CHAPITRE 1
Taschereau au sommet de sa gloire
(17e législature, 1re session, du 10 janvier au 22 mars 1928)
Détail du vitrail de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, CC_IMG_9562.
Le Québec, le Canada et le monde
Dix ans après la fin de la Grande Guerre, le charleston et le jazz rythment les « années folles » pendant que l’économie tourne à plein régime. Aux États-Unis, au mois d’août 1928, une flambée boursière, causée par un abaissement des taux d’escompte, déclenche une vague de hausses des titres boursiers. Ce contexte économique en effervescence crée une poussée spéculative, notamment sur les actions industrielles.
Au Québec, le Parti libéral, qui domine la scène politique depuis 1897, tire avantage de la prospérité économique. Cette croissance est nourrie par la hausse des exportations et par l’augmentation des investissements étrangers dans l’exploitation des ressources naturelles. De nombreuses centrales hydroélectriques et usines de pâtes et papiers voient le jour. Les débuts de l’exploration minière engendrent la création de nouvelles villes à travers le Québec, telle Rouyn en Abitibi, fondée en 1926. Or, le développement hydroélectrique du Lac-Saint-Jean prend l’allure d’une tragédie au printemps de 1927 et de 1928. Le rehaussement du niveau du lac, pour en régulariser le débit, inonde les terres agricoles de la région. Les agriculteurs font connaître leur mécontentement au gouvernement et demandent l’exécution de travaux de protection à la compagnie Duke-Price.
En plein essor, le développement industriel vient intensifier le mouvement d’urbanisation. Au début des années 1930, près de 60 % de la population québécoise habite dans les villes. Montréal est le pôle industriel dominant de la province où s’impose la production de textile, de fer et d’acier. Dans la ville de Québec, même si sa croissance est inférieure à celle de la métropole, le développement industriel est en constante progression grâce à la production de chaussures, de corsets et de tabac.
En 1928, le paysage politique de ces deux municipalités se renouvelle. À Montréal, Camillien Houde devient maire, le 2 avril, avec une avance de plus de 20 000 voix sur le candidat sortant, Médéric Martin. À Québec, Joseph-Oscar Auger est élu maire, le 20 avril, avec une majorité de 2 294 voix contre l’ancien maire Télesphore Simard.
D’importants projets sont mis en chantier pendant l’année 1928. L’Université de Montréal annonce la construction de nouveaux bâtiments sur le flanc du mont Royal et la compagnie Bell Canada installe son siège social dans la métropole. Les premières communications téléphoniques transatlantiques entre Paris et New York garantissent l’expansion de cette compagnie. L’essor industriel se poursuit avec l’implantation de la Saint-Georges Woollen Mills à Saint-Georges de Beauce. Parmi les premières à s’établir dans la région, cette entreprise se spécialise dans le tissage de la laine.
À l’Assemblée législative, le discours du trône souligne l’accession au cardinalat de Mgr Raymond-Marie Rouleau. Nommé archevêque de Québec, le 24 février 1927, Mgr Rouleau avait été promu cardinal le 1er décembre de la même année. Il est le troisième Canadien français à recevoir ce titre. Le 1er février 1928, c’est au tour de Mgr Georges Courchesne d’être désigné évêque du diocèse de Rimouski.
Le 30 juillet 1927, les deux fils du roi George V, les futurs Édouard VIII et George VI, sont en visite à Québec. Ils sont accompagnés par le premier ministre de la Grande-Bretagne Stanley Baldwin. Aux frais de la province, les notables invités dînent au Château Frontenac et sont reçus à Spencer Wood, résidence du lieutenant-gouverneur Narcisse Pérodeau. Louis-Alexandre Taschereau, premier ministre du Québec, annonce pendant le discours d’ouverture de la session de 1928 que « ces distingués visiteurs ont été l’objet d’un accueil très sympathique et, dit-il, notre population a tenu à leur montrer combien elle reste attachée aux institutions qui régissent notre pays ». (10 janvier) Le but de ce voyage était de renforcer les liens britanniques au Québec et dans le dominion.
Sur le plan culturel, la production littéraire québécoise s’enrichit par la parution de plusieurs essais. Le poète Robert Choquette se démarque avec son premier recueil À travers les vents. En chanson, Mary Travers, surnommée La Bolduc, entame sa carrière. La chanteuse gaspésienne se distingue avec sa turlutte et ses textes humoristiques qui évoquent la vie quotidienne des Québécois. Elle est la première auteure-compositrice-interprète québécoise à vivre de son métier.
Et, tandis qu’une famine se déclare en Éthiopie en 1927-1928 et que la surproduction de café entraîne l’effondrement de l’économie brésilienne, Charles Lindbergh devient, les 20 et 21 mai 1927, le premier pilote à traverser l’océan Atlantique, de New York à Paris, sans escale. Signalons aussi que Ferdinand Buisson, fondateur et président de la Ligue des droits de l’homme, et Ludwig Quidde, délégué à de nombreuses conférences de paix, se partagent le prix Nobel de la paix en 1927. Aucun prix n’est attribué l’année suivante.
Des élections générales
La tenue d’élections est décrétée le 19 avril 1927. La campagne électorale est de courte durée et donne lieu à de vives attaques. Forts des réalisations des sept dernières années avec Louis-Alexandre Taschereau comme chef, les libéraux sont confiants de remporter la victoire au détriment du Parti conservateur d’Arthur Sauvé, député de Deux-Montagnes.
Les libéraux misent sur les thèmes du progrès et de la prospérité. Premier ministre depuis 1920, Taschereau fait, dans un manifeste, le bilan des réalisations de son administration : la Commission des liqueurs (1921), la loi de l’Assistance publique (1921), les primes aux colons, la construction de ponts et de chemins de fer et le développement des ressources naturelles, particulièrement l’hydroélectricité. Pour le gouvernement, l’amélioration la plus importante est sans contredit la prise en charge, en remplacement des municipalités, de la réfection et de l’entretien du réseau routier.
Le programme des libéraux propose de poursuivre le développement intensif des ressources hydrauliques et minières, de protéger la forêt en restreignant la coupe des arbres, d’améliorer les services de l’instruction et de l’hygiène publique, de favoriser un nouvel essor à la colonisation et de créer de nouveaux marchés pour les agriculteurs. Taschereau adresse un message spécial aux ouvriers en promettant d’apporter des modifications pour améliorer la Loi sur les accidents du travail. En substance, le premier ministre demande aux électeurs de lui accorder « un mandat pour poursuivre les politiques et les programmes précédents, avec l’assurance sous-jacente que cela assurerait la poursuite de la prospérité ».
Pour leur part, les conservateurs tentent de montrer qu’ils sont à la hauteur malgré l’affaiblissement de leur parti depuis la mort de Jules Langlais (1926), député de Témiscouata, et d’Arthur Plante (1927), député de Beauharnois. À cela s’ajoute l’annonce de Sauvé qui déclarait que c’était sa « dernière campagne comme chef de l’opposition » s’il n’obtenait pas la majorité parlementaire.
Pire encore, les coffres du Parti conservateur sont vides et le parti n’est plus soutenu ni par les journaux ni par le Parti conservateur fédéral. Faisant fi de ces déboires, les conservateurs entament la course électorale avec une confiance affichée. Pendant la campagne, les bleus profèrent des attaques personnelles envers les députés libéraux, mais le manque d’organisation et d’unité se fait sentir. Les candidats conservateurs y vont de critiques sur les politiques du gouvernement sans toutefois proposer d’alternatives aux électeurs. Seule la promesse d’instaurer un système d’allocations familiales pour venir en aide aux familles nombreuses retient l’attention.
Le scrutin se tient le 16 mai 1927. Les résultats des élections générales accordent une victoire écrasante au Parti libéral. Le gouvernement Taschereau obtient 60,7 % des votes contre 32,1 %. Sur un total de 85 sièges à l’Assemblée législative, 75 seront occupés par les libéraux, soit 13 de plus qu’aux élections de 1923 (six à Montréal, trois à Québec en plus des comtés de Beauharnois, de Joliette, de Soulanges et de Témiscouata). Trois comtés libéraux sont perdus au profit de l’opposition (Hull, Trois-Rivières et Montréal-Dorion). La Chambre compte aussi un seul député ouvrier en la personne de William Tremblay qui représente le comté de Maisonneuve.
La défaite conservatrice est qualifiée de « catastrophe » et de « tragédie » par Le Soleil. L’opposition est réduite à neuf membres et subit des défaites cuisantes avec la perte de « ses têtes les plus vigoureuses » dans les comtés tombés aux mains des libéraux. Seuls les comtés de Montréal–Saint-Georges, avec Charles-Ernest Gault, de Deux-Montagnes, avec Arthur Sauvé, et de Westmount, avec Charles Allan Smart, demeurent des châteaux forts conservateurs. Quant aux six autres comtés devenus conservateur...