La stabilisation et la créolisation de la présence seigneuriale britannique dans la vallée du Saint-Laurent, 1790-1815
Alex Tremblay Lamarche
« Bien qu’il se soit distingué de ses censitaires ou de ses métayers par sa foi, sa langue et sa nationalité, monsieur MacPherson était singulièrement respecté, je dirais même aimé de tous ceux qui l’approchaient. L’honnêteté de ses intentions, son application au travail, son intelligence et son sens écossais de l’épargne lui avaient permis d’amasser une belle fortune que la rumeur populaire avait beaucoup grossie. »
James MacPherson Le Moine
Dès les lendemains de la Conquête, bon nombre de Britanniques profitent du départ de plusieurs seigneurs vers la France ou des ennuis financiers de certains Canadiens pour se porter acquéreurs de seigneuries dans la vallée du Saint-Laurent. James Murray, par exemple, achète la seigneurie de La Martinière quelques mois à peine après la signature du traité de Paris alors que Gabriel Christie met la main sur les seigneuries de Sabrevois, Bleury et Noyan au cours de l’année suivante. Rapidement, les seigneurs britanniques en viennent à occuper une place importante au sein du monde seigneurial, tant et si bien qu’au moment de l’abolition du régime seigneurial (1854) ils détiendraient les deux tiers des droits seigneuriaux selon Jacques Lacoursière, Jean Provencher et Denis Vaugeois. Beaucoup de ces Britanniques possèdent également plusieurs seigneuries dans des secteurs clefs de la province et en tirent des revenus considérables. Pensons entre autres au marchand James Cuthbert qui acquiert une bonne partie des seigneuries de la région de Lanaudière et qui fait fortune en tirant profit du potentiel agricole de celles-ci.
Pourtant, malgré leur importance au sein du monde seigneurial, les seigneurs britanniques ont fait l’objet de peu d’études jusqu’à ce jour et les quelques chercheurs s’étant penchés sur le sujet se sont majoritairement cantonnés aux années suivant la fin de la guerre de Sept Ans et l’ont fait surtout dans le cadre d’études plus larges. Fernand Ouellet, par exemple, fait des nobles et des bourgeois anglophones deux des principaux groupes sociaux détenteurs de la propriété seigneuriale dans la vallée du Saint-Laurent à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle. S’il montre bien la croissance des propriétaires d’origine britannique au sein du groupe, il ne consacre que quelques pages à la question et ne s’intéresse ni aux origines et aux particularités de ces seigneurs, ni à leur répartition géographique et leur enracinement. Seule la Brève histoire du régime seigneurial de Benoît Grenier offre une vue d’ensemble des seigneurs britanniques au-delà des lendemains de la Conquête. L’auteur y fait état de l’implantation rapide des Britanniques dans le monde seigneurial à la suite de la signature du traité de Paris, mais, aussi, des motifs les ayant poussés à devenir seigneurs, de leur enracinement et de la manière dont ils sont perçus par les censitaires canadiens. Le format de l’ouvrage ne lui permet toutefois pas de pousser plus loin l’analyse sur ce sujet et plusieurs questions restent en suspens.
Le chercheur s’intéressant aux seigneurs britanniques peut certes se référer à la carte de Louise Dechêne publiée dans l’Atlas historique du Canada pour prendre connaissance de leur présence dans la vallée laurentienne à la fin du XVIIIe siècle, mais il doit tirer ses propres conclusions de l’analyse du document et ne peut étendre ses réflexions au XIXe siècle. Qui plus est, la carte ne tient pas compte de bon nombre de seigneuries sises à l’est de la province alors que plusieurs de celles-ci passent entre les mains de Britanniques à cette époque. Pour en savoir plus sur la question, il faut se rabattre sur les multiples études de cas sur le sujet. Celles-ci se divisent principalement en deux catégories : les biographies de seigneurs britanniques et les monographies de paroisses et de seigneuries. La publication de certains de ces ouvrages, comme celui de l’historien torontois George M. Wrong, remonte même au début du XXe siècle, preuve que le sujet intéresse les chercheurs depuis longtemps. Si plusieurs de ces études offrent un portrait détaillé des pratiques seigneuriales des Britanniques dans la vallée laurentienne, aucune ne donne une vue d’ensemble de la ...