
- 122 pages
- French
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Ă propos de ce livre
« La culture, c'est de gagner en libertĂ© et de perdre en arbitraire. L'inculture, c'est de gagner en licence et en arbitraire. » Non seulement ces deux courtes phrases rĂ©sument l'objet de ces essais sur l'insignifiance, mais elles expriment aussi une prĂ©occupation constante dans l'oeuvre de Pierre Vadeboncoeur. MĂ©ditant sur l'Ă©tat de la culture en s'appuyant ici sur des oeuvres d'art et de littĂ©rature emblĂ©matiques, l'essayiste voit dans le culte de l'immĂ©diatetĂ© une manifestation Ă©clatante de l'inculture. En rupture avec l'hĂ©ritage europĂ©en, le « nouvel homme » amĂ©ricain est collĂ© au rĂ©el, obsĂ©dĂ© par son bien-ĂȘtre, impatient de convertir la moindre angoisse ou injustice en cause militante. Le QuĂ©bec n'est pas Ă l'abri du dĂ©cervelage de la culture de masse, comme en tĂ©moigne la Lettre Ă la France. Parus au dĂ©but des annĂ©es 1980, ces essais sont une contribution importante aux diagnostics de crise de la culture qui se multiplient Ă l'Ă©poque. Ils prĂ©figurent Ă©galement l'oeuvre tardive de Pierre Vadeboncoeur, oĂč affleure une inquiĂ©tude pour « l'humanitĂ© improvisĂ©e ».
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Informations
1
La parabole du néant
Il y a un dĂ©bat jamais conclu touchant lâeffet de la culture. Le problĂšme se pose Ă peu prĂšs comme ceci : pouvons-nous nous trouver dans une relation parfaitement lĂ©gitime avec elle ? Peut-elle ne pas amoindrir ou ruiner notre authenticitĂ© premiĂšre ? Loin de nuire Ă celle-ci, confĂšre-t-elle au contraire Ă lâhomme des moyens additionnels de dĂ©gager sa vĂ©ritĂ© ? Ceci ne sera pas tout Ă fait le sujet de cet essai, mais câen est le commencement.
Câest un dĂ©bat qui se dĂ©roule assez indirectement, assez peu franchement dirais-je mĂȘme. La culture est suspecte comme une addition. De toute façon, quand la directe nature passe outre Ă une idĂ©e de la culture, ce qui est fort frĂ©quent, alors on a lâimpression que câest une vĂ©ritĂ© libĂ©rĂ©e qui passe devantâŠ
Ce problĂšme nâest pas clair. TantĂŽt lâon prend le parti de la culture, tantĂŽt celui de la nature, selon quâon envisage les malheurs que fait lâune ou lâautre ; mais on choisit entre elles pour des raisons confuses â et mĂȘme sans raison aucune, autrement dit suivant lâinclination ou bien le prĂ©jugĂ© quâon a. Les QuĂ©bĂ©cois ont dĂ©pouillĂ© en vingt ans le principal de leur culture : croyances, mĆurs, rites, imaginaire, prĂ©fĂ©rences ancestrales ; bouleversĂ© leur organisation sociale, famille, Ă©cole, paroisse, Ă©conomie de gagne-petit ; rĂ©pudiĂ© leurs maĂźtres traditionnels, leurs conseillers sĂ©culaires. Quand le mouvement de vĂ©ritĂ© se fait vers la nature, contre la culture, ce nâen est pas moins un mouvement de vĂ©ritĂ©. On le ressent dâailleurs ainsi. Il Ă©tait Ă©vident que par certains cĂŽtĂ©s celui-lĂ nous libĂ©rait. Mais culture, nature, on ne peut vraiment juger cela quâau terme dâune expĂ©rience, donc aprĂšs coup, quand tout vieillit et tombe â quand de nouveau il faut fuir !
Aujourdâhui, par exemple, en divers endroits du monde, câest avec effroi quâon commence Ă mesurer les effets de la ruine de la culture, ruine je ne dis pas moderne mais toute contemporaine. Je ne me pose pas la question de savoir si la culture est un ajout plus ou moins artificiel et qui ferait que lâhomme, additionnĂ© de culture, deviendrait faux en quelque sorte : jâĂ©prouve une Ă©norme faim de culture, de quelque chose de radicalement Ă©loignĂ© de ce quâest devenu le comportement dâune humanitĂ© sâĂ©cartant sans cesse de tout enseignement qui lâobligerait en lâexaltant, et se rapprochant toujours de ce qui ne requiert aucun enseignement pour ĂȘtre poursuivi. Mais jâespĂšre montrer que cette faim correspond Ă une nĂ©cessitĂ© essentielle et que par consĂ©quent la culture gagne dâemblĂ©e le procĂšs quâon veut lui faire.
Câest en lisant The Postman Always Rings Twice, de Cain, que jâai vraiment entrevu lâextrĂ©mitĂ© oĂč conduit la liquidation de la culture. La situation nâest plus la mĂȘme quâil y a seulement trente ou quarante ans, alors que la pensĂ©e restait malgrĂ© tout tributaire dâune idĂ©e capitale dâexigence et oĂč les contestations rĂ©ciproques se faisaient surtout entre gens proposant respectivement des philosophies du dĂ©passement, fĂ»t-ce malgrĂ© lâabsurde. Il y avait encore, dans les sociĂ©tĂ©s, un esprit tout disposĂ© Ă recevoir de grands messages. On est maintenant loin de ce temps-lĂ . Mais ce nâest pas Ă la façon dont on Ă©tait, hier, Ă©loignĂ© de ce qui avait prĂ©cĂ©dĂ© ; ce nâest plus selon les lois dâune dialectique ancienne dans laquelle une pensĂ©e rĂ©pondait Ă une autre pensĂ©e en sây opposant, certes, mais en continuant la philosophie elle-mĂȘme. Peu importe ici ce que ces produits valaient. Voici ce qui est nouveau : lâinculture, dans la sociĂ©tĂ©, a fait des progrĂšs stupĂ©fiants. Il y a moins dâantĂ©cĂ©dents philosophiques et parallĂšlement moins dâexpectatives philosophiques que jamais, sauf, dans un Ă©tat dâincohĂ©rence, chez une fraction de la jeunesse. Dans un pays comme le QuĂ©bec, par exemple, la religion, qui faisait jadis dans le peuple un fond philosophique considĂ©rable, est en grande partie disparue et nâa pas Ă©tĂ© remplacĂ©e. La plus Ă©trange simplification est survenue dans un laps de quelques dizaines dâannĂ©es, ici comme ailleurs ; dans les masses, la connaissance de la culture et par consĂ©quent la culture ont largement Ă©tĂ© Ă©liminĂ©es. Pour une vaste partie de la population et pour une fraction encore plus grande de la jeunesse, lâhumanitĂ© pensante a Ă peine cinq ans, si elle les a. Les sources, pour elles, ne sont-elles pas la tĂ©lĂ©vision, la publicitĂ©, la pensĂ©e du commerce, la derniĂšre rage, et câest Ă peu prĂšs tout ? Les personnages de Cain, dans le roman citĂ©*, Ă©crit annonciateur datĂ© de 1934, produit de lâAmĂ©rique, sont tout entiers dans leur actualitĂ© immĂ©diate, dans la jouissance, dans le meurtre, dans le vol, dans la pensĂ©e de tout cela et dans celle de lâargent aussi ; coupĂ©s des lettres, privĂ©s du Livre, bien entendu, mais Ă©trangers aussi Ă toute intelligence ancestrale des choses, Ă tout hĂ©ritage spirituel jadis transmis par la famille, lâĂ©cole ou lâĂglise ; nouveaux barbares, damnĂ©s de lâignorance, non pas lâignorance populaire de jadis, qui nâen Ă©tait pas une puisque le peuple Ă©tait enseignĂ©, mais une ignorance comme il ne sâen Ă©tait gĂ©nĂ©ralement pas trouvĂ© encore dans lâhistoire, dans une histoire depuis toujours Ă©clairĂ©e par la sagesse et par les cultes. HĂ©las ! le petit monde de dĂ©mence et de convoitise qui fait lâunivers de ce roman prĂ©figure la dĂ©cadence actuelle et ne connaĂźt pas une seule pensĂ©e !
Comprend-on bien la nature de ce mal ? Câest la question de la culture qui se pose dans cette Ćuvre. Lâauteur ne distinguait peut-ĂȘtre pas lui-mĂȘme la portĂ©e de celle-ci, car il est possible en effet quâil lâait Ă©crite prophĂ©tiquement, câest-Ă -dire Ă lâoccasion dâune lecture spontanĂ©e et inconsciemment divinatoire dâun cas particulier, dâun cas confiĂ© pour lors et comme indirectement Ă un artiste, lequel nây verrait quant Ă lui que matiĂšre dâart. Ce roman ne pouvait guĂšre alors voir le jour quâaux Ătats-Unis, pays en avance par son Ă©tat de conscience sur ce qui viendrait et se rĂ©pandrait partout, en bonne partie sous lâinfluence de lâAmĂ©rique au demeurant. Choisir le sujet dâun couple assassin et de tout un entourage qui comme lui prĂ©senterait une conscience absolument vide dâĂ©lĂ©ments moraux mĂȘme hĂ©ritĂ©s du milieu social ou tenant Ă des sentiments innĂ©s de lâindividu, de sorte quâaucun des personnages nâaurait en somme un comportement quâon pĂ»t qualifier dâhumain, ou de politique, ou de religieux, il me semble que cette prouesse aurait Ă©tĂ© difficilement concevable en Europe. LâAmĂ©rique devait certainement sâexprimer jusquâĂ un certain point, en Cain, par ce choix, par ce traitement. Faits bruts et consciences brutes. MĂȘme chez Stendhal, on ne voit pas cela : dans Le Rouge et le Noir, par exemple, une femme, au moins, y reprĂ©sente la facultĂ© dâaimer. Il paraĂźt que lâĆuvre de Cain a agi sur Camus, mais dans ce cas avec quel retentissement, justement, sur une culture ! Chez Cain, apparemment, rien. Le sujet est assumĂ© entiĂšrement comme il est, glacialement, par lâauteur, dâailleurs Ă lâexemple de ses personnages. LâĂ©crivain fait une sorte de policier. Peut-ĂȘtre, je ne sais, croit-il effectivement Ă©crire un policier, ce qui serait sans consĂ©quence. Or cette histoire traverse dans la littĂ©rature. Un Ă©vĂ©nement rĂ©vĂ©lateur et dâune Ă©tonnante signification sâest donc produit. Quelque chose sâest soudain manifestĂ© dans cette Ćuvre en principe perdue parmi dâautres. Camus, dit-on, en a Ă©tĂ© frappĂ© ; câest donc quâune rĂ©alitĂ© nouvelle, incroyable pour lâhĂ©ritier dâune culture millĂ©naire, mais une rĂ©alitĂ© prĂ©sente dans ce livre, laissait entrevoir, ne serait-ce que fugitivement, un temps oĂč des masses dâhumains, façonnĂ©s Ă lâamĂ©ricaine et selon lâindiffĂ©rence capitaliste (et maintenant socialiste) pour les valeurs, nâescompteraient plus rien de lâesprit. On donnerait entre autres un nom Ă ces populations, sans voir autre chose dans ce nom que sa signification Ă©conomique et simple : ces foules, on les appellerait les consommateurs, en vĂ©ritĂ© une nouvelle race apparue, aussi originale culturellement parlant que tel ou tel type morphologique dâhumanitĂ© lâavait Ă©tĂ© physiquement Ă certains Ăąges gĂ©ologiques. Race inouĂŻe, sans exemple. Il y aurait toute une sociĂ©tĂ© perdue, dĂ©shĂ©ritĂ©e. Les personnages du roman de Cain, tous, sans exception, sont spirituellement stupides. TrĂšs intelligents pour la plupart, par ailleurs. Leur culture, par quelque cĂŽtĂ© quâon la considĂšre, est nulle, et ils nâoffrent mĂȘme pas le reflet, le reste, le rĂ©sidu dâune culture qui aurait jadis existĂ©, sinon en eux, du moins dans leur ascendance ou dans leur civilisation. Leur nature elle-mĂȘme, qui pourrait comporter des sentiments susceptibles de tenir lieu dâune culture (bontĂ©, remords, pitiĂ©, sensibilitĂ© imprĂ©visible et variable), exclut tout cela, de sorte que personne ne fait sur ses actes ou sur ses intentions le retour de la moindre rĂ©flexion. En outre, pas de frĂšre, pas de sĆur, pas de pĂšre, pas de mĂšre, pas dâenfant ; il nây a personne auprĂšs dâeux qui tout Ă coup ferait luire le moindrement une idĂ©e dans une conscienceâŠ
RĂ©sumons lâĆuvre en quelques lignes pour lâintelligence du prĂ©sent essai. Ce roman, qui met en scĂšne deux amants et un mari visqueux, imbĂ©cile et bonasse, est le rĂ©cit de deux complots successifs de la part de ceux-lĂ pour assassiner celui-ci, puis du meurtre, du procĂšs et dâun dĂ©nouement. Pour chaque personnage, il sâagit seulement dâavoir ce quâil veut, comprenez-vous ? Lâhomme engagĂ©, qui est lâamant, veut la femme de ce mari, qui est le patron ; celle-ci veut lâhomme engagĂ© ; le patron, qui est un crĂ©tin ridicule, ne veut rien, mais les deux premiers veulent sa mort ; le procureur veut la tĂȘte des assassins, lâavocat de la dĂ©fense veut leur argent ; des reprĂ©sentants des assurances ne veulent rien payer ; lâhomme Ă tout faire de lâavocat veut aprĂšs coup faire chanter lâhomme engagĂ© et la femme, grĂące Ă un document encore compromettant, de maniĂšre Ă prendre tout leur bien et mĂȘme un peu plus ; tout le monde Ă peu prĂšs veut tromper tout le monde, Ă nâimporte quel prix.
Camus, comme artiste, doit avoir Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© par le regard absolument direct de Cain, exactement le mĂȘme que celui des personnages, ni lâun ni lâautre nâĂ©tant inflĂ©chi par quelque polarisation spirituelle. CâĂ©tait un regard purement violent, matter of fact, invraisemblable pour lâEurope dâil y a quarante ou cinquante ans, surprenant, pourtant seul capable de rajeunir lâattention en la fixant durement sur des rĂ©alitĂ©s inĂ©dites dans lesquelles nâentrait prĂ©cisĂ©ment aucune part de culture â câĂ©tait un regard donc idoine. Un Ă©crivain europĂ©en aurait peut-ĂȘtre observĂ© le phĂ©nomĂšne dâinculture, comme je le fais ici, ou il lâaurait interprĂ©tĂ©, par culture, comme Camus, lâaffectant dĂšs lors dâun signe exactement contraire Ă son signe dâorigine ; jamais le coup dâĆil quâil aurait portĂ© nâeĂ»t fait un avec le spectacle et nâeĂ»t Ă©tĂ© observable au mĂȘme titre que lui et du mĂȘme angle. Il faut prendre les choses oĂč elles originent, lâart nĂšgre par exemple en Afrique et jadis, ou le flamenco en Espagne. La barbarie amĂ©ricaine, comme nâimporte quel fait authentique, ne connaĂźt pas de traducteur, elle ne connaĂźt que des acteurs. De mĂȘme, pour annoncer une modernitĂ©, il faut ĂȘtre de cette modernitĂ©. Pour dire la non-rĂ©flexion, il ne faut pas avoir de rĂ©flexion. Les EuropĂ©ens pouvaient bien ĂȘtre surpris et fascinĂ©s ! Toute chose qui a quittĂ© lâĂ©tat de fait risque de moins intĂ©resser. Or ils constataient que lâAmĂ©rique Ă©tait le fait mĂȘme. Le drame (ou plutĂŽt la comĂ©die ?) racontĂ© par Cain nâexcĂ©dait pas ce factuel amĂ©ricain. Cain traitait ses personnages comme ses personnages traitaient la vie. Brutalement. Il y avait identitĂ©. Son livre allait directement Ă eux comme ils allaient directement Ă lâobjet de leur dĂ©sir. Il faisait par eux le geste amĂ©ricain, plus gĂ©nĂ©ralement le geste dâune certaine modernitĂ©, un geste matĂ©riel. Il le reproduisait lui-mĂȘme, pour son compte, en racontant, sans plus, leur concupiscence radicale. Il ne mettait pas de sens entre lâauteur et eux, comme ceux-ci nâen mettaient aucunement entre eux-mĂȘmes et ce quâils cherchaient Ă prendre. Cain narrait, strictement.
Je me figure que Camus dut ĂȘtre sĂ©duit par un Ă©chantillon dâunivers dans lequel ne sâinsinuait aucune explication, fragment de monde qui Ă©tait un pur fait. La pensĂ©e de lâabsurde ne saurait ĂȘtre mieux encouragĂ©e. Un pareil livre fait apparaĂźtre une absence de philosophie, qui semble montrer quâil nây a pas de philosophie. Ce morceau dâexistence est en outre une piĂšce Ă conviction. Entre les mains dâun dĂ©sespĂ©rĂ© de la mĂ©taphysique, polĂ©miste tenant Ă son idĂ©e comme presque tous les penseurs dâOccident, cette piĂšce Ă conviction quâest lâunivers sans Ăąme de Cain confirme Camus dans la justesse de sa pensĂ©e. Vous voyez bien, doit-il se dire. Que lâunivers puisse produire une sociĂ©tĂ© comme celle de Frank, Cora et les autres, câest en soi une absurditĂ©, donc la rĂ©alisation objective de lâidĂ©e camusienne.
De lâabsurde, cette petite sociĂ©tĂ© romanesque horrible porte tĂ©moignage et elle fait entendre une accusation qui ne soulĂšve pas le moindre Ă©cho dâun infini. LâĂ©nigme est lĂ , rĂ©solue par son propre silence. Le manque de rĂ©ponse y est absence de rĂ©ponse. Un Camus tient lĂ la rĂ©alitĂ© en mĂȘme temps que la figure de ce quâil pense. Quâil puisse y avoir au monde ne serait-ce quâun Ăźlot de mal oĂč lâon soit privĂ© de toute lueur dâespoir, cela porte accusation irrĂ©missiblement.
Chez Camus, nĂ©anmoins, lâinterrogation Ă©tait si profonde, si grave, que je crois quâelle en Ă©tait ambiguĂ«, en ceci que sa nĂ©gation du sens de lâĂȘtre Ă©tait comme une accusation, justement, par consĂ©quent comme un appel, car on nâaccuse pas un mur, on accuse ce quâil peut y avoir derriĂšre le mur. Le fait dâobtenir, comme dans ce roman, une certaine confirmation de sa propre pensĂ©e sur lâabsurditĂ© du monde avivait lâaccusation quâil lançait contre celui-ci. Cela veut dire secondairement quâil pouvait en ressentir je ne sais quelle secrĂšte joie de penser que cette accusation, peut-ĂȘtre, ne fĂ»t pas fondĂ©e. Il y a de lâamour dans certaines haines, lâhomme sait cela depuis longtemps. Il y avait tristesse : la tristesse est un commencement de joie. Camus dĂ©sirait-il au fond de lui-mĂȘme ruminer, remuer ses raisons de croire que lâunivers nâeĂ»t aucun sens ? Il pouvait ainsi attiser son sentiment contre lui, ce qui Ă©tait rallumer son sentiment pour lui. Ces choses-lĂ sont bien cachĂ©es. Elles sont doubles. Elles sont croisĂ©es. La dĂ©sespĂ©rance de Camus est Ă mon avis un peu de lâespĂ©rance. Sa nĂ©gation, un peu une affirmation. Lâespoir de Sartre, existence, libertĂ©, est au contraire pour moitiĂ© et davantage un dĂ©sespoir. La logique voudrait, pour chacun dâeux, quâils cessent dâĂ©crire ; lâun pour attendre et dĂ©sirer, lâautre pour se tuer. Le pessimiste attendrait, lâoptimiste se suiciderait. Or ils ne font ni lâun ni lâautre. Ils Ă©crivent. Cela ne peut ĂȘtre que significatif. Rien Ă voir cependant avec monsieur Cain. Camus et Sartre sont des reprĂ©sentants de la culture. Câest lâEurope.
Nous voilĂ donc entre EuropĂ©ens. On a beau sâĂ©tonner de lâAmĂ©rique, comme Camus, je suppose, devant Cain, ou comme Simone de Beauvoir excitĂ©e par les Ătats-Unis dans le voyage quâelle nous raconte, on ne se change pas. Justement, le coup dâĆil europĂ©en, que fait-il voir ? Je mâen tiens ici au sujet de mon interrogation initiale sur la valeur de la culture. En Europe, il sâagissait de la conscience, mĂȘme chez des intellectuels qui prĂ©paraient inconsciemment depuis des gĂ©nĂ©rations quelque nihilisme final. Le dĂ©bat se poursuivait, Ă un certain niveau faut-il dire. Mais lâAmĂ©rique Ă©tait bien autre chose.
Quand Lottman, dans La Rive gauche **, constate que Paris nâest plus la capitale intellectuelle du monde et que les Ă©crivains-oracles se sont Ă©teints et lâinfluence du Quartier latin avec eux, sur quoi donc met-il le doigt ? Sur une chose redoutable, je crois, mais il nâen parle pas. Au moment oĂč la France est tombĂ©e avec fracas pour ne plus retrouver son rang qui avait Ă©tĂ© le premier parmi les peuples, une autre chute, plus ou moins distincte de la premiĂšre, sâest produite dans le monde, silencieusement, celle de la culture. (Il ne sâagit pas dâune relation de cause Ă effet ; je parle de deux phĂ©nomĂšnes contemporains, mais curieusement concomitants Ă vrai dire.) Il ne suffit pas dâĂ©crire que Paris a cessĂ© dâĂȘtre la capitale du monde. Ce quâil faut dire, câest quâil nây a plus eu de capitale du monde et singuliĂšrement plus de centre philosophique, artistique et littĂ©raire universel, oĂč que ce fĂ»t. Rien nâa succĂ©dĂ© au Quartier latin, que ce soit aux Ătats-Unis ou ailleurs. Lottman, du reste, remarque que, Ă cause de la bombe atomique, ce sont les scientifiques que lâunivers sâest mis Ă Ă©couter. Si la France a vu tomber lâavantage extrĂȘme dont elle jouissait, on peut donc se demander en effet si lâaccident dont il sâagit ne tient pas plutĂŽt au fait, bien plus gĂ©nĂ©ral, que câest la culture elle-mĂȘme qui a perdu son crĂ©dit dans le monde, y compris en France, y compris en Europe, sur lesquelles ont dĂ©ferlĂ© des courants venus dâailleurs qui ont relativement tout abaissĂ©, en particulier le renom de la culture et lâimportance reconnue aux pensĂ©es. Je ne tenterai pas dâĂ©numĂ©rer les causes dâun tel phĂ©nomĂšne. Mais je vois bien que quelque chose dâaussi divers quâincommensurable, dans lâunivers, tue ce quâon peut appeler dâun autre nom : le regard portĂ© sur le bonheur de lâĂąme, le dĂ©sir qui sâensuit. Huxley, autre Ă©crivain des annĂ©es trente, annonçait aussi que la culture deviendrait quelque chose dâĂ©tranger et quâil nâen serait mĂȘme plus question.
Les affrontements entre spiritualistes et matĂ©rialistes, au xixe siĂšcle, Ă©taient encore, essentiellement, des tournois se dĂ©roulant dans le champ de la culture. On ne sâĂ©vadait pas de cette derniĂšre, Ă cette Ă©poque. On se fĂ»t complĂštement discrĂ©ditĂ© Ă le faire. La sociĂ©tĂ© ne lâavait pas dĂ©sertĂ©e ...
Table des matiĂšres
- Page couverture
- Les Ăditions du BorĂ©al
- Faux-titre
- Du mĂȘme auteur
- Titre
- Crédits
- Dédicace
- Exergue
- Trois essais sur l'insignifiance
- 1- La parabole du néant
- 2- Le panthéon de porcelaine
- 3- Les coups de feu de lâarbitraire
- Lettre Ă la France
- Crédits et remerciements
- Fin
- QuatriĂšme de couverture
Foire aux questions
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