Le relais
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Le relais

mémoires inachevés

  1. 342 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Le relais

mémoires inachevés

À propos de ce livre

"Ce livre est essentiellement basé sur ma mémoire et mes souvenirs. Il n'est ni conçu ni écrit comme un livre d'histoire. Les situations décrites n'ont rien de l'effort d'archives, de recherche dans les journaux ou de dossiers analysés. Ce sont mes vies politiques.

Je veux en tĂ©moigner pour passer Le Relais Ă  ceux et Ă  celles qui partagent l'essentiel des mĂȘmes valeurs et qui voudraient, comme j'ai voulu le faire, Ă  la suite des Paul GĂ©rin-Lajoie, RenĂ© LĂ©vesque, Georges-Émile Lapalme, Jean Lesage et tous les artisans de la RĂ©volution tranquille, prendre le relais pour servir le QuĂ©bec. Il contient la somme de mes perceptions, de mes prĂ©jugĂ©s, de mes rĂȘves et de mes aspirations successives. Il reflĂšte les valeurs et les convictions, les motivations et les Ă©motions qui ont servi d'assise Ă  mon travail, Ă  mes choix, Ă  mes dĂ©cisions et Ă  mon action."

Jean-Paul L'Allier, 28 mars 2015

Ce livre rassemble les textes laissés par Jean-Paul L'Allier, que l'historien Gilles Gallichan a bonifiés avec des transcriptions d'entrevues et des témoignages.

On se souvient de Jean-Paul L'Allier comme le maire de QuĂ©bec qui, de 1989 Ă  2005, a embelli la ville, renouvelĂ© son urbanisme, dynamisĂ© sa culture et son rayonnement international. Mais Jean-Paul L'Allier (1938-2016) a aussi jetĂ© des bases de la coopĂ©ration internationale du QuĂ©bec dans les annĂ©es 1960. Élu dĂ©putĂ© de Deux-Montagnes Ă  l'AssemblĂ©e nationale en 1970, il a Ă©tĂ© ministre des Communications, de la Fonction publique et des Affaires culturelles Ă  une Ă©poque charniĂšre de l'histoire. En 1980, lors du rĂ©fĂ©rendum constitutionnel, il a pris position en faveur du "Oui". Ces mĂ©moires reprĂ©sentent donc un hĂ©ritage ; le tĂ©moignage posthume d'un acteur important de l'histoire du QuĂ©bec contemporain.

CHAPITRE 1
L’enfance (1938-1951)
Mes parents sont originaires de Saint-Augustin de Deux-Montagnes, village fondĂ© en 1855 qui s’est fusionnĂ© Ă  Sainte-Scholastique en 1971, avant son changement de nom pour celui de Mirabel deux ans plus tard.
Mon grand-pĂšre maternel Ă©tait cultivateur Ă  Saint-Augustin. Ma mĂšre, Georgette Duquette, nĂ©e en 19161, Ă©tait l’aĂźnĂ©e d’une famille de onze enfants. Mon grand-pĂšre paternel, quant Ă  lui, Ă©tait boulanger et menuisier dans ce mĂȘme village. Mon pĂšre, Paul L’Allier (1909-1965), Ă©tait le plus jeune enfant de sa famille. Comme son pĂšre, il est devenu boulanger et il avait aussi du talent pour travailler le bois.
Mes parents avaient eu la chance de faire des Ă©tudes en frĂ©quentant une Ă©cole de rang, comme il y en avait dans plusieurs campagnes du QuĂ©bec au dĂ©but du xxe siĂšcle. Ils n’étaient pas instruits au-delĂ  de la moyenne des jeunes de leur temps. Mais, s’ils n’étaient pas instruits, ils avaient de l’éducation et vivaient « les valeurs » chrĂ©tiennes avec une certaine peur de l’enfer, plus que par conviction profonde, je pense.
À six ans, ma mĂšre, aĂźnĂ©e de la famille, avait frĂ©quentĂ© l’école de rang « du Petit Chicot » Ă  Saint-Augustin oĂč sont aussi allĂ©s ses dix frĂšres et sƓurs qui l’ont suivie. Les Ă©coles de rang Ă©taient Ă  deux ou trois niveaux d’enseignement et mixtes, bien Ă©videmment. L’institutrice (parce que c’étaient des femmes qui y enseignaient) enseignait Ă  un groupe pendant que les autres devaient apprendre aux enfants l’écriture, le calcul et d’autres connaissances essentielles Ă  la vie quotidienne. Les institutrices d’alors habitaient souvent dans une maison-Ă©cole. Elles Ă©taient engagĂ©es par des commissions scolaires aux ressources plus que limitĂ©es et elles travaillaient dans de pĂ©nibles conditions pour des salaires de misĂšre. Elles rĂ©ussissaient pourtant Ă  transmettre Ă  leurs Ă©lĂšves les connaissances de base du cours primaire et, surtout, la valeur fondamentale de l’éducation.
* * *
Les L’Allier d’AmĂ©rique
L’ancĂȘtre des L’Allier d’AmĂ©rique s’appelait Jean Lallier et Ă©tait originaire de Rivarennes, diocĂšse de Bourges dans le Berry. Son pĂšre se nommait Denys Lallier et sa mĂšre, Catherine Gaucher.
Établi en Nouvelle-France, Jean Lallier Ă©pouse Marguerite Paquin Ă  Saint-Pierre de Deschambault le 5 octobre 1750. Il pratique le mĂ©tier de forgeron dans le village de Cap-SantĂ© (Portneuf). Il est dĂ©cĂ©dĂ© dans ce village en 1807, Ă  l’ñge d’environ quatre-vingt-trois ans.
Les L’Allier se sont Ă©tablis dans plusieurs rĂ©gions du QuĂ©bec, dont celles de Saint-Pierre-les-Becquets et BĂ©cancour (Centre-du-QuĂ©bec), de MontrĂ©al et de Terrebonne oĂč ont vĂ©cu les ancĂȘtres de Jean-Paul L’Allier.
Notons qu’au xve siĂšcle, un Michel de Lallier fut prĂ©vĂŽt des marchands de Paris, ce qui correspondait, Ă  l’époque, Ă  la fonction de maire de la Ville. Sa statue orne aujourd’hui la façade de l’hĂŽtel de ville de Paris.
* * *
Ma mĂšre a fait ainsi sa 5e annĂ©e, mon pĂšre, sa 4e. Maman avait une belle calligraphie penchĂ©e, comme les femmes de sa gĂ©nĂ©ration, et elle Ă©crivait sans fautes. Papa, lui, faisait quelques fautes d’orthographe, toujours les mĂȘmes ; quand on le lui faisait remarquer, au fil de nos propres Ă©tudes, il continuait Ă  Ă©crire dans son petit calepin de vente noir : « pin », au lieu de « pain », en nous disant « je me comprends ».
Maman devait aller Ă  pied Ă  son Ă©cole. Elle nous racontait tout simplement que, comme beaucoup d’autres enfants de cultivateurs, elle y allait pieds nus, les bottines Ă  la main, Ă  l’automne et au printemps. Ce n’était qu’une fois rendue Ă  l’école qu’elle les enfilait, Ă©vitant ainsi de les user pour qu’elles puissent servir Ă  ses sƓurs plus jeunes, le moment venu. Ce n’était pas la pauvretĂ©, mais l’austĂ©ritĂ© !
Au dĂ©but du xxe siĂšcle, l’économie de la ferme Ă©tait essentiellement basĂ©e sur le troc, peu sur l’argent. Les grains cultivĂ©s Ă©taient apportĂ©s au moulin et le meunier en prĂ©levait une partie convenue pour se payer ; il revendait sa mouture lors des jours de marchĂ©, Ă  Sainte-ThĂ©rĂšse. C’était la mĂȘme chose pour le bois coupĂ© durant l’hiver par les cultivateurs sur leurs terres. Ils transportaient les billots dans de grands traĂźneaux tirĂ©s par deux chevaux afin de les vendre au moulin Ă  scie ou de les faire dĂ©biter en planches, pour leurs propres besoins.
Un jour, j’ai demandĂ© Ă  mon grand-pĂšre combien il se faisait d’argent comme cultivateur dans une annĂ©e. Surpris de cette question, il me dit qu’il ne vendait pas au village, mais plutĂŽt une fois par semaine et en saison sur la rue du MarchĂ©, Ă  Sainte-ThĂ©rĂšse de Blainville, des lĂ©gumes, de la saucisse, des Ɠufs frais, de la crĂšme et du beurre. C’était normal, pour l’époque. C’est cet argent qui servait Ă  acheter ce qu’il ne pouvait pas Ă©changer ou produire. Ma grand-mĂšre fabriquait la plupart des vĂȘtements, et mon grand-pĂšre fabriquait les souliers de bƓuf. Il est mort dans sa centiĂšme annĂ©e, vieux, mais pas malade, lui avait dit le docteur.
Quant Ă  mon pĂšre, il Ă©tait le plus jeune d’une famille de six enfants, quatre garçons et deux filles ; leur pĂšre, ZĂ©non, Ă©tait le boulanger du village. À cette Ă©poque, un seul mĂ©tier n’était pas suffisant pour faire vivre sa famille et sĂ»rement pas celui de boulanger, car la plupart des familles faisaient elles-mĂȘmes leur pain Ă  la maison. Comme il Ă©tait aussi habile de ses mains en menuiserie, il fabriquait des manches pour hache, des fenĂȘtres, des brouettes et d’autres objets en bois qu’il vendait au village. Il avait la rĂ©putation d’ĂȘtre un habile menuisier. Il a construit sa maison ainsi que celle de son fils, Albert, qui finissait ses Ă©tudes en mĂ©decine Ă  Laval.
Jean-Paul, alors ùgé de deux ans, dans les bras de son pÚre au bord du Lac des Deux-Montagnes en 1940. (Collection privée)
Piastre par piastre, il a donc rĂ©ussi Ă  « payer un cours classique » au sĂ©minaire de Sainte-ThĂ©rĂšse Ă  ses deux aĂźnĂ©s, mes oncles, qui sont devenus mĂ©decins. Une des filles restait avec lui pour s’occuper de la maison, car il Ă©tait veuf (mon pĂšre avait dix ans quand il a perdu sa mĂšre), l’autre, Éliane, avait Ă©tudiĂ© Ă  l’École normale et Ă©tait institutrice-rĂ©sidente Ă  l’école de rang de Mirabel. Elle y enseignait, elle y habitait et s’occupait de la chauffer. Papa Ă©tait le benjamin de la famille. Je ne sais pas s’il aurait aimĂ© faire des Ă©tudes comme ses deux frĂšres mĂ©decins. Il n’en a jamais parlĂ©. J’ai cependant, comme mes frĂšres je pense, perçu assez tĂŽt que sa fiertĂ© Ă©tait de nous donner ce qu’il n’avait pas reçu.
AprÚs leur mariage en 1937, mon pÚre et ma mÚre se sont installés à Hudson, sur la rive droite de la riviÚre des Outaouais, dans le comté de Vaudreuil, un village qui comptait alors environ 1 200 habitants. Mon grand-pÚre lui avait acheté ou construit, je ne sais pas exactement, une boulangerie à Hudson ; ce qui explique que je sois né à Hudson, comme mon frÚre Claude.
Mes parents se sentaient Ă©trangers Ă  ce milieu essentiellement anglophone, mais pas vraiment bilingue. Ceux qui parlaient les deux langues, par besoin, Ă©taient les Canadiens français. Mes parents ne connaissaient pas l’anglais ; ce n’était pas leur « monde ». Ils ont donc vendu la boulangerie d’Hudson, sont revenus Ă  Saint-Augustin, papa travaillant pour son frĂšre Ă  la boulangerie qui avait Ă©tĂ© celle de son pĂšre. Trois ans plus tard, ils achetaient l’une des deux boulangeries de Sainte-Scholastique, la boulangerie Pressault, et s’y installĂšrent pour plus de vingt ans. C’est lĂ , pour l’essentiel, que je considĂšre avoir vĂ©cu mon enfance. J’y ai passĂ© ma jeunesse avec mes trois frĂšres, Claude, Pierre et François. C’est donc essentiellement Ă  Sainte-Scholastique que je trouve mes racines.
Mon premier souvenir conscient, en dehors de ceux que nous rappellent les vieilles photographies et les histoires racontĂ©es par les parents et la famille, est trĂšs prĂ©cis. C’est le jour de la fin de la Seconde Guerre mondiale en mai 19452. J’avais presque sept ans, je frĂ©quentais alors le collĂšge Sainte-Anne, dirigĂ© par les FrĂšres de l’instruction chrĂ©tienne3. À la sortie des classes, en fin d’avant-midi, les frĂšres nous dirent que la guerre est terminĂ©e. À sept ans, cela ne veut pas dire grand-chose. Les cloches sonnaient Ă  toute volĂ©e Ă  l’église du village beaucoup plus longtemps que pour les messes et les cĂ©rĂ©monies des autres jours. Pendant ce temps, je rentrais Ă  la maison pour le repas du midi. J’allais profiter du congĂ© imprĂ©vu qu’on venait de nous accorder pour le reste de la journĂ©e, afin prĂ©cisĂ©ment de cĂ©lĂ©brer la fin de la guerre.
* * *
De Sainte-Scholastique Ă  Mirabel
Avant de devenir un problĂšme pourri et probablement un des plus grands scandales de mauvaise administration politique [
] Mirabel Ă©tait un magnifique projet d’avenir qui devait donner Ă  la rĂ©gion de MontrĂ©al une impulsion considĂ©rable dans son dĂ©veloppement Ă©conomique et lui conserver son rang de mĂ©tropole canadienne. Mais avant d’ĂȘtre un projet grandiose, c’était un beau et bon territoire agricole oĂč les cultivateurs et les fermiers, Ă  quelques dizaines de kilomĂštres de MontrĂ©al, amorçaient la mutation d’une exploitation traditionnelle de fermage et d’élevage Ă  une exploitation moderne de cultures spĂ©cialisĂ©es.
Je suis de Mirabel, j’y suis nĂ© et j’y ai vĂ©cu jusqu’à l’ñge de l’universitĂ©. Mon pĂšre y Ă©tait boulanger et, avec lui, autant qu’avec mes copains de village, j’ai parcouru ce territoire, ces champs et ces Ă©r...

Table des matiĂšres

  1. Le Relais. Mémoires inachevé
  2. Préface
  3. Note préliminaire
  4. Avant-propos
  5. CHAPITRE 1 ‱ L’enfance (1938-1951)
  6. CHAPITRE 2 ‱ Le sĂ©minaire de Sainte-ThĂ©rĂšse(1952-1960)
  7. CHAPITRE 3 ‱ L’UniversitĂ© d’Ottawa (1960-1965)
  8. CHAPITRE 4 ‱ CoopĂ©ration internationale (1965-1966)
  9. CHAPITRE 5 ‱ La fonction publique (1966)
  10. CHAPITRE 6 ‱ Voyage de Charles de Gaulle (1967)
  11. CHAPITRE 7 ‱ L’Office franco-quĂ©bĂ©cois pour la jeunesse
  12. CHAPITRE 8 ‱ La politique active
  13. CHAPITRE 9 ‱ La crise d’Octobre 1970
  14. CHAPITRE 10 ‱ La bataille des communications (1970-1971)
  15. CHAPITRE 11 ‱ Le front commun de 1972
  16. CHAPITRE 12 ‱ Les Affaires culturelles (1975-1976)
  17. CHAPITRE 13 ‱ Lendemain d’élections (1976-1978)
  18. CHAPITRE 14 ‱ Le rĂ©fĂ©rendum de 1980
  19. CHAPITRE 15 ‱ Bruxelles (1981-1984)
  20. CHAPITRE 16 ‱ La politique municipale – L’élection de 1989
  21. CHAPITRE 17 ‱ La politique municipale 1993-2005
  22. CHAPITRE 18 ‱ La politique en hĂ©ritage
  23. CHAPITRE 19 ‱ TĂ©moignages
  24. Crédit

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