse histoire de l'affranchissement politique des QuĂ©bĂ©coises au XXe siĂšcle. Non seulement il revisite cette bataille, sans oublier les femmes qui ne voulaient pas du vote, mais il s'attarde aux combats menĂ©s au nom de la libertĂ©, de la justice et de la dĂ©mocratie par divers groupes de femmes au fil du siĂšcle, y compris par les femmes des PremiĂšres Nations. Il considĂšre les dĂ©cennies aprĂšs le vote, alors que les femmes ont fait leur entrĂ©e en politique active, jusqu'Ă  l'atteinte toute rĂ©cente de la paritĂ©, offrant la synthĂšse la plus complĂšte Ă  ce jour sur cette question.«Denyse Baillargeon nous invite Ă  bien plus que revivre l'histoire de l'accession des QuĂ©bĂ©coises au droit de vote: elle offre une fine comprĂ©hension de la lutte des unes, de la rĂ©sistance des autres. MĂȘme quand on croit tout savoir, on apprend encore!» – JosĂ©e Boileau

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Informations

Année
2019
ISBN de l'eBook
9782890916524

Chapitre 1

PionniĂšres du suffrage
(1791-1849)

Ces personnes n’exerçaient-elles pas un droit douteux, un droit qu’on prĂ©tendait leur appartenir et sur lequel la Chambre n’a encore jamais voulu dĂ©cider?
Augustin [Austin] Cuvillier, La Minerve, 3 février 1834
Le droit de vote n’est un droit naturel ni chez l’homme ni chez la femme; il est donnĂ© par la loi. Les seules questions sont de savoir si les femmes peuvent bien exercer ce droit Ă  l’avantage de l’État et si elles ont un juste titre Ă  l’exercer.
Pétition de Pierre Faucher, Romain Robitaille et de tous les électeurs de la Ville de Québec, 3 décembre 1828, reproduit dans La Minerve, 22 décembre 1828
Les peuples autochtones qui occupent le territoire de la vallĂ©e du Saint-Laurent bien avant l’arrivĂ©e des Blancs possĂšdent leurs propres organisations politiques oĂč les femmes exercent un rĂŽle plus ou moins important selon le cas. Dans les sociĂ©tĂ©s iroquoĂŻennes, qui incluent les Hurons-Wendat et les Iroquois, elles prennent une part active aux dĂ©cisions, notamment en ce qui concerne la dĂ©signation des chefs. La transmission de l’identitĂ© clanique et du statut passe Ă©galement par les femmes, qui bĂ©nĂ©ficient d’une grande considĂ©ration et mĂȘme d’une rĂ©elle autoritĂ© dans leur communautĂ©. Les modes de gouvernement de ces nations autochtones et la place qu’elles accordent aux femmes sont toutefois dĂ©criĂ©s par les colonisateurs français puis britanniques et totalement marginalisĂ©s lorsque ces derniers implantent le parlementarisme Ă  la fin du XVIIIe siĂšcle. Si on connaĂźt encore peu de chose au sujet du fonctionnement politique des 11 nations autochtones qui habitent le territoire du QuĂ©bec Ă  cette Ă©poque — surtout en ce qui concerne les communautĂ©s borĂ©ales et nordiques qui ont alors moins de contacts avec les Blancs —, on peut Ă  tout le moins affirmer que les Autochtones ont Ă©tĂ© exclus des dĂ©bats qui ont menĂ© aux premiers balbutiements de la dĂ©mocratie parlementaire, comme ils le seront plus tard lors de l’instauration d’un État-nation canadien.
Par ailleurs, si on peut parler d’une forme de dĂ©mocratisation dans le QuĂ©bec du tournant du XIXe siĂšcle, il faut aussi considĂ©rer que cette sociĂ©tĂ© prĂ©-industrielle ignore la notion de «droits de la personne» qui n’émergera que beaucoup plus tard. Dans cette sociĂ©tĂ© trĂšs majoritairement rurale, la pĂ©rennitĂ© et la prospĂ©ritĂ© de la famille passent en effet bien avant la libertĂ© ou mĂȘme l’accomplissement des individus. Mais si tous, hommes autant que femmes, doivent rĂ©pondre aux demandes de leur groupe familial, il reste cependant que le patriarcat restreint singuliĂšrement les possibilitĂ©s d’autonomie des femmes; en vertu de la Coutume de Paris, le rĂ©gime de droit qui prĂ©vaut dans le Bas-Canada jusqu’à l’adoption du Code civil en 1866, elles demeurent sous l’autoritĂ© de leur pĂšre puis de leur mari. Seules les femmes cĂ©libataires majeures et les veuves Ă©chappent Ă  cette tutelle lĂ©gale, mais pas Ă  leurs obligations familiales. De fait, cette sociĂ©tĂ© compte Ă©normĂ©ment sur le travail de toutes les femmes, mĂȘme si elles ne sont pas mariĂ©es, et c’est dans la famille, quel que soit son niveau de richesse, qu’elles sont mises Ă  contribution puisqu’elles n’ont pas accĂšs aux professions libĂ©rales ni aux charges publiques, au demeurant peu nombreuses.
C’est pourtant dans cette sociĂ©tĂ© fortement hiĂ©rarchisĂ©e selon le genre et le groupe social d’appartenance qu’entre 1791 et 1849 les femmes peuvent voter si elles remplissent les conditions dĂ©finies par la loi Ă©lectorale. Ce «droit» de vote s’apparente cependant davantage Ă  un privilĂšge puisqu’il est fondĂ© sur la propriĂ©tĂ©; plus encore, on peut dire qu’il leur est consenti par omission plutĂŽt qu’en vertu d’une volontĂ© rĂ©elle de les inclure dans le corps Ă©lectoral. De fait, sans les dispositions de la Coutume de Paris en matiĂšre de propriĂ©tĂ© des femmes mariĂ©es et des veuves, qui sont fort diffĂ©rentes de celles de la common law anglaise, bien peu d’entre elles auraient pu se qualifier comme Ă©lectrices. C’est donc parce que la loi Ă©lectorale adoptĂ©e en 1791 ne tient pas compte des particularitĂ©s des rĂ©gimes matrimoniaux en vigueur dans la seule colonie britannique en AmĂ©rique du Nord oĂč prĂ©vaut le droit civil français que des femmes peuvent se prĂ©senter aux urnes. Dans un contexte oĂč l’idĂ©ologie des sphĂšres sĂ©parĂ©es est en voie de s’imposer, cette participation fĂ©minine au jeu Ă©lectoral finit cependant par paraĂźtre totalement incongrue, voire anormale, et l’exclusion des femmes du suffrage devient de l’ordre de l’évidence. La nouvelle conception de la place des femmes dans la sociĂ©tĂ©, qui les relĂšgue Ă  l’intĂ©rieur du foyer, n’est pas non plus sans consĂ©quence sur d’autres dimensions de leur vie, comme le montrent le rĂŽle qu’elles jouent dans les RĂ©bellions de 1837-1838 et les dĂ©bats autour du douaire.

L’Acte constitutionnel de 1791
et le suffrage féminin

Les dĂ©buts du parlementarisme canadien et quĂ©bĂ©cois remontent Ă  1791, alors que la Grande-Bretagne promulgue l’Acte constitutionnel. Le vaste territoire de la Province of QuĂ©bec est alors divisĂ© en deux nouvelles colonies sĂ©parĂ©es par la riviĂšre des Outaouais. À l’ouest, oĂč sera implantĂ© le droit civil anglais (ou common law), le Haut-Canada, qui deviendra l’Ontario aprĂšs la ConfĂ©dĂ©ration; Ă  l’est, oĂč l’écrasante majoritĂ© de la population blanche est d’ascendance française et oĂč la Coutume de Paris continue de prĂ©valoir, le Bas-Canada, de nouveau appelĂ© QuĂ©bec Ă  partir de 1867. Chacune des deux colonies est dotĂ©e d’une assemblĂ©e lĂ©gislative dont les prĂ©rogatives sont cependant strictement limitĂ©es. Si les dĂ©putĂ©s peuvent adopter des lois, le pouvoir exĂ©cutif, concentrĂ© entre les mains du gouverneur, d’un conseil lĂ©gislatif et d’un conseil exĂ©cutif formĂ©s en trĂšs grande partie d’hommes politiques d’origine britannique, peut en effet bloquer les dĂ©cisions de l’AssemblĂ©e. Rapidement, le peu de latitude laissĂ©e aux Ă©lus envenime les relations entre les membres des Ă©lites canadiennes-françaises, qui forment le gros de la dĂ©putation, et les reprĂ©sentants de la Couronne, ce qui mĂšnera aux RĂ©bellions de 1837-1838.
Les limites imposĂ©es au pouvoir des dĂ©putĂ©s en 1791 s’accompagnent, par ailleurs, d’une vision tout aussi restrictive de l’électorat. En effet, comme c’est le plus souvent le cas dans les premiĂšres dĂ©mocraties parlementaires, le droit de vote n’est pas universel, mais assujetti Ă  la propriĂ©tĂ©. Les penseurs de l’époque estiment en effet que seule la possession d’un bien confĂšre l’autonomie Ă©conomique et donc l’indĂ©pendance d’esprit nĂ©cessaire Ă  l’accomplissement des devoirs citoyens. Ceux qui ne possĂšdent rien sont, au contraire, susceptibles d’ĂȘtre manipulĂ©s et de voter selon le dĂ©sir d’autrui puisqu’ils n’ont pas d’intĂ©rĂȘts matĂ©riels Ă  dĂ©fendre. En d’autres termes, suivant ce raisonnement, la propriĂ©tĂ© constitue le signe que l’individu possĂšde les qualitĂ©s nĂ©cessaires Ă  la libre expression de sa volontĂ© politique. En consĂ©quence, et tout comme en Angleterre, l’Acte constitutionnel confĂšre le droit de voter aux sujets britanniques ĂągĂ©s de 21 ans et plus, propriĂ©taires d’une terre ou d’un immeuble d’une certaine valeur et aux locataires payant un loyer annuel minimal. Plus encore, le texte de la loi accordant le droit de suffrage aux «personnes» satisfaisant Ă  ces exigences, sans spĂ©cification quant Ă  leur sexe, plusieurs femmes propriĂ©taires — des veuves pour la plupart, mais aussi des cĂ©libataires majeures et des femmes mariĂ©es en sĂ©paration de biens ou vivant sĂ©parĂ©es de leur mari —, se prĂ©vaudront de ce droit durant la premiĂšre moitiĂ© du XIXe siĂšcle, ce qui fait du Bas-Canada un cas Ă  part dans les annales du suffrage fĂ©minin au Canada.
En effet, mĂȘme si le texte de l’Acte constitutionnel de 1791 s’applique tout autant dans le Haut que dans le Bas-Canada, il semblerait bien que ce soit uniquement dans cette derniĂšre colonie que les femmes exercent leur droit de vote en assez grand nombre. Cette situation dĂ©coule du fait que les dispositions de la Coutume de Paris, qui rĂ©gissent les droits de propriĂ©tĂ© des femmes mariĂ©es et des veuves, sont plus gĂ©nĂ©reuses Ă  leur Ă©gard que celles de la common law. Tout en assujettissant l’épouse Ă  l’autoritĂ© du mari, la Coutume contient, en effet, des clauses qui lui offrent certaines garanties sur le plan Ă©conomique. Ainsi, contrairement Ă  la common law qui considĂšre le mari comme le seul propriĂ©taire des biens du couple, le droit français reconnaĂźt aux Ă©pouses la propriĂ©tĂ© de leurs biens propres, par exemple des biens leur venant d’un hĂ©ritage, et de la moitiĂ© de ceux acquis aprĂšs le mariage par le couple. Compte tenu de l’incapacitĂ© juridique des femmes mariĂ©es, qui les empĂȘche d’exercer des droits ou des recours en justice, c’est le mari seul qui gĂšre l’ensemble de ces biens pour la durĂ©e de l’union. À son dĂ©cĂšs cependant, sa veuve hĂ©rite de la moitiĂ© des biens de la communautĂ©, qu’elle peut dĂ©sormais administrer seule, tout comme elle recouvre la capacitĂ© de gĂ©rer seule ses biens propres, en plus de bĂ©nĂ©ficier d’un douaire constituĂ© des revenus provenant de la moitiĂ© des biens propres du mari. C’est pourquoi, dans le Bas-Canada, davantage de veuves possĂšdent des biens d’une valeur suffisante pour leur donner accĂšs au suffrage.
La possibilitĂ© de se marier en sĂ©paration de biens en signant un contrat de mariage devant notaire avant la noce, une disposition qui n’existe pas dans le droit anglais, permet aussi Ă  un certain nombre de femmes mariĂ©es d’ĂȘtre propriĂ©taires en titre, et donc de voter, tout comme le statut de marchande publique, qui autorise celles qui en bĂ©nĂ©ficient Ă  gĂ©rer leurs affaires commerciales de maniĂšre indĂ©pendante. Si des historiennes notent la prĂ©sence, ici et lĂ , de quelques Ă©lectrices dans les bureaux de scrutin des autres colonies de l’AmĂ©rique du Nord britannique Ă  la mĂȘme Ă©poque, on ne s’étonnera donc pas de constater que le vote des femmes atteint, dans le Bas-Canada, une ampleur inĂ©galĂ©e. Il faut nĂ©anmoins spĂ©cifier que ce droit au suffrage leur est confĂ©rĂ© de maniĂšre tout Ă  fait involontaire et que son exercice s’avĂšre donc souvent difficile et plutĂŽt alĂ©atoire, surtout que les procĂ©dures Ă©lectorales favorisent les pratiques discrĂ©tionnaires.
Selon l’Acte constitutionnel de 1791, en effet, le scrutin doit se dĂ©rouler dans un lieu choisi par l’officier rapporteur de chaque circonscription Ă©lectorale, qui, assistĂ© par des commis, a aussi pour mandat de superviser le dĂ©roulement du vote. Ceux-ci doivent entre autres choses s’assurer que l’identitĂ©, la profession, le lieu de rĂ©sidence et les qualitĂ©s de chaque Ă©lecteur, de mĂȘme que le nom du candidat qu’il dĂ©sire appuyer soient bien inscrits dans le cahier de scrutin (ou poll book) prĂ©vu Ă  cet effet. Non seulement le vote se fait de vive voix, ce qui signifie que tous peuvent savoir pour qui chacun a votĂ©, mais les candidats Ă  l’élection qui assistent au processus peuvent Ă©galement contester la lĂ©gitimitĂ© des votants, exigeant que ces personnes prĂȘtent serment devant l’officier-rapporteur pour prouver leur qualitĂ© d’électeur. S’ils sont unanimes, ils peuvent mĂȘme empĂȘcher quelqu’un de voter. L’élection se poursuit tant qu’il ne s’est pas Ă©coulĂ© une heure sans qu’un Ă©lecteur se prĂ©sente au bureau de vote et elle peut donc s’échelonner sur plusieurs jours; c’est ainsi qu’en 1832, l’élection partielle dans le comtĂ© de MontrĂ©al-Ouest s’étale sur 23 jours, un record. Étant donnĂ© que les candidats et leurs supporteurs peuvent facilement tenir le compte des votes reçus par chaque aspirant dĂ©putĂ©, une information souvent publiĂ©e dans les journaux aprĂšs chaque jour de scrutin, cette façon de faire encourage les tactiques d’obstruction et mĂȘme la violence.
L’étude des cahiers de scrutin qu’on a pu retrouver permet, dans une certaine mesure, de savoir combien de femmes ont cherchĂ© Ă  exercer leur droit de vote, qui elles Ă©taient, combien ont Ă©tĂ© disqualifiĂ©es et pourquoi, et pour qui celles qui ont pu le faire ont votĂ©. Selon l’historienne Nathalie Picard qui a fait cette analyse pour la rĂ©gion de MontrĂ©al, 961 femmes se prĂ©sentent dans les diffĂ©rents bureaux de vote pour l’ensemble de la pĂ©riode et 857 d’entre elles exercent effectivement leur droit au suffrage, en trĂšs grande majoritĂ© (74%) des veuves et des cĂ©libataires.
Si les femmes qui votent sont nĂ©cessairement propriĂ©taires, leur niveau de fortune varie cependant grandement, comme le rĂ©vĂšle la variĂ©tĂ© des professions qu’elles exercent (journaliĂšres, ouvriĂšres, modistes, couturiĂšres, marchandes publiques, etc.). On ne peut donc pas affirmer que seules les trĂšs bien nanties se prĂ©valent de ce droit. Environ 60% des votantes sont francophones, ce qui signifie que 40% sont anglophones ou d’autres origines, alors que la population d’origine britannique constitue environ 20% de la population totale du Bas-Canada Ă  cette Ă©poque. Les anglophones sont donc surreprĂ©sentĂ©es parmi les Ă©lectrices, mais il reste que davantage de francophones votent et que 60% des suffrages fĂ©minins favorisent le Parti canadien ou le Parti patriote qui lui succĂšde en 1826, soit la mĂȘme proportion que l’électorat fĂ©minin francophone. La recherche de Picard dĂ©voile aussi qu’à l’élection de 1824, 32 femmes autochtones, la plupart identifiĂ©es comme des veuves mohawks domiciliĂ©es Ă  Sault Saint-Louis (Kahnawake), votent dans le comtĂ© de Huntingdon sur un total de 82 femmes, malgrĂ© les objections du candidat Vincent Dufort, auquel elles prĂ©fĂšrent Austin Cuvillier et Jean-MoĂŻse Raymond du Parti canadien. Il faut dire qu’à cette Ă©poque, le gouvernement colonial n’a pas encore mis en place le systĂšme des rĂ©serves oĂč, Ă  partir des annĂ©es 1850, les membres des PremiĂšres Nations, tant hommes que femmes, seront confinĂ©s et privĂ©s de droits de propriĂ©tĂ©, les excluant de facto du corps Ă©lectoral. Selon Renaud Seguin, il n’est d’ailleurs pas rare que dans la premiĂšre moitiĂ© du XIXe siĂšcle les Autochtones de la vallĂ©e du Saint-Laurent aillent voter, la proximitĂ© de leurs communautĂ©s avec les Ă©tablissements coloniaux les incitant Ă  se prĂ©valoir d’un droit qu’ils voient les Blancs exercer.
Les sources disponibles montrent que c’est surtout Ă  partir de 1827 que l’opposition au vote des femmes commence Ă  se manifester. Ainsi, alors que 86 femmes avaient votĂ© dans le comtĂ© de MontrĂ©al-Est en 1820, en 1827, l’une des deux seules femmes qui se prĂ©sentent ne peut le faire, car les candidats s’y opposent au motif qu’elle est une femme: «Voter a woman. Candidates agreed not to take female vote» [L’électeur est une femme. Les candidats ont convenu de ne pas accepter les votes des femmes], peut-on lire dans le cahier de scrutin citĂ© par Picard. Cette derniĂšre signale par ailleurs qu’en 1823, dans une lettre Ă  John Neilson, l’un des membres anglophones du Parti canadien, Pierre BĂ©dard, qui avait dirigĂ© cette formation politique au dĂ©but du XIXe siĂšcle, affirme qu’à Trois-RiviĂšres «les femmes votent comme les hommes», laissant entendre qu’il s’agit lĂ  d’une cause entendue: «Ce n’est seulement dans le cas oĂč les femmes sont mariĂ©es et que les maris sont vivants que ceux-ci votent comme chefs de famille. Quand le mari n’a pas de propriĂ©tĂ© et que la femme en possĂšde, c’est cette derniĂšre qui vote», ajoute-t-il.
Apparemment, pour BĂ©dard, le suffrage est clairement liĂ© Ă  la propriĂ©tĂ© et non pas au sexe de la personne exerçant ce droit. En 1828, une pĂ©tition adressĂ©e Ă  la Chambre d’assemblĂ©e par des Ă©lecteurs de la Haute-Ville de QuĂ©bec pour contester l’élection d’Andrew Stewart au motif que le vote d’une veuve avait Ă©tĂ© rejetĂ© insiste Ă©galement sur le lien entre droits politiques et statut de propriĂ©taire: «la propriĂ©tĂ© et non les personnes est la base de la reprĂ©sentation», soutiennent ces pĂ©titionnaires dans un texte reproduit dans le journal patriote La Minerve le 22 dĂ©cembre 1828. Outre cet argument, ils invoquent aussi l’égalitĂ© des femmes et des hommes du point de vue de leurs capacitĂ©s intellectuelles, la prĂ©sence de la reine Victoria sur le trĂŽne et la nĂ©cessitĂ©, pour les femmes, de rĂ©concilier responsabilitĂ©s domestiques et politiques, les deux Ă©tant intimement reliĂ©es:
Les pĂ©titionnaires n’ont pas appris qu’il existe dans l’esprit des femmes aucune imperfection qui les placent [sic] plus bas que l’homme dans l’échelle intellectuelle [
]. On peut dire que la nature a formĂ© la femme pour la vie domestique, cependant la Constitution Anglaise permet Ă  une femme de s’asseoir sur le TrĂŽne [
]; d’ailleurs il serait bien peu politique et tyrannique de circonscrire ses efforts et de dire qu’elle [la femme] ne pourra sentir le plus grand intĂ©rĂȘt pour le sort de son pays et la prĂ©servation de ses droits.
Le mĂȘme jour, le journal publie Ă©galement le texte d’une autre pĂ©tition qui conteste pour sa part le rĂ©sultat Ă©lectoral dans la circonscription de William-Henry (Sorel) parce que des «filles, femmes mariĂ©es et veuves» auraient votĂ© illĂ©galement, une prĂ©tention rĂ©futĂ©e par Wolfred Nelson, le candidat du Parti patriote vainqueur de cette Ă©lection. Dans une requĂȘte soumise Ă  la Chambre, ce dernier affirme que c’est plutĂŽt le candidat tory, James Stuart, qui «a fait recevoir les votes de plusieurs femmes, et en a mĂȘme envoyĂ© quĂ©rir une Ă  l’Isle-aux-Noix Ă  grands frais, et qui aprĂšs avoir pris le serment, vota sans nĂ©anmoins ĂȘtre qualifiĂ©e». Puisque six des dix Ă©lectrices avaient votĂ© pour Stuart, on aurait pu s’attendre Ă  ce que ses partisans passent la question du vote des femmes sous silence. S’ils l’invoquent, c’est qu’ils ne cherchent pas tant Ă  s’opposer au principe mĂȘme du suffrage fĂ©minin, mais plutĂŽt Ă  discrĂ©diter l’adversaire en invoquant un maximum d’incidents. C’est du moins ce que suggĂšre l’ensemble des requĂȘtes auxquelles donne lieu l’élection dans William-Henry, reproduites dans La Minerve. En effet, contrairement Ă  la pĂ©tition des Ă©lecteurs de la Haute-Ville de QuĂ©bec qui discute uniquement du suffrage fĂ©minin, celles Ă©manant de William-Henry dĂ©noncent non seulement l’instrumentalisation du vote des femmes, mais aussi celle des hommes, trois frĂšres ayant votĂ© en revendiquant la mĂȘme propriĂ©tĂ©, selon certains. Ils accusent Ă©galement leurs adversaires d’avoir utilisĂ© des tactiques d’intimidation ou d’avoir eu recours Ă  des tentatives de corruption.
Bref, Ă  la lecture de l’ensemble de ces documents, on a le trĂšs net sentiment que les femmes y figurent comme un exemple parmi d’autres de fraudes ou d’inconduites Ă©lectorales et non pas comme la cible privilĂ©giĂ©e de l’indignation de ces requĂ©rants. Il reste que les femmes apparaissent ici comme un groupe d’électrices particuliĂšrement susceptible de provoquer la controverse, ce qui tranche radicalement avec les propos plutĂŽt sereins d’un Pierre BĂ©dard citĂ©s plus haut. Pour autant que l’on puisse en juger, il semblerait qu’avant 1832, les partisans du Parti patriote sont davantage favorables au vote des femmes, dans la mesure cependant oĂč cela permet Ă  leurs candidats de l’emporter.
C’est dans le Quebec Mercury, journal qui appuie l’administration coloniale, que l’on retrouve l’argumentaire le plus Ă©laborĂ© Ă  l’encontre du suffrage fĂ©minin, comme l’illustre un article qui y est publiĂ© en aoĂ»t 1827. AprĂšs avoir suggĂ©rĂ© que le vote d’une femme mariĂ©e est nĂ©cessairement frauduleux puisqu’elle est dĂ©pourvue de propriĂ©tĂ©, ce qui n’est pourtant pas toujours le cas sous la Co...

Table des matiĂšres

  1. Remerciements
  2. Introduction
  3. Chapitre 1
  4. PionniĂšres du suffrage (1791-1849)
  5. Chapitre 2
  6. Donner une voix aux femmes (1880-1910)
  7. Chapitre 3
  8. Élargir la lutte (1910-1926)
  9. Chapitre 4
  10. Patience et longueur de temps
 (1926-1940)
  11. Chapitre 5
  12. Le vote, et aprĂšs?
  13. Conclusion
  14. Sources

Foire aux questions

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