Les franco-protestants au Québec des années 1830 à 1920 : « an educated and influential community » ?
Catherine Hinault
Si notre étude porte sur les aspects sociohistoriques, psychosociaux, voire anthropologiques du phénomène franco-protestant dans cette vaste zone que constitue le sud-ouest du Québec, des années 1830 à 1920, c’est toutefois l’interculturation qui lui sert de fil rouge, à travers ses manifestations et ses effets sur des individus et des groupes marqués par leur appartenance confessionnelle. Elle s’inscrit donc naturellement dans la thématique de cet ouvrage sur les élites face au biculturalisme, en gardant cependant à l’esprit que notre réflexion sur les élites franco-protestantes n’en est qu’à ses débuts.
Les relations entre Canadiens anglo-protestants, Canadiens franco-catholiques et Canadiens francophones d’obédience protestante évangélique – que nous appellerons, pour les besoins de l’analyse, franco-protestants – au cours de la période considérée ont déjà fait l’objet d’une série de travaux, parmi lesquels on retiendra notamment ceux de Judith Becker et Wolfgang Helbich, Richard Lougheed, Jean-Louis Lalonde, Christine Hudon, David-Thierry Ruddell ou encore Marie-Claude Rocher. En pionnière, Dominique Vogt-Raguy a pour sa part procédé à une recension très fouillée des différentes Églises franco-protestantes présentes au Québec et de leurs balbutiements jusque vers 1925, période où s’intensifie leur déclin ; ce travail constitue d’ailleurs un véritable socle pour les rélexions ultérieurs.
Il est utile de préciser que cette recherche prend principalement appui sur une analyse qualitative et notamment sur une source très peu utilisée, L’Aurore, hebdomadaire pluridénominationnel des protestants francophones d’Amérique du Nord, publié à Montréal à partir de 1866. Elle fait également appel aux rapports annuels des Églises protestantes évangéliques, entre autres de la mission baptiste francophone de la Grande-Ligne, établie dans le sud-ouest du Québec en 1836, à Grande-Ligne (plus tard Saint-Blaise). Nous l’avons complétée par une analyse de type microhistorique – registres des naissances, mariages et décès, recensements nominatifs sur plus de trente ans, de 1872 à 1911, procès-verbaux de conseils municipaux, plan cadastral, etc. – de deux villages choisis comme témoins pour leur représentativité : Sainte-Marie-de-Monnoir (Marieville en 1906, toponyme utilisé par la suite dans ce texte) et Roxton Pond (Sainte-Pudentienne en 1875, avant de revenir en 1985 à Roxton Pond, toponyme utilisé dans ce texte). Tous deux situés dans le sud-ouest du Québec, le premier est ancré dans l’aire seigneuriale historique, aujourd’hui la Montérégie, le second aux marches de l’Estrie, sur un front pionnier.
La Grande-Ligne, où s’établirent les missionnaires Henriette Feller et Louis Roussy, fut le centre névralgique de la Mission de la Grande-Ligne. Le village fut rebaptisé Saint-Blaise vers 1894 par les autorités, mais l’Institut Feller conserva toutefois l’adresse postale de Grande-Ligne. Des deux villages ayant fait l’objet d’une étude à caractère micro-historique, le premier, Marieville, dont le topononyme originel, Sainte-Marie-de-Monnoir, renvoie en partie à l’histoire de la Nouvelle-France, est situé dans le Richelieu-Yamaska-Rive-Sud. Le second, Roxton Pond, situé sur un front pionnier aux marches de l’Estrie, fut rebaptisé Sainte-Pudentienne en 1869 par l’évêque de Saint-Hyacinthe, et ce jusqu’en 1985. Son histoire toponymique constitue un raccourci significatif des forces interculturelles à l’œuvre dans le façonnage identitaire de cette région et de ses habitants. (C. Hinault, op. cit., p. 53-59)
La réflexion que nous proposons ici sur les phénomènes d’interculturation à l’œuvre entre une petite minorité franco-protestante cultivée et/ou aisée, investie dans la vie politique, économique et intellectuelle, et les élites franco-catholique et anglo-protestante dans le Québec des années 1830 à 1920, sera précédée par une délimitation des contours de cette élite franco-protestante, par la description de ses premiers pas dans la société québécoise et une première approche de ses spécificités. Le travail n’est toutefois pas simple, car la constitution d’une élite franco-protestante semble s’être élaborée en deux étapes qui suivent l’évolution générationnelle des convertis et, pour certains, le déplacement d’un premier ancrage géographique rural vers la ville. L’appartenance socioprofessionnelle des membres de la seconde génération paraît en effet avoir consolidé la mobilité sociale ascendante repérable chez certains convertis de la première génération (bien souvent de même filiation), ce que nous montrerons ici à travers les portraits de quelques franco-protestants, aux visages exclusivement masculins, découverts au fil des archives.
Avant d’aborder les relations ambiguës de cette jeune élite franco-protestante face au biculturalisme, nous souhaitons faire apparaître qu’à l’évidence, ces quelques figures masculines de première ou de seconde génération se sont appuyées dans leur ascension sociale sur les communautés biculturelles en présence dans ...