« Depuis que l’élément étranger s’est mêlé […] à la première société française » : dynamiques de genre dans l’espace domestique élitaire canadien au XIXe siècle
Marise Bachand, Université du Québec à Trois-Rivières
Introduction
En cet « heureux temps » d’après la Conquête, raconte Philippe Aubert de Gaspé dans son roman Les Anciens Canadiens (1864), « les maisons semblaient s’élargir pour les devoirs de l’hospitalité ». Lors de ces réunions sociales, les « anciens Canadiens, terribles sur les champs de bataille, étaient de grands enfants » et s’adonnaient à des « jeux, qui seraient inconvenants de nos jours et qui répugneraient à la délicatesse du sexe féminin des premières sociétés ». En effet, « depuis que l’élément étranger s’est mêlé davantage à la première société française », déplore le seigneur, « ces jeux, qui faisaient les délices des réunions canadiennes, il y a soixante ans, ont cessé par degré dans les villes ». Et, on le devine, tendent également à disparaître dans les campagnes du milieu du XIXe siècle. Dorénavant, les femmes canadiennes prennent calmement le thé au salon au lieu de gambader avec les hommes à travers la maison et le jardin. En quelques générations, de nouvelles convenances viennent rigidifier les relations sociales entre les hommes et les femmes. Tandis que les maisons de l’élite canadienne s’élargissent réellement, l’espace intérieur se cloisonne et se spécialise, complexifiant les dynamiques de genre à même l’espace domestique. L’hétérosociabilité est la grande perdante de ces transformations.
Cet essai propose une réflexion sur les transformations du « savoir-vivre dans les lieux », c’est-à-dire la spatialisation des convenances sociales. Les convenances, rappelle le sociologue Thorstein Veblen, sont d’abord et avant tout « l’expression d’un rang social ». S’attachent aux convenances ceux et celles qui appartiennent aux élites, ou du moins, aspirent à y appartenir. À l’instar de Philippe Aubert de Gaspé, des hommes et des femmes de l’élite canadienne ont produit des discours tantôt normatifs, tantôt descriptifs sur les usages en société de l’espace domestique. Ces discours prennent la forme du roman, des mémoires, de l’essai, du manuel d’économie domestique, de la correspondance, du journal intime et du plan architectural. Juxtaposées, ces sources permettent de documenter la spatialisation des convenances sociales – et, en particulier, les convenances de genre – autant dans les maisons urbaines que rurales des élites canadiennes. Comme l’architecture domestique se transforme de façon très progressive, ce phénomène est ici observé sur un temps long, soit des bouleversements qu’entraîne la Conquête jusqu’à la fin du XIXe siècle. Collectivement, les élites francophones du Québec ne disposaient peut-être pas des ressources financières de leurs homologues anglophones, mais individuellement, les Papineau ou Forget se sont donné les moyens de façonner l’espace domestique de manière à traduire leurs conceptions du savoir-vivre dans les lieux. Plus le XIXe siècle avance, comme le révèlent les prochaines pages, plus les convenances spatiales ségrèguent les hommes et les femmes, mais aussi les parents et les enfants, les maîtres et les domestiques. Après une brève mise en perspective historiographique, cet essai retrace les manières d’habiter en société l’espace domestique élitaire canadien.
L’espace domestique élitaire : mise en perspective historiographique
Au Québec, comme le constatait Paul-Louis Martin à la fin des années 1990, l’histoire sociale de l’architecture domestique est à peine ébauchée. « Vêtement de la famille », la maison exprime « par ses formes, son mode d’organisation et son décor des réalités moins tangibles comme le statut social de ses occupants […] et leur vision du monde et d’eux-mêmes ». Au total, on en connaît beaucoup plus sur l’extérieur des maisons de l’élite que sur l’intérieur. L’espace domestique est pourtant une source évocatrice pour comprendre les dynamiques sociales comme l’ont montré Annmarie Adams et Peter Gossage. Les études se sont surtout intéressées à l’adaptation de modèles architecturaux étrangers au contexte québécois, l’appropriation de l’espace domestique par les femmes et la recherche d’intimité. Pour reprendre l’expression couramment utilisée dans l’historiographie française, on étudie d’abord et avant tout « l’architecture de la vie privée ». Avec sa synthèse couvrant trois siècles A History of Domestic Space (1999), Peter Ward inscrit l’espace domestique canadien (et québécois) dans cette logique. Pour Ward, l’histoire de la maison canadienne est fondamentalement l’histoire de la domestic privacy. Or, en appréhendant l’espace domestique élitaire, on s’aperçoit que le concept d’une architecture de la vie privée occulte autant qu’il explicite. L’équation espace domestique = vie privée tend à obscurcir les motivations symboliques des élites qui se font construire de grandes résidences. La vie de famille – intime et privée – y est souvent subordonnée à des impératifs sociaux de représentation. « La catégorie des maisons privées », observe Norbert Elias, « rend mal leur caractère social ». Dans la société libérale qui se met en place au Québec à partir des années 1830, la sphère publique opère à l’intérieur même de l’espace domestique.
Les rares études traitant de la sociabilité élitaire canadienne ont d’ailleurs rejeté un autre aspect de l’idéologie des sphères séparées, en l’occurrence l’idée que les hommes et les femmes appartiennent à des univers sociaux distincts. Françoise Noël insiste sur l’importante de la sociabilité « en famille » et sur l’existence d’un espace social partagé dans lequel évoluent hommes et femmes, jeunes et vieux, parfois issus de cultures différentes. Les réceptions « privées » ont pour fonction, dans la société bas-canadienne, de créer des distinctions de classe, et non de genre. Avant 1870, l’espace domestique élitaire canadien apparaît ainsi comme une zone franche hétérosociale dans laquelle les convenances marqueraient les différences entre les genres, mais pas les inégalités. Peter Ward conclut d’ailleurs que le genre est une catégorie peu utile pour analyser l’espace domestique canadien. D’autres études conçoi...