Concept mouvant et polĂ©mique, le film choral prĂ©sente une forme audacieuse et met en scĂšne, de façon singuliĂšre, un monde pluriel. Ă bas la hiĂ©rarchie traditionnelle vĂ©hiculĂ©e par les films narratifs hollywoodiens dominants: on n'a plus affaire Ă un ou deux hĂ©ros entourĂ©s d'adjuvants et d'opposants, mais bien Ă un microcosme gĂ©nĂ©ralement variĂ© et nuancĂ©, oĂč chaque protagoniste a la mĂȘme importance. Ces personnages Ă©voluent dans des histoires relativement autonomes, qui s'entrecroisent au fil de la narration et qui sont Ă©galement unies les unes aux autres.Comment s'articule, au sein d'une mĂȘme Ćuvre, la matiĂšre de plusieurs histoires? Pourquoi prĂ©senter une constellation de protagonistes alors que leur saillance individuelle risque d'en souffrir? Comment bien doser chaque histoire sans produire un manifeste moralisateur autour d'un clichĂ©? De quels genres le film choral se rapproche-t-il et comment s'en distingue-t-il? Quelles raisons peuvent motiver une rĂ©alisatrice ou un rĂ©alisateur Ă opter pour la forme chorale, outre l'avantage pĂ©cuniaire et publicitaire de rĂ©unir une distribution en or? Pourquoi cet engouement devient-il plus manifeste au dĂ©but des annĂ©es 1990?Cet ouvrage rĂ©pondra en partie Ă ces questions, afin de mieux cerner le film choral dans une perspective historique, d'abord, mais Ă©galement en le positionnant clairement dans un contexte rĂ©cent, Ă la lumiĂšre des Ă©crits sur le sujet et en retraçant ses influences.

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- French
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CHAPITRE 1
Historiographie du film choral
Les origines mĂȘmes de la forme narrative, et donc de la forme expressive chorale, dĂ©passent le contexte des productions cinĂ©matographiques. Il importe dâen effectuer lâarchĂ©ologie afin dâexplorer certaines strates qui rĂ©vĂšlent des sources dâinfluence non nĂ©gligeables. MĂȘme si, au premier abord, cette forme semble rĂ©cente, nous la retrouvons dans dâautres domaines artistiques bien avant son apparition au cinĂ©ma. Effectuer un rapprochement avec certaines dâentre elles nous paraĂźt incontournable afin de souligner le fait que le phĂ©nomĂšne de la choralitĂ© sâinscrit dans un mouvement expressif beaucoup plus large que le cinĂ©ma.
Une certaine polyphonie musicale
Lorsque nous songeons Ă lâadjectif « choral », notre premier rĂ©flexe consiste Ă lâassocier au chant choral. Plusieurs voix individuelles chantent ensemble, crĂ©ant un effet dâunisson. Il existe dâailleurs un type de musique chorale particuliĂšrement reprĂ©sentatif de cette expression, qui sera repris, par la suite, dans le domaine cinĂ©matographique. Pour le dĂ©finir, intĂ©ressons-nous briĂšvement Ă une scĂšne du film Nymphomaniac Vol.1 (2013) de Lars von Trier, qui, sans ĂȘtre un film choral, prĂ©sente pourtant une sĂ©duisante et pĂ©dagogique introduction aux rudiments de la musique polyphonique. Le personnage de Seligman (Stellan SkarsgĂ„rd), veillant sur Joe (Charlotte Gainsbourg), Ă©coute cette derniĂšre lui raconter ses dĂ©convenues et aventures. Alors quâils font une pause pour Ă©couter une cassette audio, Seligman dĂ©crit avec passion la musique polyphonique.
Cet apartĂ© didactique permet de comparer les trois amants de Joe, et la dĂ©finition quâen donne Seligman sâapplique relativement bien Ă notre conception du film choral. Pour reprendre ses termes : « La polyphonie est, dĂšs le Moyen Ăge, un phĂ©nomĂšne entiĂšrement europĂ©en4. Elle se distingue par lâidĂ©e que chaque voix est sa propre mĂ©lodie, mais quâensemble, les voix produisent une harmonie. [âŠ] Cette piĂšce a trois voix : la basse, la deuxiĂšme voix, jouĂ©e avec la main gauche, et la premiĂšre voix, jouĂ©e avec la main droite. Câest ce quâon appelle le Cantus Firmus. Et ensemble, ces trois voix crĂ©ent la polyphonie5 » (Nymphomaniac Vol. 1). Sâensuit une sĂ©quence plutĂŽt contemplative pendant laquelle joue en arriĂšre-plan un extrait de Bach (Iich Ruf Zu Dir, Herr Jesu Christ), oĂč le spectateur est invitĂ© Ă saisir toute la complexitĂ© et la profondeur de cette Ćuvre musicale. DĂ©jĂ , cette explication apporte une prĂ©cision de premiĂšre importance. Câest en effet le phĂ©nomĂšne des chĆurs qui a inspirĂ© lâappellation de film choral. La forme musicale qui sâen rapproche le plus correspond justement Ă la polyphonie : « lâindividualitĂ© des sons est conservĂ©e ; chaque son fait partie dâune mĂ©lodie qui se distingue de celles qui se meuvent en mĂȘme temps. Bien plus, toutes les parties ont une valeur Ă©quivalente. Toutes Ă©tant mĂ©lodiques, aucune, en principe, nâa la prĂ©pondĂ©rance sur les autres. La basse, le tĂ©nor et le contralto se meuvent aussi librement que le soprano et requiĂšrent comme lui notre attention » (Martel, 1940, p. 4-5). Parmi les diffĂ©rentes formes de polyphonie musicale, le contrepoint sâavĂšre la plus appropriĂ©e pour comprendre la forme chorale. Il sâagit dâun procĂ©dĂ© dâĂ©criture musicale qui superpose diffĂ©rentes lignes mĂ©lodiques entendues simultanĂ©ment. Le canon, notamment, constitue lâune des manifestations les plus notoires. Ce qui prĂ©vaut ici est lâimportance relativement Ă©gale de chaque partie. LâindĂ©pendance de chacune de ces voix est nĂ©cessaire, mais en mĂȘme temps, un Ă©quilibre harmonieux doit exister afin dâĂ©viter la cacophonie. En effet, lâidĂ©e nâest pas de sĂ©lectionner alĂ©atoirement des segments musicaux et de les faire jouer en mĂȘme temps en espĂ©rant atteindre une certaine harmonie. Ă lâinstar du film choral, lâeffet dâensemble et lâagencement des parties sont essentiels.
Il nây a pas quâun seul modĂšle de musique polyphonique, puisque les fonctions « de la polyphonie tout entiĂšre peuvent donc se percevoir sur un vaste champ dont une moitiĂ© manifeste une tendance Ă la multiplicitĂ© ou, si lâon veut, une prééminence du contrepointique, et de lâautre une tendance Ă lâunitĂ©, une prééminence de lâharmonique » (Souris, 2000, p. 80). Dâun cĂŽtĂ©, nous retrouvons lâidĂ©e de la multiplicitĂ© (le contrepoint, avec la superposition de mĂ©lodies autonomes) et, de lâautre, lâunitĂ© de lâensemble (lâharmonie, qui implique gĂ©nĂ©ralement une seule mĂ©lodie, accompagnĂ©e par des voix ou des instruments venant crĂ©er des accords ayant pour dessein dâenrichir la mĂ©lodie principale). En ce qui concerne le cinĂ©ma, nous pourrions apposer cette structure harmonique Ă la majoritĂ© des films possĂ©dant une seule trame narrative, un seul personnage principal, dans lesquels les rĂŽles secondaires (les accords, lâaccompagnement) servent Ă soutenir le rĂŽle principal (la mĂ©lodie). Dâune certaine maniĂšre, ils incarnent autant dâinstruments venant appuyer le thĂšme musical.
Nous commençons Ă peine Ă Ă©tablir certains parallĂšles avec le cinĂ©ma, mais notre cheminement rĂ©vĂ©lera progressivement diverses sources dâinfluence afin de dĂ©terminer la spĂ©cificitĂ© du film choral.
Du cÎté de la littérature
La forme narrative chorale ne manque pas de sâexprimer dans le domaine littĂ©raire. DâemblĂ©e, on songe aux recueils de nouvelles qui font cohabiter, au sein dâun mĂȘme ouvrage, plusieurs textes, comme Les Gens de Dublin de James Joyce, Les Aurores montrĂ©ales de Monique Proulx ou encore Nouvelles de J. D. Salinger. Cela dit, mĂȘme sâil existe certaines exceptions dignes dâintĂ©rĂȘt, la majoritĂ© des recueils ne font pas sâentrecroiser la matiĂšre de leurs nouvelles. La dynamique Ă lâĆuvre nâest donc pas exactement la mĂȘme que dans un film choral.
On peut aussi penser Ă ces romans prĂ©sentant des protagonistes multiples, comme la sĂ©rie de romans Les Chroniques de San Francisco dâArmistead Maupin, Ulysses de James Joyce ou, plus pertinemment, Ă ceux prĂ©sentant des histoires entrecroisĂ©es, tels que Nikolski de Nicolas Dickner, ou la sĂ©rie de romans de George R. R. Martin, adaptĂ©s en 2011 par HBO pour la tĂ©lĂ©vision sous le titre de Game of Thrones.
On peut Ă©galement songer Ă HonorĂ© de Balzac qui, dans son impressionnante ComĂ©die humaine, se plaisait Ă faire intervenir certains personnages dans plus dâun roman, tissant des liens et Ă©tablissant ainsi un vĂ©ritable rĂ©seau entre plusieurs ouvrages de sa colossale entreprise littĂ©raire, quâil voyait comme un tout cohĂ©rent. Il est ici fascinant de constater que, si chaque Ćuvre en elle-mĂȘme est autosuffisante, le projet devient vĂ©ritablement choral Ă la lecture de plusieurs romans de Balzac, qui peuvent, par ailleurs, ĂȘtre lus dans nâimporte quel ordre. Une savante architecture se rĂ©vĂšle peu Ă peu, dĂ©voilant lâincroyable cohĂ©rence du monde dĂ©peint par lâauteur dans son Ă©tude de mĆurs.
En outre, le roman Les heures de Michael Cunningham, adaptĂ© au cinĂ©ma en 2002 (The Hours, de Stephen Daldry), constitue Ă©galement un bon exemple. De nombreux parallĂšles entre la structure du film et celle du roman de Cunningham existent puisquâil sâagit dâun parfait exemple de littĂ©rature chorale, dans le sens cinĂ©matographique du terme oĂč le montage est dĂ©jĂ en partie suggĂ©rĂ©. On y retrouve trois femmes, Virginia Woolf (Nicole Kidman), Laura Brown (Julianne Moore) et Clarissa Vaughan (Meryl Streep), vivant Ă trois Ă©poques diffĂ©rentes. Le film montre comment le roman de Virginia Woolf, Mrs. Dalloway, influence la vie de chacune dâelles. Plusieurs thĂ©matiques se recoupent, et le personnage de Laura Brown, alors trĂšs ĂągĂ©, rencontre mĂȘme Clarissa Vaughan en personne vers la fin du film. Toutes les astuces visuelles et sonores employĂ©es pour faciliter les liens entre les trois histoires fascinent par leur efficacitĂ©. Un montage dynamique, des raccords dans le mouvement et la musique de Philip Glass contribuent Ă unir le destin de ces femmes. La sĂ©quence dâouverture, notamment, les prĂ©sente alors quâelles se lĂšvent le matin et quâelles font leur toilette. Le parallĂšle est clairement Ă©tabli, et on comprend aisĂ©ment que leurs histoires seront entrecroisĂ©es, mĂȘme si elles ne se connaissent pas Ă©tant donnĂ© la distance temporelle et gĂ©ographique qui les sĂ©pare. The Hours est un exemple remarquable parmi tant dâautres dâune formule bien rĂ©pandue de nos jours.
La polyphonie nâest donc pas uniquement un concept musical. Elle possĂšde Ă©galement un pendant littĂ©raire, qui peut, entre autres, dĂ©signer des Ćuvres se distinguant de celles Ă un personnage principal, objet de toutes les focalisations. Sâinscrivant en faux contre les Ćuvres dites « homophoniques » et « monologiques6 », la polyphonie propose une approche permettant dâĂ©tablir une Ă©galitĂ© entre les multiples voix se faisant mutuellement Ă©cho. Cette Ă©galitĂ© « des âvoixâ rĂ©sulte donc dâun phĂ©nomĂšne de mise en sourdine de la voix du narrateur, qui nâest plus le centre hiĂ©rarchique dominant de la valeur, mais aussi qui fait sâaffronter en mĂȘme temps des hĂ©ros dont aucun nâest dominant, ni lâincarnation de la figure de lâauteur » (Rabatel, 2008, p. 375). Selon MikhaĂŻl Bakhtine, DostoĂŻevski serait le crĂ©ateur du roman polyphonique. DâaprĂšs lui, pour quâune Ćuvre soit polyphonique, il faut y retrouver plusieurs points de vue entiers, autonomes. VoilĂ qui nâest pas sans rappeler la multiplicitĂ© des points de vue propre au film choral ou encore les diverses nouvelles se retrouvant dans un recueil, par exemple. Lâautonomie entre les parties est importante ; il ne doit pas y avoir un seul point de vue. Cela dit, des liens et des Ă©chos, venant diminuer quelque peu cette autonomie, doivent exister afin de renforcer la cohĂ©sion de lâensemble.
Au sujet dâun recueil de nouvelles de DostoĂŻevski, Bakhtine offre une analogie on ne peut plus captivante : « Peut-on publier ces chapitres sĂ©parĂ©ment ? [âŠ] Ils se font Ă©cho intĂ©rieurement, ils contiennent des motifs diffĂ©rents mais indissociables qui admettent des changements internes de tonalitĂ© mais non pas la disjonction mĂ©canique. [âŠ] Ce sont les voix diffĂ©rentes chantant sur un mĂȘme thĂšme » (Bakhtine, 1970, p. 78-79). Pour orchestrer un film choral ou pour composer un roman polyphonique, il faut tenir compte de lâeffet dâensemble et savoir manier les diffĂ©rents rĂ©cits, les diffĂ©rentes consciences. On retrouve une certaine Ă©mancipation des personnages, dont la volontĂ© peut ĂȘtre diffĂ©rente de la voix ou du discours de lâauteur, du narrateur. DâaprĂšs Bakhtine, seule la polyphonie permet de reprĂ©senter toute la complexitĂ© et la diversitĂ© de la vie et des Ă©motions humaines. Dans une Ćuvre polyphonique, on retrouve donc de multiples idĂ©ologies et consciences indĂ©pendantes, offrant souvent la possibilitĂ© Ă diffĂ©rents milieux sociaux de faire entendre leur voix, ce qui annihile, du moins en apparence, lâidĂ©e dâune Ćuvre ne vĂ©hiculant quâune seule thĂšse.
Dans le cinĂ©ma hollywoodien, câest souvent le point de vue du personnage principal qui est exposĂ©, ce qui implique gĂ©nĂ©ralement une vision plutĂŽt univoque ou manichĂ©enne des choses. Une division claire entre personnages principaux et secondaires est Ă©tablie. Dans les films dâaction, par exemple, le hĂ©ros reprĂ©sente habituellement le bien, et les ennemis sont forcĂ©ment associĂ©s au mal, alors que dans un film choral, oĂč la polyphonie prĂ©domine, la multiplicitĂ© des points de vue met en doute cette vision simpliste des choses. GrĂące Ă la multiplicitĂ© de voix Ă©quipollentes se faisant mutuellement Ă©cho, un parallĂšle entre les deux mĂ©dias peut Ă©galement ĂȘtre Ă©tabli dans les Ćuvres de lâĂ©crivain John Dos Passos.
Dans ses Ćuvres, il dĂ©crit la vie quotidienne dâune plĂ©iade de personnages, et lâaction se dĂ©roule gĂ©nĂ©ralement dans une ville amĂ©ricaine, qui incarne aussi, dâune certaine maniĂšre, un personnage. Les techniques dâĂ©criture de Dos Passos ne sont pas sans rappeler celles employĂ©es au cinĂ©ma : « les images se succĂšdent, en effet, Ă un rythme rapide, frĂ©nĂ©tique mĂȘme, comme si elles sortaient dâune camĂ©ra balayant sans arrĂȘt lâhorizon de la citĂ© pour mieux fournir une vue panoramique des actions innombrables qui sây dĂ©roulent. LâĂ©crivain multiplie les plans de tout genre dans ses descriptions et joue habilement des images, des thĂšmes et des rythmes » (St-Arnaud, 1997, p. 157).
Selon Pierre St-Arnaud, Dos Passos utilise la technique cinĂ©matographique du panorama afin de prĂ©senter les personnages et la ville. Ce procĂ©dĂ©, qui implique le pivotement de la camĂ©ra sur son axe, permet une vue dâensemble remarquable. Ă sa façon, Dos Passos rĂ©cupĂšre cette technique propre au cinĂ©ma et gĂ©nĂšre un vĂ©ritable effet panoramique, qui permet Ă la sociĂ©tĂ© dâĂ©merger comme un tout. De plus, lâauteur semble avoir assimilĂ© la technique du montage, dĂ©coupant ses histoires en de multiples plans dâimportance relativement Ă©gale afin de ne privilĂ©gier aucun rĂ©cit.
Ainsi, il nây a pas quâune thĂšse centrale dĂ©fendue par lâauteur, mais plusieurs qui, souvent, sâavĂšrent contradictoires. Par ce refus de la hiĂ©rarchisation des points de vue, la polyphonie remet en cause le principe de lâauteur comme seule source du sens. Cependant, le romancier (comme le rĂ©alisateur ou le scĂ©nariste) est toujours libre de faire ce quâil veut avec ses personnages, et le fait dâen avoir une plĂ©thore, de statuts relativement Ă©gaux, nây change rien. Sâil est vrai quâune Ćuvre chorale permet de sâĂ©loigner du rĂ©cit manichĂ©en, elle peut tout de mĂȘme sâavĂ©rer dĂ©monstrative. Pour reprendre les termes dâUmberto Eco, « en menant sa stratĂ©gie avec perspicacitĂ©, [lâauteur] essaiera dâatteindre un seul but : pour nombreuses que soient les interprĂ©tations possibles, il fera en sorte que lâune rappelle lâautre, afin que sâĂ©tablisse entre elles une relation non point dâexclusion, mais bien de renforcement mutuel » (1985, p. 75).
Ce bref dĂ©tour par la musique et la littĂ©rature nous aura permis dâĂ©tablir, dâentrĂ©e de jeu, certains parallĂšles avec la forme chorale au cinĂ©ma. En effet, celle-ci sâest exprimĂ©e par le biais de diffĂ©rents mĂ©dias bien avant lâinvention du cinĂ©matographe, ce qui dĂ©note un certain attrait pour cette forme polyphonique au cours de lâhistoire des arts. Ă prĂ©sent, intĂ©ressons-nous aux origines proprement cinĂ©matographiques du film choral afin de poursuivre notre archĂ©ologie de cette forme multidimensionnelle.
Aux origines cinématographiques du film choral
Il est difficile dâidentifier avec prĂ©cision le tout premier film choral. Il existe certes des influences musicales et littĂ©raires, comme nous lâavons vu, mais ses origines cinĂ©matographiques sont plus nĂ©buleuses ou, du moins, constituent un nĆud fait de plusieurs notions parfois contradictoires. Marie-Christine Questerbert, dans un ouvrage portant sur les scĂ©naristes italiens, fait usage du terme dans un entretien avec Furio Scarpelli, qui a notamment travaillĂ© avec le scĂ©nariste Sergio Amidei dans les annĂ©es 1950. Scarpelli, Ă©galement scĂ©nariste de mĂ©tier, dĂ©crit ainsi sa collaboration avec Amidei : quand « nous avons Ă©crit ensemble Ces demoiselles du tĂ©lĂ©phone7, dĂ©jĂ , sans doute, cette invention du film choral, des histoires multiples commençait Ă ĂȘtre un peu usĂ©e. Faire un film Ă sketches, ou avec des histoires simplement entrelacĂ©es, ce qui ne se fait plus, mais dont Amidei Ă©tait le maĂźtre, nâest pas une chose facile » (1988, p. 108). Scarpelli affirme mĂȘme quâau moment oĂč « Amidei a inventĂ© le film Ă histoires multiples, cette situation nâexistait pas, ce qui lâa poussĂ© câest uniquement la nĂ©cessitĂ© qui Ă©tait la sienne de reprĂ©senter un ensemble. Sâil avait pu bĂątir des histoires sur 45 millions dâhabitants, il lâaurait fait » (Questerbert, 1988, p. 108). Cette phrase est en soi fascinante et rĂ©vĂ©latrice. MĂȘme sâil est erronĂ© dâaffirmer que le film Ă histoires multiples nâexistait pas avant Amidei, le film choral, en effet, reprĂ©sente toujours un ensemble. Celui-ci est parfois limitĂ© Ă trois protagonistes, comme dans le film 21 Grams (2003) dâAlejandro GonzĂĄlez Iñårritu ou sâĂ©tend quelquefois Ă plus dâune vingtaine, comme la plupart des films de Robert Altman. Entre ces deux antipodes, une multitude de possibilitĂ©s se prĂ©sentent. Margrit Tröhler, sâintĂ©ressant aussi Ă la genĂšse de ce quâelle nomme le « film mosaĂŻque »8, mentionne que « ces rĂ©cits sâinscrivent dans une lointaine continuitĂ© du Querschnittfilm9 allemand des annĂ©es 20 [âŠ] et davantage dans la continuitĂ© de ce que les nĂ©orĂ©alistes avaient appelĂ© le film choral » (2000, p. 86). Il semblerait donc que les nĂ©orĂ©alistes italiens aient Ă©tĂ© les premiers Ă utiliser lâappellation « film choral », mĂȘme si bon nombre dâinfluences antĂ©rieures peuvent ĂȘtre mises en Ă©vidence. Dâailleurs, afin de trouver les origines cinĂ©matographiques du film choral, un passage par le nĂ©orĂ©alisme sâavĂšre incontournable.
Les films nĂ©orĂ©alistes sâapprochent du style documentaire, emploient souvent des interprĂštes non professionnels et sont tournĂ©s en dĂ©cors naturels. Roberto Rossellini va mĂȘme jusquâĂ tourner dans les ruines de Berlin pour Allemagne annĂ©e zĂ©ro (Germania anno zero, 1948). La plupart de ces films sâĂ©loignent donc de la majoritĂ© des productions italiennes produites pendant la Seconde Guerre mondiale, la pĂ©riode dite des « tĂ©lĂ©phones blancs », sortes de romances plutĂŽt vides de sens. Le nĂ©orĂ©alisme prĂ©sente plutĂŽt la vie quotidienne dâune sociĂ©tĂ© ouvriĂšre, sans vernis. Or, un film comme Ces demoiselles du tĂ©lĂ©phone nâa pas la mĂȘme approche que Rome, ville ouverte (Roma cittĂ aperta, 1945) de Rossellini (lui aussi Ă©crit par Sergio Amidei). Le premier film prĂ©sente des tranches de la vie de cinq standardistes qui jonglent entre leurs obligations et leur vie amoureuse, ce qui est dâailleurs trĂšs prĂšs de la conception actuelle du film choral. Le second o...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Crédits
- Remerciements
- Introduction
- Chapitre 1 â Historiographie du film choral
- Chapitre 2 â Les annĂ©es 1990 et lâinfluence des sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es
- Chapitre 3 â DĂ©finitions
- Chapitre 4 â SpĂ©cificitĂ©
- Conclusion
- Annexes
- Références
- Notes
Foire aux questions
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