UN BAR. Vide. La scène donne l’impression que le bar est assez grand mais il n’y a qu’une table et deux chaises de visibles dans l’aire de jeu. C’est un bar du genre « cocktail lounge », chaleureux et relaxant. C’est évidemment un endroit où on vient prendre un drink tranquille.
Un homme entre, une mallette à la main. Il porte un habit, chemise blanche, cravate, l’uniforme d’un cadre, quoi. Il n’est pas nécessairement bel homme. Il passerait inaperçu dans une foule, un de ces bons petits bourgeois comme on en voit partout. Le genre qui a fait son chemin dans la vie en étant un bon lieutenant. Il inspire la stabilité plutôt que le leadership et l’innovation.
L’homme entre, en regardant derrière lui comme s’il cherchait à s’évader de quelqu’un. On sent que l’homme est soulagé d’avoir trouvé un refuge. Il regarde autour du bar, et d’un geste mécanique, vérifie sa montre. Il se retourne et regarde longuement dans la direction d’où il vient, comme s’il se demandait s’il devait faire demi-tour. Il regarde encore une fois autour du bar, soupire, de soulagement ou encore d’ennui. Il reste debout près de la porte comme s’il n’avait pas l’intention de s’asseoir.
Il hoche la tête comme s’il venait de prendre une décision importante, sort son téléphone de la poche de son veston et compose. Avec une certaine anticipation, il attend qu’on réponde, mais au déclic son visage montre de la déception et nous laisse comprendre qu’il a eu le répondeur. Il hésite à savoir s’il va laisser un message, décide de ne pas le faire, raccroche et remet le téléphone dans sa poche.
L’homme regarde autour de lui de nouveau, mais cette fois avec l’intention de choisir une place. Il se rend à la table, vient pour s’asseoir face à la porte et décide de prendre la chaise qui lui permet d’être dos à la porte. Il s’assoit, pose sa mallette sous la table et se retourne afin de s’assurer qu’il est bien de dos à la sortie. Il reste assis à la table quelques secondes sans bouger.
L’homme se rend compte qu’il est seul dans le bar. Il se tourne et cherche quelqu’un pour le servir.
Homme
Il y a quelqu’un?
Le waiter arrive. Il porte un pantalon noir et une chemise blanche avec une veste rouge, l’uniforme d’un serveur de table.
Waiter
’Scusez moi… (En voyant l’homme, il s’arrête.) Bonjour.
Homme
Bonjour. Pas trop occupé aujourd’hui?
Un temps.
Waiter
Ouain euh… c’est toujours de même. Qu’est-ce que je peux vous servir?
Homme
Ohhhhhh… euh… Une eau minérale.
Waiter
Vous avez l’air d’un buveur de scotch, vous.
Homme
Non, non. Une eau minérale.
Waiter
Ah, un buveur de rye.
Homme
Buveur de scotch. Tu m’as eu du premier coup… mais juste une eau minérale.
Waiter
Je vous l’offre.
Homme
Pardon?
Waiter
Je vous l’offre… Un drink. Ce que vous voulez.
Homme
C’est correct. Juste une eau minérale.
Waiter
T’es sûr? On the house là, c’est moi qui paye.
L’homme fait comme s’il regardait sa montre.
Homme
C’est un peu trop tôt dans la journée pour moi. Une eau minérale, s’il te plaît.
Waiter
Faut admirer un homme qui peut dire non à un drink de la maison, hein?
Homme
Eh.
Waiter
C’est pas souvent que ça arrive.
Homme
Eh.
L’homme regarde autour de lui.
Waiter
Tu dois te demander comment je fais pour survivre si j’offre à boire à mon seul client? D’abord, moi je fais juste travailler icitte, c’est pas moi qui fais le profit. Pis je t’offre le drink pour célébrer.
Le waiter continue à regarder l’homme, toujours le sourire de service au visage. Évidemment, il attend la question.
Homme
Célébrer ah… quoi? Qu’est-ce que tu célèbres?
Waiter
Toi.
L’homme le regarde.
Homme
Eh?
Le waiter continue à le fixer, toujours en souriant.
Waiter
Un client. J’ai un client cet après-midi. C’est assez rare. Ça se fête.
Homme
Ah.
L’homme baisse les yeux pour briser le contact avec le waiter.
Waiter
Ce bar icitte… il y a jamais personne qui vient dans ce bar icitte. Le monde, ils vont s’acheter une bouteille à la régie pis ils boivent dans leurs chambres. Bien moins cher. Ce bar icitte, ils gardent ça aller juste au cas qu’il y ait du monde qui en a besoin… Pour des réunions, genre. Comme vous peut-être? Hein? Réunion?
L’homme le regarde, mais son visage affiche un sourire poli qui ne révèle rien.
Des fois, en soirée, il y a du monde, mais c’est pas mon shift ça.
Homme
Ah.
Waiter
En tout cas, t’es là, toi. Ça se fête, ça.
Homme
Eh.
Waiter
En tout cas, merci d’être là.
Le waiter lui tend la main. L’homme, mal à l’aise, lui donne la main sans se lever. Le waiter lui secoue la main avec énergie mais sans chaleur.
Ça paraît-tu que je passe trop de temps tout seul? Il vient tellement pas de monde que, quand il y en a, il faudrait pas que je commence à leur faire peur, hein?
Homme
Bien… euh… c’est chaleureux ici en tout cas.
Waiter
J’arrive tout de suite avec ton eau minérale. (Le waiter sort presque à reculons comme s’il avait peur que l’homme disparaisse.) T’es sûr que tu veux pas changer d’idée? Un p’tit Glenfiddich peut-être?
Homme
Non non, ça va. Eau minérale.
Waiter
Perrier? Pellegrino?
Homme
…Perrier.
Le waiter sort. L’homme reste assis sans bouger pour un instant, ensuite il sort son téléphone et, après une légère hésitation, compose. En attendant qu’on réponde, il se lève et s’éloigne de l’endroit où est sorti le waiter. Son visage affiche l’inquiétude et la contrariété – il a de nouveau eu le répondeur. Il hésite à savoir s’il doit laisser un message, décide qu’il n’a pas le choix et, du doigt, frappe le carré pour sauter l’annonce du message.
Homme
C’est moi. J’imagine que tu es toujours en réunion. Excuse le message, c’est que la… Ce n’est pas prêt. Je suis monté attendre dans le bar en haut… Il y a un bar au deuxième étage… parce que j’ai croisé des gens en bas, ici pour… En tout cas, je me suis dit que ça serait bon de les éviter… Alors aussitôt que c’est prêt, je t’appelle pour te donner le numéro de la… comme ça tu pourras monter directement et tu n’auras pas à passer par le lobby… En tout cas… je t’appelle aussitôt que c’est prêt… et euh… À tout de suite.
L’homme remet le téléphone dans sa poche et retourne à la table. En s’assoyant, il prend sa mallette et la pose sur la table. Avant de l’ouvrir, il hésite, se retourne pour regarder la porte. Il se lève et s’assoit dans la chaise qui fait face à la porte. Afin de montrer qu’il est là pour travailler, il ouvre sa mallette et en retire un dossier.
Le waiter revient avec un cabaret sur lequel on voit une bouteille de Perrier, un verre avec glace et lime et un verre de scotch, sans glace.
Lorsque le waiter arrive à la table, l’homme, son dossier en main, referme sa mallette et la remet sous la table afin de faire de la place pour son eau minérale.
Homme
Pardon.
L’homme ouvre son dossier et se met à lire.
Le waiter dépose le Perrier, le verre avec glace et lime et, en dernier, avec un petit geste cérémonieux, le scotch. L’homme remarque le verre de scotch.
Pas de drink, merci.
Waiter
Ah, t’sais, je me suis dit : au cas. C’est correct, on the house.
Homme
Non non… mais si toi tu le veux…?
Waiter
Oh, pas pour moi, pas tout de suite. Pas que je bois pas le jour, ça m’arrive. Mais t’sais, des fois, tu veux avoir l’esprit clair… hein?
Homme
Eh.
L’homme verse l’eau minérale dans le verre tandis que le waiter s’éloigne. L’homme tente de lire son dossier mais est trop conscient de la présence du waiter. Lorsqu’il lève les yeux de son travail, il voit que le waiter est debout à l’autre bout du bar et l’observe, sans bouger. L’homme tente de se concentrer sur son travail mais chaque fois qu’il lève les yeux, il constate que le waiter le regarde toujours.
Finalement, l’homme dépose son dossier et se tourne vers le waiter.
Est-ce qu’il y a… euh… quelque chose qui ne va pas?
Waiter
Non non.
Homme
Est-ce qu’il y a une raison pour laquelle tu… me regardes?
Waiter
Le hasard… il fait des drôles de choses. Tu trouves pas?
Homme
Pardon?
Waiter
As-tu déjà remarqué le hasard, comment il est? Tu y penses pas souvent, au hasard… Excepté peut-êt...