Le film choral
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Le film choral

Panorama d'un genre impur

  1. 137 pages
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Le film choral

Panorama d'un genre impur

À propos de ce livre

Concept mouvant et polĂ©mique, le film choral prĂ©sente une forme audacieuse et met en scĂšne, de façon singuliĂšre, un monde pluriel. À bas la hiĂ©rarchie traditionnelle vĂ©hiculĂ©e par les films narratifs hollywoodiens dominants: on n'a plus affaire Ă  un ou deux hĂ©ros entourĂ©s d'adjuvants et d'opposants, mais bien Ă  un microcosme gĂ©nĂ©ralement variĂ© et nuancĂ©, oĂč chaque protagoniste a la mĂȘme importance. Ces personnages Ă©voluent dans des histoires relativement autonomes, qui s'entrecroisent au fil de la narration et qui sont Ă©galement unies les unes aux autres.Comment s'articule, au sein d'une mĂȘme Ɠuvre, la matiĂšre de plusieurs histoires? Pourquoi prĂ©senter une constellation de protagonistes alors que leur saillance individuelle risque d'en souffrir? Comment bien doser chaque histoire sans produire un manifeste moralisateur autour d'un clichĂ©? De quels genres le film choral se rapproche-t-il et comment s'en distingue-t-il? Quelles raisons peuvent motiver une rĂ©alisatrice ou un rĂ©alisateur Ă  opter pour la forme chorale, outre l'avantage pĂ©cuniaire et publicitaire de rĂ©unir une distribution en or? Pourquoi cet engouement devient-il plus manifeste au dĂ©but des annĂ©es 1990?Cet ouvrage rĂ©pondra en partie Ă  ces questions, afin de mieux cerner le film choral dans une perspective historique, d'abord, mais Ă©galement en le positionnant clairement dans un contexte rĂ©cent, Ă  la lumiĂšre des Ă©crits sur le sujet et en retraçant ses influences.

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Informations

Année
2017
ISBN de l'eBook
9782895029427
CHAPITRE 1

Historiographie du film choral

Les origines mĂȘmes de la forme narrative, et donc de la forme expressive chorale, dĂ©passent le contexte des productions cinĂ©matographiques. Il importe d’en effectuer l’archĂ©ologie afin d’explorer certaines strates qui rĂ©vĂšlent des sources d’influence non nĂ©gligeables. MĂȘme si, au premier abord, cette forme semble rĂ©cente, nous la retrouvons dans d’autres domaines artistiques bien avant son apparition au cinĂ©ma. Effectuer un rapprochement avec certaines d’entre elles nous paraĂźt incontournable afin de souligner le fait que le phĂ©nomĂšne de la choralitĂ© s’inscrit dans un mouvement expressif beaucoup plus large que le cinĂ©ma.

Une certaine polyphonie musicale

Lorsque nous songeons Ă  l’adjectif « choral », notre premier rĂ©flexe consiste Ă  l’associer au chant choral. Plusieurs voix individuelles chantent ensemble, crĂ©ant un effet d’unisson. Il existe d’ailleurs un type de musique chorale particuliĂšrement reprĂ©sentatif de cette expression, qui sera repris, par la suite, dans le domaine cinĂ©matographique. Pour le dĂ©finir, intĂ©ressons-nous briĂšvement Ă  une scĂšne du film Nymphomaniac Vol.1 (2013) de Lars von Trier, qui, sans ĂȘtre un film choral, prĂ©sente pourtant une sĂ©duisante et pĂ©dagogique introduction aux rudiments de la musique polyphonique. Le personnage de Seligman (Stellan SkarsgĂ„rd), veillant sur Joe (Charlotte Gainsbourg), Ă©coute cette derniĂšre lui raconter ses dĂ©convenues et aventures. Alors qu’ils font une pause pour Ă©couter une cassette audio, Seligman dĂ©crit avec passion la musique polyphonique.
Cet apartĂ© didactique permet de comparer les trois amants de Joe, et la dĂ©finition qu’en donne Seligman s’applique relativement bien Ă  notre conception du film choral. Pour reprendre ses termes : « La polyphonie est, dĂšs le Moyen Âge, un phĂ©nomĂšne entiĂšrement europĂ©en4. Elle se distingue par l’idĂ©e que chaque voix est sa propre mĂ©lodie, mais qu’ensemble, les voix produisent une harmonie. [
] Cette piĂšce a trois voix : la basse, la deuxiĂšme voix, jouĂ©e avec la main gauche, et la premiĂšre voix, jouĂ©e avec la main droite. C’est ce qu’on appelle le Cantus Firmus. Et ensemble, ces trois voix crĂ©ent la polyphonie5 » (Nymphomaniac Vol. 1). S’ensuit une sĂ©quence plutĂŽt contemplative pendant laquelle joue en arriĂšre-plan un extrait de Bach (Iich Ruf Zu Dir, Herr Jesu Christ), oĂč le spectateur est invitĂ© Ă  saisir toute la complexitĂ© et la profondeur de cette Ɠuvre musicale. DĂ©jĂ , cette explication apporte une prĂ©cision de premiĂšre importance. C’est en effet le phĂ©nomĂšne des chƓurs qui a inspirĂ© l’appellation de film choral. La forme musicale qui s’en rapproche le plus correspond justement Ă  la polyphonie : « l’individualitĂ© des sons est conservĂ©e ; chaque son fait partie d’une mĂ©lodie qui se distingue de celles qui se meuvent en mĂȘme temps. Bien plus, toutes les parties ont une valeur Ă©quivalente. Toutes Ă©tant mĂ©lodiques, aucune, en principe, n’a la prĂ©pondĂ©rance sur les autres. La basse, le tĂ©nor et le contralto se meuvent aussi librement que le soprano et requiĂšrent comme lui notre attention » (Martel, 1940, p. 4-5). Parmi les diffĂ©rentes formes de polyphonie musicale, le contrepoint s’avĂšre la plus appropriĂ©e pour comprendre la forme chorale. Il s’agit d’un procĂ©dĂ© d’écriture musicale qui superpose diffĂ©rentes lignes mĂ©lodiques entendues simultanĂ©ment. Le canon, notamment, constitue l’une des manifestations les plus notoires. Ce qui prĂ©vaut ici est l’importance relativement Ă©gale de chaque partie. L’indĂ©pendance de chacune de ces voix est nĂ©cessaire, mais en mĂȘme temps, un Ă©quilibre harmonieux doit exister afin d’éviter la cacophonie. En effet, l’idĂ©e n’est pas de sĂ©lectionner alĂ©atoirement des segments musicaux et de les faire jouer en mĂȘme temps en espĂ©rant atteindre une certaine harmonie. À l’instar du film choral, l’effet d’ensemble et l’agencement des parties sont essentiels.
Il n’y a pas qu’un seul modĂšle de musique polyphonique, puisque les fonctions « de la polyphonie tout entiĂšre peuvent donc se percevoir sur un vaste champ dont une moitiĂ© manifeste une tendance Ă  la multiplicitĂ© ou, si l’on veut, une prééminence du contrepointique, et de l’autre une tendance Ă  l’unitĂ©, une prééminence de l’harmonique » (Souris, 2000, p. 80). D’un cĂŽtĂ©, nous retrouvons l’idĂ©e de la multiplicitĂ© (le contrepoint, avec la superposition de mĂ©lodies autonomes) et, de l’autre, l’unitĂ© de l’ensemble (l’harmonie, qui implique gĂ©nĂ©ralement une seule mĂ©lodie, accompagnĂ©e par des voix ou des instruments venant crĂ©er des accords ayant pour dessein d’enrichir la mĂ©lodie principale). En ce qui concerne le cinĂ©ma, nous pourrions apposer cette structure harmonique Ă  la majoritĂ© des films possĂ©dant une seule trame narrative, un seul personnage principal, dans lesquels les rĂŽles secondaires (les accords, l’accompagnement) servent Ă  soutenir le rĂŽle principal (la mĂ©lodie). D’une certaine maniĂšre, ils incarnent autant d’instruments venant appuyer le thĂšme musical.
Nous commençons Ă  peine Ă  Ă©tablir certains parallĂšles avec le cinĂ©ma, mais notre cheminement rĂ©vĂ©lera progressivement diverses sources d’influence afin de dĂ©terminer la spĂ©cificitĂ© du film choral.

Du cÎté de la littérature

La forme narrative chorale ne manque pas de s’exprimer dans le domaine littĂ©raire. D’emblĂ©e, on songe aux recueils de nouvelles qui font cohabiter, au sein d’un mĂȘme ouvrage, plusieurs textes, comme Les Gens de Dublin de James Joyce, Les Aurores montrĂ©ales de Monique Proulx ou encore Nouvelles de J. D. Salinger. Cela dit, mĂȘme s’il existe certaines exceptions dignes d’intĂ©rĂȘt, la majoritĂ© des recueils ne font pas s’entrecroiser la matiĂšre de leurs nouvelles. La dynamique Ă  l’Ɠuvre n’est donc pas exactement la mĂȘme que dans un film choral.
On peut aussi penser Ă  ces romans prĂ©sentant des protagonistes multiples, comme la sĂ©rie de romans Les Chroniques de San Francisco d’Armistead Maupin, Ulysses de James Joyce ou, plus pertinemment, Ă  ceux prĂ©sentant des histoires entrecroisĂ©es, tels que Nikolski de Nicolas Dickner, ou la sĂ©rie de romans de George R. R. Martin, adaptĂ©s en 2011 par HBO pour la tĂ©lĂ©vision sous le titre de Game of Thrones.
On peut Ă©galement songer Ă  HonorĂ© de Balzac qui, dans son impressionnante ComĂ©die humaine, se plaisait Ă  faire intervenir certains personnages dans plus d’un roman, tissant des liens et Ă©tablissant ainsi un vĂ©ritable rĂ©seau entre plusieurs ouvrages de sa colossale entreprise littĂ©raire, qu’il voyait comme un tout cohĂ©rent. Il est ici fascinant de constater que, si chaque Ɠuvre en elle-mĂȘme est autosuffisante, le projet devient vĂ©ritablement choral Ă  la lecture de plusieurs romans de Balzac, qui peuvent, par ailleurs, ĂȘtre lus dans n’importe quel ordre. Une savante architecture se rĂ©vĂšle peu Ă  peu, dĂ©voilant l’incroyable cohĂ©rence du monde dĂ©peint par l’auteur dans son Ă©tude de mƓurs.
En outre, le roman Les heures de Michael Cunningham, adaptĂ© au cinĂ©ma en 2002 (The Hours, de Stephen Daldry), constitue Ă©galement un bon exemple. De nombreux parallĂšles entre la structure du film et celle du roman de Cunningham existent puisqu’il s’agit d’un parfait exemple de littĂ©rature chorale, dans le sens cinĂ©matographique du terme oĂč le montage est dĂ©jĂ  en partie suggĂ©rĂ©. On y retrouve trois femmes, Virginia Woolf (Nicole Kidman), Laura Brown (Julianne Moore) et Clarissa Vaughan (Meryl Streep), vivant Ă  trois Ă©poques diffĂ©rentes. Le film montre comment le roman de Virginia Woolf, Mrs. Dalloway, influence la vie de chacune d’elles. Plusieurs thĂ©matiques se recoupent, et le personnage de Laura Brown, alors trĂšs ĂągĂ©, rencontre mĂȘme Clarissa Vaughan en personne vers la fin du film. Toutes les astuces visuelles et sonores employĂ©es pour faciliter les liens entre les trois histoires fascinent par leur efficacitĂ©. Un montage dynamique, des raccords dans le mouvement et la musique de Philip Glass contribuent Ă  unir le destin de ces femmes. La sĂ©quence d’ouverture, notamment, les prĂ©sente alors qu’elles se lĂšvent le matin et qu’elles font leur toilette. Le parallĂšle est clairement Ă©tabli, et on comprend aisĂ©ment que leurs histoires seront entrecroisĂ©es, mĂȘme si elles ne se connaissent pas Ă©tant donnĂ© la distance temporelle et gĂ©ographique qui les sĂ©pare. The Hours est un exemple remarquable parmi tant d’autres d’une formule bien rĂ©pandue de nos jours.
La polyphonie n’est donc pas uniquement un concept musical. Elle possĂšde Ă©galement un pendant littĂ©raire, qui peut, entre autres, dĂ©signer des Ɠuvres se distinguant de celles Ă  un personnage principal, objet de toutes les focalisations. S’inscrivant en faux contre les Ɠuvres dites « homophoniques » et « monologiques6 », la polyphonie propose une approche permettant d’établir une Ă©galitĂ© entre les multiples voix se faisant mutuellement Ă©cho. Cette Ă©galitĂ© « des “voix” rĂ©sulte donc d’un phĂ©nomĂšne de mise en sourdine de la voix du narrateur, qui n’est plus le centre hiĂ©rarchique dominant de la valeur, mais aussi qui fait s’affronter en mĂȘme temps des hĂ©ros dont aucun n’est dominant, ni l’incarnation de la figure de l’auteur » (Rabatel, 2008, p. 375). Selon MikhaĂŻl Bakhtine, DostoĂŻevski serait le crĂ©ateur du roman polyphonique. D’aprĂšs lui, pour qu’une Ɠuvre soit polyphonique, il faut y retrouver plusieurs points de vue entiers, autonomes. VoilĂ  qui n’est pas sans rappeler la multiplicitĂ© des points de vue propre au film choral ou encore les diverses nouvelles se retrouvant dans un recueil, par exemple. L’autonomie entre les parties est importante ; il ne doit pas y avoir un seul point de vue. Cela dit, des liens et des Ă©chos, venant diminuer quelque peu cette autonomie, doivent exister afin de renforcer la cohĂ©sion de l’ensemble.
Au sujet d’un recueil de nouvelles de DostoĂŻevski, Bakhtine offre une analogie on ne peut plus captivante : « Peut-on publier ces chapitres sĂ©parĂ©ment ? [
] Ils se font Ă©cho intĂ©rieurement, ils contiennent des motifs diffĂ©rents mais indissociables qui admettent des changements internes de tonalitĂ© mais non pas la disjonction mĂ©canique. [
] Ce sont les voix diffĂ©rentes chantant sur un mĂȘme thĂšme » (Bakhtine, 1970, p. 78-79). Pour orchestrer un film choral ou pour composer un roman polyphonique, il faut tenir compte de l’effet d’ensemble et savoir manier les diffĂ©rents rĂ©cits, les diffĂ©rentes consciences. On retrouve une certaine Ă©mancipation des personnages, dont la volontĂ© peut ĂȘtre diffĂ©rente de la voix ou du discours de l’auteur, du narrateur. D’aprĂšs Bakhtine, seule la polyphonie permet de reprĂ©senter toute la complexitĂ© et la diversitĂ© de la vie et des Ă©motions humaines. Dans une Ɠuvre polyphonique, on retrouve donc de multiples idĂ©ologies et consciences indĂ©pendantes, offrant souvent la possibilitĂ© Ă  diffĂ©rents milieux sociaux de faire entendre leur voix, ce qui annihile, du moins en apparence, l’idĂ©e d’une Ɠuvre ne vĂ©hiculant qu’une seule thĂšse.
Dans le cinĂ©ma hollywoodien, c’est souvent le point de vue du personnage principal qui est exposĂ©, ce qui implique gĂ©nĂ©ralement une vision plutĂŽt univoque ou manichĂ©enne des choses. Une division claire entre personnages principaux et secondaires est Ă©tablie. Dans les films d’action, par exemple, le hĂ©ros reprĂ©sente habituellement le bien, et les ennemis sont forcĂ©ment associĂ©s au mal, alors que dans un film choral, oĂč la polyphonie prĂ©domine, la multiplicitĂ© des points de vue met en doute cette vision simpliste des choses. GrĂące Ă  la multiplicitĂ© de voix Ă©quipollentes se faisant mutuellement Ă©cho, un parallĂšle entre les deux mĂ©dias peut Ă©galement ĂȘtre Ă©tabli dans les Ɠuvres de l’écrivain John Dos Passos.
Dans ses Ɠuvres, il dĂ©crit la vie quotidienne d’une plĂ©iade de personnages, et l’action se dĂ©roule gĂ©nĂ©ralement dans une ville amĂ©ricaine, qui incarne aussi, d’une certaine maniĂšre, un personnage. Les techniques d’écriture de Dos Passos ne sont pas sans rappeler celles employĂ©es au cinĂ©ma : « les images se succĂšdent, en effet, Ă  un rythme rapide, frĂ©nĂ©tique mĂȘme, comme si elles sortaient d’une camĂ©ra balayant sans arrĂȘt l’horizon de la citĂ© pour mieux fournir une vue panoramique des actions innombrables qui s’y dĂ©roulent. L’écrivain multiplie les plans de tout genre dans ses descriptions et joue habilement des images, des thĂšmes et des rythmes » (St-Arnaud, 1997, p. 157).
Selon Pierre St-Arnaud, Dos Passos utilise la technique cinĂ©matographique du panorama afin de prĂ©senter les personnages et la ville. Ce procĂ©dĂ©, qui implique le pivotement de la camĂ©ra sur son axe, permet une vue d’ensemble remarquable. À sa façon, Dos Passos rĂ©cupĂšre cette technique propre au cinĂ©ma et gĂ©nĂšre un vĂ©ritable effet panoramique, qui permet Ă  la sociĂ©tĂ© d’émerger comme un tout. De plus, l’auteur semble avoir assimilĂ© la technique du montage, dĂ©coupant ses histoires en de multiples plans d’importance relativement Ă©gale afin de ne privilĂ©gier aucun rĂ©cit.
Ainsi, il n’y a pas qu’une thĂšse centrale dĂ©fendue par l’auteur, mais plusieurs qui, souvent, s’avĂšrent contradictoires. Par ce refus de la hiĂ©rarchisation des points de vue, la polyphonie remet en cause le principe de l’auteur comme seule source du sens. Cependant, le romancier (comme le rĂ©alisateur ou le scĂ©nariste) est toujours libre de faire ce qu’il veut avec ses personnages, et le fait d’en avoir une plĂ©thore, de statuts relativement Ă©gaux, n’y change rien. S’il est vrai qu’une Ɠuvre chorale permet de s’éloigner du rĂ©cit manichĂ©en, elle peut tout de mĂȘme s’avĂ©rer dĂ©monstrative. Pour reprendre les termes d’Umberto Eco, « en menant sa stratĂ©gie avec perspicacitĂ©, [l’auteur] essaiera d’atteindre un seul but : pour nombreuses que soient les interprĂ©tations possibles, il fera en sorte que l’une rappelle l’autre, afin que s’établisse entre elles une relation non point d’exclusion, mais bien de renforcement mutuel » (1985, p. 75).
Ce bref dĂ©tour par la musique et la littĂ©rature nous aura permis d’établir, d’entrĂ©e de jeu, certains parallĂšles avec la forme chorale au cinĂ©ma. En effet, celle-ci s’est exprimĂ©e par le biais de diffĂ©rents mĂ©dias bien avant l’invention du cinĂ©matographe, ce qui dĂ©note un certain attrait pour cette forme polyphonique au cours de l’histoire des arts. À prĂ©sent, intĂ©ressons-nous aux origines proprement cinĂ©matographiques du film choral afin de poursuivre notre archĂ©ologie de cette forme multidimensionnelle.

Aux origines cinématographiques du film choral

Il est difficile d’identifier avec prĂ©cision le tout premier film choral. Il existe certes des influences musicales et littĂ©raires, comme nous l’avons vu, mais ses origines cinĂ©matographiques sont plus nĂ©buleuses ou, du moins, constituent un nƓud fait de plusieurs notions parfois contradictoires. Marie-Christine Questerbert, dans un ouvrage portant sur les scĂ©naristes italiens, fait usage du terme dans un entretien avec Furio Scarpelli, qui a notamment travaillĂ© avec le scĂ©nariste Sergio Amidei dans les annĂ©es 1950. Scarpelli, Ă©galement scĂ©nariste de mĂ©tier, dĂ©crit ainsi sa collaboration avec Amidei : quand « nous avons Ă©crit ensemble Ces demoiselles du tĂ©lĂ©phone7, dĂ©jĂ , sans doute, cette invention du film choral, des histoires multiples commençait Ă  ĂȘtre un peu usĂ©e. Faire un film Ă  sketches, ou avec des histoires simplement entrelacĂ©es, ce qui ne se fait plus, mais dont Amidei Ă©tait le maĂźtre, n’est pas une chose facile » (1988, p. 108). Scarpelli affirme mĂȘme qu’au moment oĂč « Amidei a inventĂ© le film Ă  histoires multiples, cette situation n’existait pas, ce qui l’a poussĂ© c’est uniquement la nĂ©cessitĂ© qui Ă©tait la sienne de reprĂ©senter un ensemble. S’il avait pu bĂątir des histoires sur 45 millions d’habitants, il l’aurait fait » (Questerbert, 1988, p. 108). Cette phrase est en soi fascinante et rĂ©vĂ©latrice. MĂȘme s’il est erronĂ© d’affirmer que le film Ă  histoires multiples n’existait pas avant Amidei, le film choral, en effet, reprĂ©sente toujours un ensemble. Celui-ci est parfois limitĂ© Ă  trois protagonistes, comme dans le film 21 Grams (2003) d’Alejandro GonzĂĄlez Iñårritu ou s’étend quelquefois Ă  plus d’une vingtaine, comme la plupart des films de Robert Altman. Entre ces deux antipodes, une multitude de possibilitĂ©s se prĂ©sentent. Margrit Tröhler, s’intĂ©ressant aussi Ă  la genĂšse de ce qu’elle nomme le « film mosaĂŻque »8, mentionne que « ces rĂ©cits s’inscrivent dans une lointaine continuitĂ© du Querschnittfilm9 allemand des annĂ©es 20 [
] et davantage dans la continuitĂ© de ce que les nĂ©orĂ©alistes avaient appelĂ© le film choral » (2000, p. 86). Il semblerait donc que les nĂ©orĂ©alistes italiens aient Ă©tĂ© les premiers Ă  utiliser l’appellation « film choral », mĂȘme si bon nombre d’influences antĂ©rieures peuvent ĂȘtre mises en Ă©vidence. D’ailleurs, afin de trouver les origines cinĂ©matographiques du film choral, un passage par le nĂ©orĂ©alisme s’avĂšre incontournable.
Les films nĂ©orĂ©alistes s’approchent du style documentaire, emploient souvent des interprĂštes non professionnels et sont tournĂ©s en dĂ©cors naturels. Roberto Rossellini va mĂȘme jusqu’à tourner dans les ruines de Berlin pour Allemagne annĂ©e zĂ©ro (Germania anno zero, 1948). La plupart de ces films s’éloignent donc de la majoritĂ© des productions italiennes produites pendant la Seconde Guerre mondiale, la pĂ©riode dite des « tĂ©lĂ©phones blancs », sortes de romances plutĂŽt vides de sens. Le nĂ©orĂ©alisme prĂ©sente plutĂŽt la vie quotidienne d’une sociĂ©tĂ© ouvriĂšre, sans vernis. Or, un film comme Ces demoiselles du tĂ©lĂ©phone n’a pas la mĂȘme approche que Rome, ville ouverte (Roma cittĂ  aperta, 1945) de Rossellini (lui aussi Ă©crit par Sergio Amidei). Le premier film prĂ©sente des tranches de la vie de cinq standardistes qui jonglent entre leurs obligations et leur vie amoureuse, ce qui est d’ailleurs trĂšs prĂšs de la conception actuelle du film choral. Le second o...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Crédits
  4. Remerciements
  5. Introduction
  6. Chapitre 1 – Historiographie du film choral
  7. Chapitre 2 – Les annĂ©es 1990 et l’influence des sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es
  8. Chapitre 3 – DĂ©finitions
  9. Chapitre 4 – SpĂ©cificitĂ©
  10. Conclusion
  11. Annexes
  12. Références
  13. Notes

Foire aux questions

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