Les relations des Irlandais et des Canadiens français à l’aune des archives vaticanes
Matteo Sanfilippo
Università di Viterbo
Introduction
L’abondante documentation sur les Archives du Saint-Siège nous épargne de les présenter. Il suffit de rappeler que les séries documentaires à la disposition des spécialistes contiennent beaucoup de renseignements sur l’Amérique du Nord, notamment en ce qui a trait à la période entre 1608 et 1939. De façon plus particulière, les Archives du Saint-Siège comprennent de nombreux dossiers sur les catholiques francophones et un peu moins sur les catholiques anglophones. Les documents à notre disposition suffisent toutefois pour étudier certains des moments marquants de l’histoire des relations entre les catholiques irlandais et canadiens-français, ainsi que pour comprendre la perception qu’en a eue le Saint-Siège. Les Archives du Saint-Siège servent aussi de témoignage important de la connaissance et de la compréhension de la réalité canadienne qu’avait, à l’époque, la bureaucratie romaine et plus tard vaticane. La documentation en question est imposante, des dizaines et des dizaines de dossiers, et on peut l’exploiter pour bien suivre l’état des relations au sein des milieux catholiques irlandais et canadiens-français.
La perception vaticane des relations entre les catholiques irlandais et canadiens-français est le résultat d’un processus laborieux. En premier lieu, elle vient de l’observation, par les émissaires du Vatican, de ce qui se passait au Canada. En deuxième lieu, l’opposition entre Canadiens français et Irlandais fut décrite par plusieurs observateurs nord-américains, laïques et membres du clergé. En troisième lieu, en plus de la correspondance entre le Canada et le Saint-Siège, nous devons tenir compte du lobbyisme effectué par les représentants des communautés irlandaise et canadienne-française à Rome. Sur ce dernier plan, nous pouvons détecter l’action d’agents accrédités, ainsi que de membres de réseaux informels liés aux collèges et aux séminaires romains (le Collège irlandais, le Collège canadien, le Séminaire français, le Collège anglais) et aux institutions universitaires catholiques (le Collège urbain de la Propaganda Fide et l’Université grégorienne).
Évaluer la masse de documents rédigés par les acteurs canadiens ainsi que par leurs agents romains n’est pas simple. Très souvent, suivant une stratégie élaborée au cours des siècles précédents pour l’Europe et la Méditerranée, les fonctionnaires du Saint-Siège recouraient à l’opinion d’experts, c’est-à-dire à des prêtres canadiens qui vivaient à Rome ou à des prêtres européens (normalement des Français ou des Italiens) ayant vécu au Canada. Ces interventions pouvaient causer d’autres problèmes parce que la Curie et ses satellites ne formaient pas un organisme monolithique. Au contraire, des groupes fondés sur l’identité nationale (française, italienne, irlandaise, etc.) ou sur une perspective politico-religieuse (conciliateurs, intransigeants, etc.) s’offraient pour interpréter les événements de la planète entière de façon à influencer les décisions du pontife. Ces interprètes pouvaient faciliter, mais aussi compliquer la compréhension vaticane de ce qui se passait dans le monde. En ce qui a trait au Canada, ces agents ont contribué à plusieurs revirements dans le cours de l’intervention de Rome. Par conséquent, nous avons souvent l’impression que le Vatican ne suivait pas de véritables lignes directrices, sinon, dans le cas du Canada, celle ne pas contrarier les autorités britanniques et les partis au pouvoir. D’ailleurs, dès le début du XIXe siècle, les fonctionnaires romains étaient convaincus que la liberté politico-religieuse du Canada dépendait des traditions britanniques, revues et corrigées par les principes du libéralisme et que, par conséquent, ils devaient en protéger l’humus culturel, c’est-à-dire la langue et la mentalité anglophones.
Le XIXe siècle
À partir des années 1830, les fonctionnaires romains comprirent que l’Église canadienne était divisée en factions correspondant aux frontières géographiques et linguistiques du pays. Tant dans les deux Canadas que dans les colonies de l’Atlantique, les lettres des évêques commentaient les conflits entre les Canadiens français et les Irlandais. Toutefois, le choc entre les deux groupes n’était pas le seul conflit existant à l’époque. Et les Irlandais et les francophones n’étaient pas toujours opposés. Il leur arrivait même de s’allier contre d’autres groupes. Les évêques de Montréal se montrèrent, au départ, favorables aux Irlandais qui voulaient s’établir dans cette ville et qui étaient repoussés par les catholiques écossais, tandis que des évêques provenant de la France se chargèrent des catholiques irlandais en Ontario.
Dès les années 1860, les évêques francophones qui avaient pris les Irlandais en charge changèrent d’attitude. À titre d’exemple, Ignace Bourget, l’évêque de Montréal, essaya de transformer l’Église irlandaise de sa ville en paroisse plurilingue, suscitant ainsi de violentes protestations. Partout, les catholiques irlandais étaient convaincus que les francophones voulaient les marginaliser dans la gestion politique et quotidienne de l’Église romaine.
Vers la moitié du XIXe siècle, les fonctionnaires romains doutèrent de pouvoir contrôler à distance les bagarres nord-américaines et décidèrent d’envoyer des délégués par-delà de l’océan Atlantique. Ces envoyés conclurent qu’il fallait réorganiser les diocèses et les paroisses en tenant compte de l’immigration croissante et surtout de celle des Irlandais. Les premiers envoyés, soit des Français ou des Allemands, ne sympathisèrent pas avec les Irlandais. En 1853, Gaetano Bedini, nonce au Brésil, profita du voyage au Nouveau Monde pour débarquer à New York et visiter les colonies britanniques plus au nord. Il décréta que les Irlandais étaient les seuls capables de défendre l’Église contre les nativistes états-uniens, les orangistes canadiens et les immigrants anticléricaux originaires de l’Italie et de l’Allemagne. De plus, il jugea que les Irlandais, parlant la langue de la majorité protestante des colonies britanniques et des États-Unis, pouvaient contribuer à la conversion au catholicisme du continent, le transformant ainsi en une nouvelle terre promise de l’Église de Rome. À ses yeux, les francophones ne pouvaient que jouer un rôle tout à fait négligeable, car le français était parlé seulement dans la vallée du Saint-Laurent où, d’ailleurs, Montréal, la seule ville de taille, était destinée à s’« américaniser ». Les envoyés qui vinrent après Bedini confirmèrent cette interprétation et méprisèrent le catholicisme de langue française. Cesare Roncetti, en 1875, visita le nord-est des États-Unis ainsi que l’Ontario et le Québec et expliqua au Vatican que Montréal allait devenir comme New York. À ce propos, il doutait de la capacité des évêques de la vallée du Saint-Laurent de bien gérer une telle situation.
Pour toutes sortes de raisons, les représentants du Saint-Siège avaient peu confiance en la hiérarchie québécoise. Par conséquent, ils n’envisagèrent pas que l’augmentation rapide des francophones hors de...