CHAPITRE 1
Lâenfance (1938-1951)
Mes parents sont originaires de Saint-Augustin de Deux-Montagnes, village fondĂ© en 1855 qui sâest fusionnĂ© Ă Sainte-Scholastique en 1971, avant son changement de nom pour celui de Mirabel deux ans plus tard.
Mon grand-pĂšre maternel Ă©tait cultivateur Ă Saint-Augustin. Ma mĂšre, Georgette Duquette, nĂ©e en 1916, Ă©tait lâaĂźnĂ©e dâune famille de onze enfants. Mon grand-pĂšre paternel, quant Ă lui, Ă©tait boulanger et menuisier dans ce mĂȘme village. Mon pĂšre, Paul LâAllier (1909-1965), Ă©tait le plus jeune enfant de sa famille. Comme son pĂšre, il est devenu boulanger et il avait aussi du talent pour travailler le bois.
Mes parents avaient eu la chance de faire des Ă©tudes en frĂ©quentant une Ă©cole de rang, comme il y en avait dans plusieurs campagnes du QuĂ©bec au dĂ©but du xxe siĂšcle. Ils nâĂ©taient pas instruits au-delĂ de la moyenne des jeunes de leur temps. Mais, sâils nâĂ©taient pas instruits, ils avaient de lâĂ©ducation et vivaient « les valeurs » chrĂ©tiennes avec une certaine peur de lâenfer, plus que par conviction profonde, je pense.
Ă six ans, ma mĂšre, aĂźnĂ©e de la famille, avait frĂ©quentĂ© lâĂ©cole de rang « du Petit Chicot » Ă Saint-Augustin oĂč sont aussi allĂ©s ses dix frĂšres et sĆurs qui lâont suivie. Les Ă©coles de rang Ă©taient Ă deux ou trois niveaux dâenseignement et mixtes, bien Ă©videmment. Lâinstitutrice (parce que câĂ©taient des femmes qui y enseignaient) enseignait Ă un groupe pendant que les autres devaient apprendre aux enfants lâĂ©criture, le calcul et dâautres connaissances essentielles Ă la vie quotidienne. Les institutrices dâalors habitaient souvent dans une maison-Ă©cole. Elles Ă©taient engagĂ©es par des commissions scolaires aux ressources plus que limitĂ©es et elles travaillaient dans de pĂ©nibles conditions pour des salaires de misĂšre. Elles rĂ©ussissaient pourtant Ă transmettre Ă leurs Ă©lĂšves les connaissances de base du cours primaire et, surtout, la valeur fondamentale de lâĂ©ducation.
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Les LâAllier dâAmĂ©rique
LâancĂȘtre des LâAllier dâAmĂ©rique sâappelait Jean Lallier et Ă©tait originaire de Rivarennes, diocĂšse de Bourges dans le Berry. Son pĂšre se nommait Denys Lallier et sa mĂšre, Catherine Gaucher.
Ătabli en Nouvelle-France, Jean Lallier Ă©pouse Marguerite Paquin Ă Saint-Pierre de Deschambault le 5 octobre 1750. Il pratique le mĂ©tier de forgeron dans le village de Cap-SantĂ© (Portneuf). Il est dĂ©cĂ©dĂ© dans ce village en 1807, Ă lâĂąge dâenviron quatre-vingt-trois ans.
Les LâAllier se sont Ă©tablis dans plusieurs rĂ©gions du QuĂ©bec, dont celles de Saint-Pierre-les-Becquets et BĂ©cancour (Centre-du-QuĂ©bec), de MontrĂ©al et de Terrebonne oĂč ont vĂ©cu les ancĂȘtres de Jean-Paul LâAllier.
Notons quâau xve siĂšcle, un Michel de Lallier fut prĂ©vĂŽt des marchands de Paris, ce qui correspondait, Ă lâĂ©poque, Ă la fonction de maire de la Ville. Sa statue orne aujourdâhui la façade de lâhĂŽtel de ville de Paris.
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Ma mĂšre a fait ainsi sa 5e annĂ©e, mon pĂšre, sa 4e. Maman avait une belle calligraphie penchĂ©e, comme les femmes de sa gĂ©nĂ©ration, et elle Ă©crivait sans fautes. Papa, lui, faisait quelques fautes dâorthographe, toujours les mĂȘmes ; quand on le lui faisait remarquer, au fil de nos propres Ă©tudes, il continuait Ă Ă©crire dans son petit calepin de vente noir : « pin », au lieu de « pain », en nous disant « je me comprends ».
Maman devait aller Ă pied Ă son Ă©cole. Elle nous racontait tout simplement que, comme beaucoup dâautres enfants de cultivateurs, elle y allait pieds nus, les bottines Ă la main, Ă lâautomne et au printemps. Ce nâĂ©tait quâune fois rendue Ă lâĂ©cole quâelle les enfilait, Ă©vitant ainsi de les user pour quâelles puissent servir Ă ses sĆurs plus jeunes, le moment venu. Ce nâĂ©tait pas la pauvretĂ©, mais lâaustĂ©ritĂ© !
Au dĂ©but du xxe siĂšcle, lâĂ©conomie de la ferme Ă©tait essentiellement basĂ©e sur le troc, peu sur lâargent. Les grains cultivĂ©s Ă©taient apportĂ©s au moulin et le meunier en prĂ©levait une partie convenue pour se payer ; il revendait sa mouture lors des jours de marchĂ©, Ă Sainte-ThĂ©rĂšse. CâĂ©tait la mĂȘme chose pour le bois coupĂ© durant lâhiver par les cultivateurs sur leurs terres. Ils transportaient les billots dans de grands traĂźneaux tirĂ©s par deux chevaux afin de les vendre au moulin Ă scie ou de les faire dĂ©biter en planches, pour leurs propres besoins.
Un jour, jâai demandĂ© Ă mon grand-pĂšre combien il se faisait dâargent comme cultivateur dans une annĂ©e. Surpris de cette question, il me dit quâil ne vendait pas au village, mais plutĂŽt une fois par semaine et en saison sur la rue du MarchĂ©, Ă Sainte-ThĂ©rĂšse de Blainville, des lĂ©gumes, de la saucisse, des Ćufs frais, de la crĂšme et du beurre. CâĂ©tait normal, pour lâĂ©poque. Câest cet argent qui servait Ă acheter ce quâil ne pouvait pas Ă©changer ou produire. Ma grand-mĂšre fabriquait la plupart des vĂȘtements, et mon grand-pĂšre fabriquait les souliers de bĆuf. Il est mort dans sa centiĂšme annĂ©e, vieux, mais pas malade, lui avait dit le docteur.
Quant Ă mon pĂšre, il Ă©tait le plus jeune dâune famille de six enfants, quatre garçons et deux filles ; leur pĂšre, ZĂ©non, Ă©tait le boulanger du village. Ă cette Ă©poque, un seul mĂ©tier nâĂ©tait pas suffisant pour faire vivre sa famille et sĂ»rement pas celui de boulanger, car la plupart des familles faisaient elles-mĂȘmes leur pain Ă la maison. Comme il Ă©tait aussi habile de ses mains en menuiserie, il fabriquait des manches pour hache, des fenĂȘtres, des brouettes et dâautres objets en bois quâil vendait au village. Il avait la rĂ©putation dâĂȘtre un habile menuisier. Il a construit sa maison ainsi que celle de son fils, Albert, qui finissait ses Ă©tudes en mĂ©decine Ă Laval.
Jean-Paul, alors ùgé de deux ans, dans les bras de son pÚre au bord du Lac des Deux-Montagnes en 1940. (Collection privée)
Piastre par piastre, il a donc rĂ©ussi à « payer un cours classique » au sĂ©minaire de Sainte-ThĂ©rĂšse Ă ses deux aĂźnĂ©s, mes oncles, qui sont devenus mĂ©decins. Une des filles restait avec lui pour sâoccuper de la maison, car il Ă©tait veuf (mon pĂšre avait dix ans quand il a perdu sa mĂšre), lâautre, Ăliane, avait Ă©tudiĂ© Ă lâĂcole normale et Ă©tait institutrice-rĂ©sidente Ă lâĂ©cole de rang de Mirabel. Elle y enseignait, elle y habitait et sâoccupait de la chauffer. Papa Ă©tait le benjamin de la famille. Je ne sais pas sâil aurait aimĂ© faire des Ă©tudes comme ses deux frĂšres mĂ©decins. Il nâen a jamais parlĂ©. Jâai cependant, comme mes frĂšres je pense, perçu assez tĂŽt que sa fiertĂ© Ă©tait de nous donner ce quâil nâavait pas reçu.
AprÚs leur mariage en 1937, mon pÚre et ma mÚre se sont installés à Hudson, sur la rive droite de la riviÚre des Outaouais, dans le comté de Vaudreuil, un village qui comptait alors environ 1 200 habitants. Mon grand-pÚre lui avait acheté ou construit, je ne sais pas exactement, une boulangerie à Hudson ; ce qui explique que je sois né à Hudson, comme mon frÚre Claude.
Mes parents se sentaient Ă©trangers Ă ce milieu essentiellement anglophone, mais pas vraiment bilingue. Ceux qui parlaient les deux langues, par besoin, Ă©taient les Canadiens français. Mes parents ne connaissaient pas lâanglais ; ce nâĂ©tait pas leur « monde ». Ils ont donc vendu la boulangerie dâHudson, sont revenus Ă Saint-Augustin, papa travaillant pour son frĂšre Ă la boulangerie qui avait Ă©tĂ© celle de son pĂšre. Trois ans plus tard, ils achetaient lâune des deux boulangeries de Sainte-Scholastique, la boulangerie Pressault, et sây installĂšrent pour plus de vingt ans. Câest lĂ , pour lâessentiel, que je considĂšre avoir vĂ©cu mon enfance. Jây ai passĂ© ma jeunesse avec mes trois frĂšres, Claude, Pierre et François. Câest donc essentiellement Ă Sainte-Scholastique que je trouve mes racines.
Mon premier souvenir conscient, en dehors de ceux que nous rappellent les vieilles photographies et les histoires racontĂ©es par les parents et la famille, est trĂšs prĂ©cis. Câest le jour de la fin de la Seconde Guerre mondiale en mai 1945. Jâavais presque sept ans, je frĂ©quentais alors le collĂšge Sainte-Anne, dirigĂ© par les FrĂšres de lâinstruction chrĂ©tienne. Ă la sortie des classes, en fin dâavant-midi, les frĂšres nous dirent que la guerre est terminĂ©e. Ă sept ans, cela ne veut pas dire grand-chose. Les cloches sonnaient Ă toute volĂ©e Ă lâĂ©glise du village beaucoup plus longtemps que pour les messes et les cĂ©rĂ©monies des autres jours. Pendant ce temps, je rentrais Ă la maison pour le repas du midi. Jâallais profiter du congĂ© imprĂ©vu quâon venait de nous accorder pour le reste de la journĂ©e, afin prĂ©cisĂ©ment de cĂ©lĂ©brer la fin de la guerre.
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De Sainte-Scholastique Ă Mirabel
Avant de devenir un problĂšme pourri et probablement un des plus grands scandales de mauvaise administration politique [âŠ] Mirabel Ă©tait un magnifique projet dâavenir qui devait donner Ă la rĂ©gion de MontrĂ©al une impulsion considĂ©rable dans son dĂ©veloppement Ă©conomique et lui conserver son rang de mĂ©tropole canadienne. Mais avant dâĂȘtre un projet grandiose, câĂ©tait un beau et bon territoire agricole oĂč les cultivateurs et les fermiers, Ă quelques dizaines de kilomĂštres de MontrĂ©al, amorçaient la mutation dâune exploitation traditionnelle de fermage et dâĂ©levage Ă une exploitation moderne de cultures spĂ©cialisĂ©es.
Je suis de Mirabel, jây suis nĂ© et jây ai vĂ©cu jusquâĂ lâĂąge de lâuniversitĂ©. Mon pĂšre y Ă©tait boulanger et, avec lui, autant quâavec mes copains de village, jâai parcouru ce territoire, ces champs et ces Ă©r...