CHAPITRE XIV
LES FIGURES TRANSHISTORIQUES QUI PEUPLENT L’ESPACE IDENTITAIRE CANADIEN
De nombreux couples d’acteurs historiques antinomiques, à la source d’identitaires de différence nationaux, occupent cet espace identitaire canadien de manière quasi transhistorique : Américains/Canadiens migrants, autochtones/non-autochtones, femmes/hommes. Leur situation textuelle, leur présence visuelle et musicale sont fortement connotées par le modèle de vivre-ensemble libéral multiculturel construit comme distinctement canadien.
Américains et Canadiens
À l’intérieur du récit de la série, les figures américaines et canadiennes sont ainsi en contraste et, plus rarement, amalgamées. Les concepteurs, quant à eux, ne rejettent pas le continentalisme américain et sa culture musicale. Cette différenciation et cette amalgamation se rapportent à deux positionnements identitaires : soit que le « soi » canadien assimile l’autre américain, qu’il s’approprie cette culture extérieure pour l’intégrer au « nous », la rendant de ce fait intelligible à sa réalité (exemple : acculturation par association de la culture américaine dans le cadre urbain canadien, création de la poutine, qui est une transformation québécoise de la malbouffe américaine, intégration de l’autre en soi) ; soit qu’il le transforme dans le discours en antithèse du « nous », dans un processus d’inversion de « soi » (antiaméricanisme : haine de George W. Bush, des Américains et de leurs valeurs présumées).
Au fil de l’histoire canadienne, certaines élites anglo-canadiennes – les loyalistes, les conservateurs de John A. Macdonald, les politiciens fédéraux, les hommes d’affaires, à la gauche et plus récemment les « Red Tories » – ont principalement mis de l’avant le deuxième positionnement identitaire, celui d’une culture américaine opposée à la culture canadienne, dans leur articulation d’un certain antiaméricanisme. En 1963, George Grant, un « Red Tory » notoire, écrivait, dans son pamphlet Lament for a nation : the defeat of Canadian nationalism, que la culture homogénéisante américaine – sa culture de la consommation, son continentalisme – faisait peser un grave danger sur l’existence politique et culturelle de la nation canadienne, produit mémoriel de l’« espoir ténu » de ses ancêtres. Dans son documentaire sur la ruée vers l’or au Klondike, intitulé National Dream (1970), l’historien Pierre Berton positionnait, de la même façon, les Américains comme antithèse aux attitudes canadiennes.
Depuis les années 1990, l’antiaméricanisme ne fait plus partie du discours des mouvements politiques canadiens. Toutefois, argue l’historien Jack L. Granastein, l’antiaméricanisme s’exprime toujours « chez les lettrés de la société, dans les milieux universitaires et parmi les gens qui s’exercent dans les industries culturelles ». Au sein de la CBC/Radio-Canada, justement, ce sentiment est bien vivant. Nous verrons comment les concepteurs de la série Le Canada, une histoire populaire réinventent cet antiaméricanisme en positionnant la figure canadienne comme antithèse, en tant qu’inversion exacte de la figure américaine en dichotomisant notamment un espace identitaire canadien, constamment usurpé par des envahisseurs américains, et deux modèles de société.
L’articulation spatiale et discursive des figures du Canadien et de l’Américain
L’espace identitaire canadien est, par voie de conséquence, irrémédiablement occupé et défendu par un Canadien à l’identitaire transmuté, pendant que la figure américaine, quasi transhistorique et homogènement malveillante, tente de l’envahir militairement, économiquement et culturellement.
Le Canadien
En 2005, l’historien H.V. Nelles tentait de sortir du schème narratif Colony to Nation en structurant son récit du passé canadien autour de points d’équilibre atteints par la société canadienne. Ces points d’équilibre étaient entrecoupés d’étapes transformatrices, elles-mêmes teintées par l’apport des vagues migratoires successives qui ajoutaient une couche supplémentaire à sa complexité historique. Les multiples faces et facettes du masque transformateur (« Transformation Mask ») des peuples autochtones de la côte ouest canadienne symbolisaient alors toute la complexité de cette mise en récit inventive du passé canadien.
Plutôt que de sortir du schème narratif Colony to Nation, la série Le Canada, une populaire adapte ce récit en modelant l’espace-temps autour du concept de mosaïque canadienne. Elle s’attache de façon absolue aux transmutations successives de l’identitaire canadien, résultante de l’arrivée des migrants en terre canadienne. Ces transmutations identitaires, qui s’amalgament au fil du temps pour former un « nous » intersubjectif et collectif, s’incarnent dans la figure du « Canadien » d’origine migrante, défenseur de l’espace identitaire canadien. Elles sont soulignées à grands traits musicaux par le thème principal de la série, réitéré dans l’épilogue de la série (17e épisode). Il y a donc ici manifestement une volonté, à tout le moins dans le discours, de fusionner l’ethnicité à la canadianité, bien que les non-Blancs n’intègrent jamais le cœur de la trame narrative, laquelle privilégie les élites blanches.
Ainsi l’occupation territoriale nord-américaine des autochtones, assimilée à l’espace identitaire actuel, constitue l’élément identitaire fondateur. Alors que la narration précise en anglais que « In a land scraped clean by the ice, these were the first people [mon italique] » (traduction : Ils sont les premiers habitants de cette terre entièrement dépouillée par la glace), le thème principal de la série retentit dans une version deux fois plus lente, à la même tonalité, à la mélodie autochtone jouée au flageolet dans son registre grave, reprise par les cordes et le basson (1er épisode). Puis, dans un deuxième temps, dans la présentation de la carte nord-américaine des Premières Nations et de la prononciation du mot « Canada », paroxysme narratif d’un pays unifié en devenir, la mélodieuse trompette synthétique résonne, accompagnée d’une guitare, pour interpréter le même thème.
Après l’exploration et l’appropriation de l’espace identitaire canadien par les explorateurs européens, l’installation permanente des Français en Nouvelle-France/Canada forme la première transmutation identitaire du « Canadien ». Aussi le thème musical de la série, véritable leitmotiv patriotique, retentit-il aux occasions où la narration mentionne la consolidation de l’Amérique française, avec une variation à la flûte traversière, au hochet amérindien et chants d’oiseaux (2e épisode). Ce Français nouvellement établi en terre d’Amérique deviendra « Canadien » au début du XVIIIe siècle.
L’arrivée massive des Loyalistes de diverses origines, d’allégeance monarchique britannique, en terre canadienne, et leur enracinement au Haut-Canada et en Nouvelle-Écosse constituent la deuxième transmutation identitaire du « nous » canadien, qui marque la naissance du Canada anglais et d’un Canada pluriel, transformation encore une fois soulignée sur un mode épique par le thème principal de la série (5e épisode). Divers plans, au style documentaire, laisseront voir des réfugiés loyalistes, blanchis dans leur canadianité pour l’occasion – on dénote la présence d’une seule femme loyaliste afro-américaine – qui transportent leurs effets personnels, fuyant les États-Unis. Suivront également les migrations irlandaises et écossaises de la première moitié du XIXe siècle, mentionnées brièvement dans les 6e et 8e épisodes.
Reconstitution de la fuite des Loyalistes aux États-Unis.
Source : Le Canada, une histoire populaire, DVD, 2000 et 2002, 5e et 17e épisodes (épilogue).
La troisième transmutation identitaire s’effectue avec l’arrivée massive des migrants, en provenance de l’Europe orientale, dans l’Ouest canadien à la fin du XIXe siècle (11e épisode). Le thème musical célèbre, encore, leur arrivée au Canada et souligne leur présence dans ...