Une relation tombée dans l’oubli ? Le Canada et la monarchie française entre 1759 et 1783
FRANÇOIS-JOSEPH RUGGIU
AVEC LE TRAITÉ DE PARIS DE 1763, la France céda la Nouvelle-France, avec ses presque soixante-dix mille habitants catholiques, à la Grande-Bretagne. En février 1778, par l’article 6 de son traité d’alliance avec les États-Unis, la France renonça officiellement à la possibilité de recouvrer le Canada. Ces deux faits bien connus ont donné lieu à une longue série d’interprétations, dans des contextes académiques très différents. Tout naturellement, les historiens québécois ont analysé à la loupe les choix faits par les hommes politiques français pour expliquer ces événements, qui ont été vécus comme un véritable abandon. Les historiens britanniques canadiens-anglais ont consacré de nombreuses études à l’établissement de la domination anglaise sur le Canada dans les années 1760 et au rôle de la France dans la guerre de l’Indépendance américaine. Les historiens américains de la diplomatie se sont concentrés sur le rôle joué par la France dans la guerre de l’Indépendance jusqu’à la signature du traité de Versailles en 1783. Les historiens français ont finalement été les plus indifférents à ce sujet. Les spécialistes les plus récents du règne de Louis XV et de Louis XVI se sont intéressés principalement à la lutte des factions politiques à la Cour de Versailles, en insistant tout particulièrement sur le rôle qu’auraient prétendument joué les maîtresses de Louis XV ou encore Marie-Antoinette, sur l’opposition de nature à la fois politique et religieuse du Parlement de Paris vis-à-vis de la politique royale, sur les tentatives de libéralisation de l’économie française et, naturellement, sur l’avènement de la Révolution française. Cela explique le fait qu’aucun récit général sur la politique coloniale française au cours des dernières décennies de l’Ancien Régime n’ait été publié en France depuis le début des années 1990.
Pendant l’Ancien Régime, la politique étrangère française était placée sous la direction du secrétaire d’État des Affaires étrangères, tandis que les colonies étaient dirigées par le secrétaire d’État de la Marine. Étienne-François, duc de Choiseul, fut secrétaire d’État des Affaires étrangères du 13 décembre 1758 au 13 octobre 1761, puis à nouveau du 10 avril 1766, à sa révocation par Louis XV le 24 décembre 1770. Entre 1761 et 1766, il occupa le poste de secrétaire d’État de la Marine, tout en continuant à superviser la politique étrangère de la France par l’intermédiaire de son cousin, César-Gabriel de Choiseul-Praslin, officiellement secrétaire d’État des Affaires étrangères. Le 10 avril 1766, César-Gabriel devint secrétaire d’État de la Marine, jusqu’à ce que son cousin tombe en disgrâce en 1770. Ainsi, Étienne-François, qui fut également secrétaire d’État de la Guerre entre 1761 et 1770 et premier ministre sans en avoir officiellement le titre, exerça une influence tout à fait extraordinaire sur toutes les affaires étrangères de la France. Ses principaux successeurs au poste de secrétaire d’État des Affaires étrangères furent le duc d’Aiguillon, de 1771 à 1774, et Charles Gravier, comte de Vergennes, du 6 juin 1774 jusqu’à sa mort, le 13 février 1787.
Bien que l’activité diplomatique du duc de Choiseul et du comte de Vergennes ait été souvent étudiée, il est difficile d’établir avec précision les principes essentiels qui ont guidé leurs actions dans le domaine colonial : en effet, ce sujet a été plutôt négligé par les historiens depuis un certain temps. Je vais donc essayer de replacer ici le comportement de Choiseul et de Vergennes vis-à-vis du Canada entre la guerre de Sept Ans et la guerre de l’Indépendance américaine dans un plus vaste contexte, à savoir par rapport à la conception que ces deux hommes avaient de ce qu’une métropole comme la France aurait pu et dû faire dans et pour ses colonies et de ce qu’elle aurait pu et dû attendre d’elles. Pour comprendre l’attitude de ces deux éminents hommes politiques, je vais me concentrer non seulement sur leur action en ce qui concerne le Canada, mais aussi sur leur conception générale d’un empire colonial. Je vais également essayer de replacer l’histoire impériale et coloniale de la France dans la sphère politique nationale. Les spécialistes de l’Amérique coloniale ont récemment consacré, avec beaucoup de succès, une grande attention aux colonies en tant que théâtre de négociations incessantes entre les élites locales et le centre politique concernant leur statut, leur pouvoir et la définition des politiques. Cependant, seuls les acteurs placés au sommet de l’État étaient en mesure d’avoir une vision globale de la définition des stratégies et du modelage des espaces coloniaux.
Tout comme d’autres textes consacrés à ces questions, cette contribution puise intensément dans la correspondance diplomatique et les documents publics du secrétariat d’État des Affaires étrangères. Ces documents se rapportent généralement à des questions particulières, sans s’attaquer à des problèmes d’ordre général. Il faut admettre que leur contenu est souvent biaisé par les normes rigides de la correspondance administrative, par le niveau de confiance existant entre le ministre et ses représentants et par les tactiques à court terme mises en place par tous ces acteurs pour assurer l’évolution de leurs carrières respectives. Cependant, le message que nous transmettent ces documents souvent répétitifs en dit long sur la vision générale des correspondants. Certains principes de base, répétés mille fois dans différents contextes, devinrent, au fil du temps, de véritables doctrines sur lesquelles se fondèrent des politiques précisément définies et qui offrirent aux acteurs des moyens pour parer à n’importe quelle situation. L’attitude des hommes politiques français vis-à-vis du Canada, en particulier, généra une importante théorie, très tenace, en matière de colonies, basée sur le principe du refus de l’acquisition de territoires (no territory policy).
Aux origines de la Cession
L’abandon du Canada par la France en 1763 est souvent présenté comme inévitable en raison des terribles défaites subies pendant la guerre de Sept Ans et de l’indifférence des hommes politiques et de la population française dans son ensemble à l’égard des destinées de la Nouvelle-France. Ce mépris, symbolisé par les célèbres paroles souvent répétées de Voltaire concernant « les arpents de neige », semble être né de la croyance des élites administratives françaises selon laquelle le futur de la colonie était peu prometteur. Récemment, Françoise Lejeune a remarqué que la cession de la colonie fit suite à des décennies de négligence, et elle semble considérer le désengagement comme un fait inévitable. Ce point reste cependant discutable car les hommes politiques français ne semblaient pas prêts à laisser de bon cœur le Canada aux Anglais. Et la politique de la France sur cette question, tout au long de la guerre de Sept Ans, semble avoir été déconnectée de la situation locale. La chute de Louisbourg (juillet 1758) et la bataille des plaines d’Abraham (septembre 1759) ne semblent pas avoir modifié la position de l’administration française, du moins d’après ce que l’on peut lire dans les rapports conservés dans les archives du ministère des Affaires étrangères. Par conséquent, la proposition de paix la plus pessimiste parmi les cinq qui furent présentées en décembre 1759 prévoyait seulement un certain nombre de concessions importantes de territoires en Acadie, la perte de la rive gauche du fleuve Ohio et la destruction des fortifications de Louisbourg, ainsi que de certains forts canadiens. En septembre 1759, et même en janvier 1760, Choiseul pensait encore que la « guerre de mer » contre l’Angleterre pourrait se conclure par la délimitation des frontières entre les possessions françaises et les possessions britanniques en Acadie et dans l’Ohio. Dans une lettre adressée à Voltaire pendant l’été 1760, Choiseul semble encore croire que l’Angleterre ne conservera pas le Canada. Ce n’est qu’en mars 1761 qu’une proposition adressée par le roi de France au monarque anglais montre que la décision de sacrifier la Nouvelle-France était devenue irréversible face à l’intransigeance de William Pitt. Quelles que furent ses véritables intentions pendant cette phase des négociations (à savoir conclure la paix ou attendre l’intervention espagnole), Choiseul adopta le principe d’uti possidetis (qui permettait de conserver ce qui avait été conquis avant la conclusion de la paix) plutôt que celui du status quo ante (qui faisait revenir aux frontières antérieures à la déclaration de guerre), en acceptant donc la perte du Canada.
Une deuxième raison souvent invoquée pour expliquer la décision de la France de conserver la Guadeloupe et la Martinique plutôt que la Nouvelle-France est celle du poids des groupes d’intérêts (lobbies) commerciaux et les liens qu’entretenaient les aristocrates français (et le duc de Choiseul en ...