Trois essais sur l'insignifiance
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Trois essais sur l'insignifiance

suivis de Lettre Ă  la France

  1. 122 pages
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Trois essais sur l'insignifiance

suivis de Lettre Ă  la France

À propos de ce livre

« La culture, c'est de gagner en libertĂ© et de perdre en arbitraire. L'inculture, c'est de gagner en licence et en arbitraire. » Non seulement ces deux courtes phrases rĂ©sument l'objet de ces essais sur l'insignifiance, mais elles expriment aussi une prĂ©occupation constante dans l'oeuvre de Pierre Vadeboncoeur. MĂ©ditant sur l'Ă©tat de la culture en s'appuyant ici sur des oeuvres d'art et de littĂ©rature emblĂ©matiques, l'essayiste voit dans le culte de l'immĂ©diatetĂ© une manifestation Ă©clatante de l'inculture. En rupture avec l'hĂ©ritage europĂ©en, le « nouvel homme » amĂ©ricain est collĂ© au rĂ©el, obsĂ©dĂ© par son bien-ĂȘtre, impatient de convertir la moindre angoisse ou injustice en cause militante. Le QuĂ©bec n'est pas Ă  l'abri du dĂ©cervelage de la culture de masse, comme en tĂ©moigne la Lettre Ă  la France. Parus au dĂ©but des annĂ©es 1980, ces essais sont une contribution importante aux diagnostics de crise de la culture qui se multiplient Ă  l'Ă©poque. Ils prĂ©figurent Ă©galement l'oeuvre tardive de Pierre Vadeboncoeur, oĂč affleure une inquiĂ©tude pour « l'humanitĂ© improvisĂ©e ».

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Informations

Année
2018
ISBN de l'eBook
9782764645567
1
La parabole du néant
Il y a un dĂ©bat jamais conclu touchant l’effet de la culture. Le problĂšme se pose Ă  peu prĂšs comme ceci : pouvons-nous nous trouver dans une relation parfaitement lĂ©gitime avec elle ? Peut-elle ne pas amoindrir ou ruiner notre authenticitĂ© premiĂšre ? Loin de nuire Ă  celle-ci, confĂšre-t-elle au contraire Ă  l’homme des moyens additionnels de dĂ©gager sa vĂ©ritĂ© ? Ceci ne sera pas tout Ă  fait le sujet de cet essai, mais c’en est le commencement.
C’est un dĂ©bat qui se dĂ©roule assez indirectement, assez peu franchement dirais-je mĂȘme. La culture est suspecte comme une addition. De toute façon, quand la directe nature passe outre Ă  une idĂ©e de la culture, ce qui est fort frĂ©quent, alors on a l’impression que c’est une vĂ©ritĂ© libĂ©rĂ©e qui passe devant

Ce problĂšme n’est pas clair. TantĂŽt l’on prend le parti de la culture, tantĂŽt celui de la nature, selon qu’on envisage les malheurs que fait l’une ou l’autre ; mais on choisit entre elles pour des raisons confuses – et mĂȘme sans raison aucune, autrement dit suivant l’inclination ou bien le prĂ©jugĂ© qu’on a. Les QuĂ©bĂ©cois ont dĂ©pouillĂ© en vingt ans le principal de leur culture : croyances, mƓurs, rites, imaginaire, prĂ©fĂ©rences ancestrales ; bouleversĂ© leur organisation sociale, famille, Ă©cole, paroisse, Ă©conomie de gagne-petit ; rĂ©pudiĂ© leurs maĂźtres traditionnels, leurs conseillers sĂ©culaires. Quand le mouvement de vĂ©ritĂ© se fait vers la nature, contre la culture, ce n’en est pas moins un mouvement de vĂ©ritĂ©. On le ressent d’ailleurs ainsi. Il Ă©tait Ă©vident que par certains cĂŽtĂ©s celui-lĂ  nous libĂ©rait. Mais culture, nature, on ne peut vraiment juger cela qu’au terme d’une expĂ©rience, donc aprĂšs coup, quand tout vieillit et tombe – quand de nouveau il faut fuir !
Aujourd’hui, par exemple, en divers endroits du monde, c’est avec effroi qu’on commence Ă  mesurer les effets de la ruine de la culture, ruine je ne dis pas moderne mais toute contemporaine. Je ne me pose pas la question de savoir si la culture est un ajout plus ou moins artificiel et qui ferait que l’homme, additionnĂ© de culture, deviendrait faux en quelque sorte : j’éprouve une Ă©norme faim de culture, de quelque chose de radicalement Ă©loignĂ© de ce qu’est devenu le comportement d’une humanitĂ© s’écartant sans cesse de tout enseignement qui l’obligerait en l’exaltant, et se rapprochant toujours de ce qui ne requiert aucun enseignement pour ĂȘtre poursuivi. Mais j’espĂšre montrer que cette faim correspond Ă  une nĂ©cessitĂ© essentielle et que par consĂ©quent la culture gagne d’emblĂ©e le procĂšs qu’on veut lui faire.
C’est en lisant The Postman Always Rings Twice, de Cain, que j’ai vraiment entrevu l’extrĂ©mitĂ© oĂč conduit la liquidation de la culture. La situation n’est plus la mĂȘme qu’il y a seulement trente ou quarante ans, alors que la pensĂ©e restait malgrĂ© tout tributaire d’une idĂ©e capitale d’exigence et oĂč les contestations rĂ©ciproques se faisaient surtout entre gens proposant respectivement des philosophies du dĂ©passement, fĂ»t-ce malgrĂ© l’absurde. Il y avait encore, dans les sociĂ©tĂ©s, un esprit tout disposĂ© Ă  recevoir de grands messages. On est maintenant loin de ce temps-lĂ . Mais ce n’est pas Ă  la façon dont on Ă©tait, hier, Ă©loignĂ© de ce qui avait prĂ©cĂ©dĂ© ; ce n’est plus selon les lois d’une dialectique ancienne dans laquelle une pensĂ©e rĂ©pondait Ă  une autre pensĂ©e en s’y opposant, certes, mais en continuant la philosophie elle-mĂȘme. Peu importe ici ce que ces produits valaient. Voici ce qui est nouveau : l’inculture, dans la sociĂ©tĂ©, a fait des progrĂšs stupĂ©fiants. Il y a moins d’antĂ©cĂ©dents philosophiques et parallĂšlement moins d’expectatives philosophiques que jamais, sauf, dans un Ă©tat d’incohĂ©rence, chez une fraction de la jeunesse. Dans un pays comme le QuĂ©bec, par exemple, la religion, qui faisait jadis dans le peuple un fond philosophique considĂ©rable, est en grande partie disparue et n’a pas Ă©tĂ© remplacĂ©e. La plus Ă©trange simplification est survenue dans un laps de quelques dizaines d’annĂ©es, ici comme ailleurs ; dans les masses, la connaissance de la culture et par consĂ©quent la culture ont largement Ă©tĂ© Ă©liminĂ©es. Pour une vaste partie de la population et pour une fraction encore plus grande de la jeunesse, l’humanitĂ© pensante a Ă  peine cinq ans, si elle les a. Les sources, pour elles, ne sont-elles pas la tĂ©lĂ©vision, la publicitĂ©, la pensĂ©e du commerce, la derniĂšre rage, et c’est Ă  peu prĂšs tout ? Les personnages de Cain, dans le roman citĂ©*, Ă©crit annonciateur datĂ© de 1934, produit de l’AmĂ©rique, sont tout entiers dans leur actualitĂ© immĂ©diate, dans la jouissance, dans le meurtre, dans le vol, dans la pensĂ©e de tout cela et dans celle de l’argent aussi ; coupĂ©s des lettres, privĂ©s du Livre, bien entendu, mais Ă©trangers aussi Ă  toute intelligence ancestrale des choses, Ă  tout hĂ©ritage spirituel jadis transmis par la famille, l’école ou l’Église ; nouveaux barbares, damnĂ©s de l’ignorance, non pas l’ignorance populaire de jadis, qui n’en Ă©tait pas une puisque le peuple Ă©tait enseignĂ©, mais une ignorance comme il ne s’en Ă©tait gĂ©nĂ©ralement pas trouvĂ© encore dans l’histoire, dans une histoire depuis toujours Ă©clairĂ©e par la sagesse et par les cultes. HĂ©las ! le petit monde de dĂ©mence et de convoitise qui fait l’univers de ce roman prĂ©figure la dĂ©cadence actuelle et ne connaĂźt pas une seule pensĂ©e !
Comprend-on bien la nature de ce mal ? C’est la question de la culture qui se pose dans cette Ɠuvre. L’auteur ne distinguait peut-ĂȘtre pas lui-mĂȘme la portĂ©e de celle-ci, car il est possible en effet qu’il l’ait Ă©crite prophĂ©tiquement, c’est-Ă -dire Ă  l’occasion d’une lecture spontanĂ©e et inconsciemment divinatoire d’un cas particulier, d’un cas confiĂ© pour lors et comme indirectement Ă  un artiste, lequel n’y verrait quant Ă  lui que matiĂšre d’art. Ce roman ne pouvait guĂšre alors voir le jour qu’aux États-Unis, pays en avance par son Ă©tat de conscience sur ce qui viendrait et se rĂ©pandrait partout, en bonne partie sous l’influence de l’AmĂ©rique au demeurant. Choisir le sujet d’un couple assassin et de tout un entourage qui comme lui prĂ©senterait une conscience absolument vide d’élĂ©ments moraux mĂȘme hĂ©ritĂ©s du milieu social ou tenant Ă  des sentiments innĂ©s de l’individu, de sorte qu’aucun des personnages n’aurait en somme un comportement qu’on pĂ»t qualifier d’humain, ou de politique, ou de religieux, il me semble que cette prouesse aurait Ă©tĂ© difficilement concevable en Europe. L’AmĂ©rique devait certainement s’exprimer jusqu’à un certain point, en Cain, par ce choix, par ce traitement. Faits bruts et consciences brutes. MĂȘme chez Stendhal, on ne voit pas cela : dans Le Rouge et le Noir, par exemple, une femme, au moins, y reprĂ©sente la facultĂ© d’aimer. Il paraĂźt que l’Ɠuvre de Cain a agi sur Camus, mais dans ce cas avec quel retentissement, justement, sur une culture ! Chez Cain, apparemment, rien. Le sujet est assumĂ© entiĂšrement comme il est, glacialement, par l’auteur, d’ailleurs Ă  l’exemple de ses personnages. L’écrivain fait une sorte de policier. Peut-ĂȘtre, je ne sais, croit-il effectivement Ă©crire un policier, ce qui serait sans consĂ©quence. Or cette histoire traverse dans la littĂ©rature. Un Ă©vĂ©nement rĂ©vĂ©lateur et d’une Ă©tonnante signification s’est donc produit. Quelque chose s’est soudain manifestĂ© dans cette Ɠuvre en principe perdue parmi d’autres. Camus, dit-on, en a Ă©tĂ© frappĂ© ; c’est donc qu’une rĂ©alitĂ© nouvelle, incroyable pour l’hĂ©ritier d’une culture millĂ©naire, mais une rĂ©alitĂ© prĂ©sente dans ce livre, laissait entrevoir, ne serait-ce que fugitivement, un temps oĂč des masses d’humains, façonnĂ©s Ă  l’amĂ©ricaine et selon l’indiffĂ©rence capitaliste (et maintenant socialiste) pour les valeurs, n’escompteraient plus rien de l’esprit. On donnerait entre autres un nom Ă  ces populations, sans voir autre chose dans ce nom que sa signification Ă©conomique et simple : ces foules, on les appellerait les consommateurs, en vĂ©ritĂ© une nouvelle race apparue, aussi originale culturellement parlant que tel ou tel type morphologique d’humanitĂ© l’avait Ă©tĂ© physiquement Ă  certains Ăąges gĂ©ologiques. Race inouĂŻe, sans exemple. Il y aurait toute une sociĂ©tĂ© perdue, dĂ©shĂ©ritĂ©e. Les personnages du roman de Cain, tous, sans exception, sont spirituellement stupides. TrĂšs intelligents pour la plupart, par ailleurs. Leur culture, par quelque cĂŽtĂ© qu’on la considĂšre, est nulle, et ils n’offrent mĂȘme pas le reflet, le reste, le rĂ©sidu d’une culture qui aurait jadis existĂ©, sinon en eux, du moins dans leur ascendance ou dans leur civilisation. Leur nature elle-mĂȘme, qui pourrait comporter des sentiments susceptibles de tenir lieu d’une culture (bontĂ©, remords, pitiĂ©, sensibilitĂ© imprĂ©visible et variable), exclut tout cela, de sorte que personne ne fait sur ses actes ou sur ses intentions le retour de la moindre rĂ©flexion. En outre, pas de frĂšre, pas de sƓur, pas de pĂšre, pas de mĂšre, pas d’enfant ; il n’y a personne auprĂšs d’eux qui tout Ă  coup ferait luire le moindrement une idĂ©e dans une conscience

RĂ©sumons l’Ɠuvre en quelques lignes pour l’intelligence du prĂ©sent essai. Ce roman, qui met en scĂšne deux amants et un mari visqueux, imbĂ©cile et bonasse, est le rĂ©cit de deux complots successifs de la part de ceux-lĂ  pour assassiner celui-ci, puis du meurtre, du procĂšs et d’un dĂ©nouement. Pour chaque personnage, il s’agit seulement d’avoir ce qu’il veut, comprenez-vous ? L’homme engagĂ©, qui est l’amant, veut la femme de ce mari, qui est le patron ; celle-ci veut l’homme engagĂ© ; le patron, qui est un crĂ©tin ridicule, ne veut rien, mais les deux premiers veulent sa mort ; le procureur veut la tĂȘte des assassins, l’avocat de la dĂ©fense veut leur argent ; des reprĂ©sentants des assurances ne veulent rien payer ; l’homme Ă  tout faire de l’avocat veut aprĂšs coup faire chanter l’homme engagĂ© et la femme, grĂące Ă  un document encore compromettant, de maniĂšre Ă  prendre tout leur bien et mĂȘme un peu plus ; tout le monde Ă  peu prĂšs veut tromper tout le monde, Ă  n’importe quel prix.
Camus, comme artiste, doit avoir Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© par le regard absolument direct de Cain, exactement le mĂȘme que celui des personnages, ni l’un ni l’autre n’étant inflĂ©chi par quelque polarisation spirituelle. C’était un regard purement violent, matter of fact, invraisemblable pour l’Europe d’il y a quarante ou cinquante ans, surprenant, pourtant seul capable de rajeunir l’attention en la fixant durement sur des rĂ©alitĂ©s inĂ©dites dans lesquelles n’entrait prĂ©cisĂ©ment aucune part de culture – c’était un regard donc idoine. Un Ă©crivain europĂ©en aurait peut-ĂȘtre observĂ© le phĂ©nomĂšne d’inculture, comme je le fais ici, ou il l’aurait interprĂ©tĂ©, par culture, comme Camus, l’affectant dĂšs lors d’un signe exactement contraire Ă  son signe d’origine ; jamais le coup d’Ɠil qu’il aurait portĂ© n’eĂ»t fait un avec le spectacle et n’eĂ»t Ă©tĂ© observable au mĂȘme titre que lui et du mĂȘme angle. Il faut prendre les choses oĂč elles originent, l’art nĂšgre par exemple en Afrique et jadis, ou le flamenco en Espagne. La barbarie amĂ©ricaine, comme n’importe quel fait authentique, ne connaĂźt pas de traducteur, elle ne connaĂźt que des acteurs. De mĂȘme, pour annoncer une modernitĂ©, il faut ĂȘtre de cette modernitĂ©. Pour dire la non-rĂ©flexion, il ne faut pas avoir de rĂ©flexion. Les EuropĂ©ens pouvaient bien ĂȘtre surpris et fascinĂ©s ! Toute chose qui a quittĂ© l’état de fait risque de moins intĂ©resser. Or ils constataient que l’AmĂ©rique Ă©tait le fait mĂȘme. Le drame (ou plutĂŽt la comĂ©die ?) racontĂ© par Cain n’excĂ©dait pas ce factuel amĂ©ricain. Cain traitait ses personnages comme ses personnages traitaient la vie. Brutalement. Il y avait identitĂ©. Son livre allait directement Ă  eux comme ils allaient directement Ă  l’objet de leur dĂ©sir. Il faisait par eux le geste amĂ©ricain, plus gĂ©nĂ©ralement le geste d’une certaine modernitĂ©, un geste matĂ©riel. Il le reproduisait lui-mĂȘme, pour son compte, en racontant, sans plus, leur concupiscence radicale. Il ne mettait pas de sens entre l’auteur et eux, comme ceux-ci n’en mettaient aucunement entre eux-mĂȘmes et ce qu’ils cherchaient Ă  prendre. Cain narrait, strictement.
Je me figure que Camus dut ĂȘtre sĂ©duit par un Ă©chantillon d’univers dans lequel ne s’insinuait aucune explication, fragment de monde qui Ă©tait un pur fait. La pensĂ©e de l’absurde ne saurait ĂȘtre mieux encouragĂ©e. Un pareil livre fait apparaĂźtre une absence de philosophie, qui semble montrer qu’il n’y a pas de philosophie. Ce morceau d’existence est en outre une piĂšce Ă  conviction. Entre les mains d’un dĂ©sespĂ©rĂ© de la mĂ©taphysique, polĂ©miste tenant Ă  son idĂ©e comme presque tous les penseurs d’Occident, cette piĂšce Ă  conviction qu’est l’univers sans Ăąme de Cain confirme Camus dans la justesse de sa pensĂ©e. Vous voyez bien, doit-il se dire. Que l’univers puisse produire une sociĂ©tĂ© comme celle de Frank, Cora et les autres, c’est en soi une absurditĂ©, donc la rĂ©alisation objective de l’idĂ©e camusienne.
De l’absurde, cette petite sociĂ©tĂ© romanesque horrible porte tĂ©moignage et elle fait entendre une accusation qui ne soulĂšve pas le moindre Ă©cho d’un infini. L’énigme est lĂ , rĂ©solue par son propre silence. Le manque de rĂ©ponse y est absence de rĂ©ponse. Un Camus tient lĂ  la rĂ©alitĂ© en mĂȘme temps que la figure de ce qu’il pense. Qu’il puisse y avoir au monde ne serait-ce qu’un Ăźlot de mal oĂč l’on soit privĂ© de toute lueur d’espoir, cela porte accusation irrĂ©missiblement.
Chez Camus, nĂ©anmoins, l’interrogation Ă©tait si profonde, si grave, que je crois qu’elle en Ă©tait ambiguĂ«, en ceci que sa nĂ©gation du sens de l’ĂȘtre Ă©tait comme une accusation, justement, par consĂ©quent comme un appel, car on n’accuse pas un mur, on accuse ce qu’il peut y avoir derriĂšre le mur. Le fait d’obtenir, comme dans ce roman, une certaine confirmation de sa propre pensĂ©e sur l’absurditĂ© du monde avivait l’accusation qu’il lançait contre celui-ci. Cela veut dire secondairement qu’il pouvait en ressentir je ne sais quelle secrĂšte joie de penser que cette accusation, peut-ĂȘtre, ne fĂ»t pas fondĂ©e. Il y a de l’amour dans certaines haines, l’homme sait cela depuis longtemps. Il y avait tristesse : la tristesse est un commencement de joie. Camus dĂ©sirait-il au fond de lui-mĂȘme ruminer, remuer ses raisons de croire que l’univers n’eĂ»t aucun sens ? Il pouvait ainsi attiser son sentiment contre lui, ce qui Ă©tait rallumer son sentiment pour lui. Ces choses-lĂ  sont bien cachĂ©es. Elles sont doubles. Elles sont croisĂ©es. La dĂ©sespĂ©rance de Camus est Ă  mon avis un peu de l’espĂ©rance. Sa nĂ©gation, un peu une affirmation. L’espoir de Sartre, existence, libertĂ©, est au contraire pour moitiĂ© et davantage un dĂ©sespoir. La logique voudrait, pour chacun d’eux, qu’ils cessent d’écrire ; l’un pour attendre et dĂ©sirer, l’autre pour se tuer. Le pessimiste attendrait, l’optimiste se suiciderait. Or ils ne font ni l’un ni l’autre. Ils Ă©crivent. Cela ne peut ĂȘtre que significatif. Rien Ă  voir cependant avec monsieur Cain. Camus et Sartre sont des reprĂ©sentants de la culture. C’est l’Europe.
Nous voilĂ  donc entre EuropĂ©ens. On a beau s’étonner de l’AmĂ©rique, comme Camus, je suppose, devant Cain, ou comme Simone de Beauvoir excitĂ©e par les États-Unis dans le voyage qu’elle nous raconte, on ne se change pas. Justement, le coup d’Ɠil europĂ©en, que fait-il voir ? Je m’en tiens ici au sujet de mon interrogation initiale sur la valeur de la culture. En Europe, il s’agissait de la conscience, mĂȘme chez des intellectuels qui prĂ©paraient inconsciemment depuis des gĂ©nĂ©rations quelque nihilisme final. Le dĂ©bat se poursuivait, Ă  un certain niveau faut-il dire. Mais l’AmĂ©rique Ă©tait bien autre chose.
Quand Lottman, dans La Rive gauche **, constate que Paris n’est plus la capitale intellectuelle du monde et que les Ă©crivains-oracles se sont Ă©teints et l’influence du Quartier latin avec eux, sur quoi donc met-il le doigt ? Sur une chose redoutable, je crois, mais il n’en parle pas. Au moment oĂč la France est tombĂ©e avec fracas pour ne plus retrouver son rang qui avait Ă©tĂ© le premier parmi les peuples, une autre chute, plus ou moins distincte de la premiĂšre, s’est produite dans le monde, silencieusement, celle de la culture. (Il ne s’agit pas d’une relation de cause Ă  effet ; je parle de deux phĂ©nomĂšnes contemporains, mais curieusement concomitants Ă  vrai dire.) Il ne suffit pas d’écrire que Paris a cessĂ© d’ĂȘtre la capitale du monde. Ce qu’il faut dire, c’est qu’il n’y a plus eu de capitale du monde et singuliĂšrement plus de centre philosophique, artistique et littĂ©raire universel, oĂč que ce fĂ»t. Rien n’a succĂ©dĂ© au Quartier latin, que ce soit aux États-Unis ou ailleurs. Lottman, du reste, remarque que, Ă  cause de la bombe atomique, ce sont les scientifiques que l’univers s’est mis Ă  Ă©couter. Si la France a vu tomber l’avantage extrĂȘme dont elle jouissait, on peut donc se demander en effet si l’accident dont il s’agit ne tient pas plutĂŽt au fait, bien plus gĂ©nĂ©ral, que c’est la culture elle-mĂȘme qui a perdu son crĂ©dit dans le monde, y compris en France, y compris en Europe, sur lesquelles ont dĂ©ferlĂ© des courants venus d’ailleurs qui ont relativement tout abaissĂ©, en particulier le renom de la culture et l’importance reconnue aux pensĂ©es. Je ne tenterai pas d’énumĂ©rer les causes d’un tel phĂ©nomĂšne. Mais je vois bien que quelque chose d’aussi divers qu’incommensurable, dans l’univers, tue ce qu’on peut appeler d’un autre nom : le regard portĂ© sur le bonheur de l’ñme, le dĂ©sir qui s’ensuit. Huxley, autre Ă©crivain des annĂ©es trente, annonçait aussi que la culture deviendrait quelque chose d’étranger et qu’il n’en serait mĂȘme plus question.
Les affrontements entre spiritualistes et matĂ©rialistes, au xixe siĂšcle, Ă©taient encore, essentiellement, des tournois se dĂ©roulant dans le champ de la culture. On ne s’évadait pas de cette derniĂšre, Ă  cette Ă©poque. On se fĂ»t complĂštement discrĂ©ditĂ© Ă  le faire. La sociĂ©tĂ© ne l’avait pas dĂ©sertĂ©e ...

Table des matiĂšres

  1. Page couverture
  2. Les Éditions du BorĂ©al
  3. Faux-titre
  4. Du mĂȘme auteur
  5. Titre
  6. Crédits
  7. Dédicace
  8. Exergue
  9. Trois essais sur l'insignifiance
  10. 1- La parabole du néant
  11. 2- Le panthéon de porcelaine
  12. 3- Les coups de feu de l’arbitraire
  13. Lettre Ă  la France
  14. Crédits et remerciements
  15. Fin
  16. QuatriĂšme de couverture

Foire aux questions

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