La vie au long cours
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La vie au long cours

essais sur le temps du roman

  1. 194 pages
  2. French
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La vie au long cours

essais sur le temps du roman

À propos de ce livre

Depuis des annĂ©es, Isabelle Daunais poursuit une rĂ©flexion tout Ă  fait unique sur le roman, art majeur des Temps modernes. Lire et mĂ©diter comme elle le fait ici les grandes oeuvres de l'histoire du roman (CervantĂšs, Balzac, Flaubert, Proust, Kundera, Philip Roth, Gabrielle Roy) aussi bien que certaines de ses rĂ©alisations les plus actuelles (Marie NDiaye, Karl Ove Knausgaard, HallgrĂ­mur Helgason, Yannis Kiourtsakis ou Dominique Fortier) n'est pas un exercice d'Ă©rudition, mais une vĂ©ritable quĂȘte philosophique et morale, l'examen - Ă  travers des personnages et des univers fictifs - de certaines des questions les plus concrĂštes et les plus pressantes que nous nous posons du seul fait de vivre la vie que nous vivons, faite d'incertitude, d'imperfection, de temps qui passe, bref, de simple et commune humanitĂ©.Avec la sensibilitĂ©, l'intelligence, la culture et l'imagination critique qui illuminent sa pensĂ©e comme sa prose, Isabelle Daunais explore dans la vingtaine de textes qui composent La Vie au long cours une dimension essentielle de l'art romanesque qui passe trop souvent inaperçue : de toutes les formes d'art, le roman est le seul qui a le pouvoir (et le souci) de saisir la vie humaine et le monde dans leur durĂ©e. Plus qu'aux moments mĂ©morables ou spectaculaires qui ponctuent la vie et parfois la transforment, c'est Ă  la continuitĂ© du monde et de la rĂ©alitĂ© qu'il s'intĂ©resse, Ă  tout ce que les actions, les dĂ©sirs ou les rĂ©voltes de l'individu n'atteignent pas et qui, Ă  long terme et quoi qu'il arrive, demeure le fond permanent de l'existence humaine, sa base, son appui. La vie, nous dit le roman, est une entreprise au long cours, dans laquelle le rĂ©el finit toujours par triompher du rĂȘve, les petites choses des grands mots, et l'ordinaire de l'exceptionnel. Toujours le monde rĂ©siste, et c'est cette rĂ©sistance qui en fait un lieu Ă  la fois d'humilitĂ©, de consolation et de beautĂ©.

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Informations

Année
2021
ISBN de l'eBook
9782764646540
troisiĂšme partie
La vie au long cours
Le bien comme possibilité
La reprĂ©sentation du bien, et plus largement de la vie bonne, a toujours constituĂ© pour le roman un double problĂšme. Un problĂšme esthĂ©tique d’abord, qui tient Ă  sa tĂąche de rendre compte de la rĂ©alitĂ© dans sa diversitĂ©, ses contraintes, sa multiplicitĂ©. Un problĂšme pratique ensuite, qui vient de ce que l’art romanesque peut apporter ou non de spĂ©cifique Ă  une telle entreprise : quel bien ou quelle forme de bien le roman, s’il ne veut pas ĂȘtre la simple transcription de valeurs dĂ©jĂ  pensĂ©es et dĂ©jĂ  dĂ©finies en dehors de lui, autrement dit s’il ne veut pas ĂȘtre un simple relais de la morale, peut-il mettre en scĂšne et donner Ă  mĂ©diter ?
De ces deux problĂšmes, c’est le second qui est le plus difficile Ă  rĂ©soudre, car si le romancier peut trouver des Ăąmes exemplaires parmi tous les caractĂšres d’hommes et de femmes que lui offre le rĂ©el et choisir de se concentrer sur elles, reprĂ©senter une forme de bien qui ne soit pas un produit dĂ©jĂ  tout construit par la morale est une entreprise infiniment plus dĂ©licate. Si dĂ©licate, d’ailleurs, que c’est souvent sous la forme de l’opposition ou, si l’on prĂ©fĂšre, du tout ou rien que la critique considĂšre les possibilitĂ©s morales du roman : ou bien une Ɠuvre est vertueuse, ou bien elle est ironique ; ou bien elle est portĂ©e par une conception idĂ©ale du monde et de la vie, ou bien elle est le lieu du dĂ©senchantement ; ou bien, pour reprendre les termes employĂ©s par George Sand dans une lettre qu’elle adresse Ă  Gustave Flaubert en 1875, elle est du cĂŽtĂ© de la consolation, ou bien elle est de celui de la dĂ©solation.
Sans tout Ă  fait contredire celle qu’il appelle respectueusement son « maĂźtre », Flaubert, dans la rĂ©ponse qu’il fait Ă  George Sand – qui lui reproche de prendre le parti de la dĂ©solation et de manquer de grands principes sur la vie –, suggĂšre que cette conception binaire des choses lui paraĂźt insuffisante :
Je pense comme vous, mon maĂźtre, que l’Art n’est pas seulement de la critique et de la satire. Aussi n’ai-je jamais essayĂ© de faire, intentionnellement, ni de l’un[e] ni de l’autre. Je me suis toujours efforcĂ© d’aller dans l’ñme des choses, et de m’arrĂȘter aux gĂ©nĂ©ralitĂ©s les plus grandes, et je me suis dĂ©tournĂ©, exprĂšs, de l’Accidentel et du dramatique. Pas de monstres, et pas de HĂ©ros ! [
] Il me manque « une vue bien arrĂȘtĂ©e et bien Ă©tendue sur la vie ». Vous avez mille fois raison ! mais le moyen de faire autrement ? je vous le demande. Vous n’éclairerez pas mes tĂ©nĂšbres avec de la MĂ©taphysique, ni les miennes ni celles des autres.
Cette rĂ©ponse rĂ©sume bien la question. Celle-ci n’est pas pour le romancier, quel qu’il soit, de savoir s’il veut ou non reprĂ©senter le bien (ou la morale, le progrĂšs, la compassion), elle est de reconnaĂźtre qu’« une vue bien arrĂȘtĂ©e et bien Ă©tendue sur la vie », telle que la prĂ©conise George Sand, est chose impossible dĂšs lors que la vie ne relĂšve ni de l’accidentel ni du dramatique, qu’elle n’est faite ni de monstres ni de hĂ©ros, mais se situe dans la vaste zone oĂč aucun bien ni aucun mal ne se dessine clairement. Faire naĂźtre, vivre, vieillir et mourir des personnages dans cette zone, c’est-Ă -dire dans la rĂ©alitĂ© la plus commune que nous habitons, ne signifie pas ĂȘtre du cĂŽtĂ© de la critique ou de la satire. Cela signifie plutĂŽt que la dĂ©finition d’une vie bien conduite et rĂ©ussie est en soi sujette Ă  caution, en soi ouverte Ă  l’interrogation, en soi, et pleinement, un mystĂšre.
Une scĂšne de Bouvard et PĂ©cuchet illustre le problĂšme de façon trĂšs concrĂšte. Elle se trouve dans le dernier chapitre, consacrĂ© Ă  l’éducation des enfants. AprĂšs avoir vainement tentĂ© de conquĂ©rir, dans les chapitres prĂ©cĂ©dents, toute une sĂ©rie de savoirs scientifiques (agriculture, chimie, mĂ©decine, hygiĂšne, philosophie, histoire), les deux compĂšres se disent qu’ils seront peut-ĂȘtre plus habiles Ă  maĂźtriser l’art de la pĂ©dagogie. Deux cobayes sont vite trouvĂ©s : Victor, un gamin d’une douzaine d’annĂ©es, et Victorine, sa sƓur d’environ dix ans, abandonnĂ©s et devenus la terreur du village tant ils multiplient les mauvais coups. Bouvard et PĂ©cuchet les recueillent et entreprennent de faire leur Ă©ducation, et plus spĂ©cifiquement leur Ă©ducation morale. La tĂąche s’avĂšre cependant ardue, les deux enfants, dont le pĂšre est en prison, n’ayant manifestement jamais Ă©tĂ© exposĂ©s Ă  la moindre leçon dans ce domaine. Victor est particuliĂšrement rĂ©tif aux principes qu’on cherche Ă  lui inculquer et PĂ©cuchet dĂ©cide donc, « pour frapper son imagination », de suspendre au mur de sa chambre des images reprĂ©sentant « la vie du Bon Sujet et celle du Mauvais Sujet » :
Le premier, Adolphe, embrassait sa mĂšre, Ă©tudiait l’allemand, secourait un aveugle, et Ă©tait reçu Ă  l’École Polytechnique. Le mauvais, EugĂšne, commençait par dĂ©sobĂ©ir Ă  son pĂšre, avait une querelle dans un cafĂ©, battait son Ă©pouse, tombait ivre-mort, fracturait une armoire – et un dernier tableau le reprĂ©sentait au bagne, oĂč un monsieur accompagnĂ© d’un jeune garçon disait, en le montrant : « Tu vois, mon fils, les dangers de l’inconduite. » Mais pour les enfants l’avenir n’existe pas. On avait beau prĂȘcher, les saturer de cette maxime : le travail est honorable et les riches parfois sont malheureux, ils avaient connu des travailleurs nullement honorĂ©s, et se rappelaient le chĂąteau oĂč la vie semblait bonne.
Il y a Ă©videmment dans cette scĂšne beaucoup d’ironie, et la façon dont Flaubert caricature l’opposition entre le bien et le mal n’aurait certainement pas convaincu George Sand si elle avait vĂ©cu assez longtemps pour lire le roman. Mais l’idĂ©e clĂ©, ici, est celle d’« avenir ». Les rĂ©cits Ă©difiants que donnent Ă  lire les images proposĂ©es par PĂ©cuchet n’ont de sens que de façon rĂ©trospective, dans le rĂ©sultat que constitue, pour le bon sujet Adolphe, l’accession Ă  l’École polytechnique et, pour le mauvais sujet EugĂšne, sa condamnation au bagne. Si on peut aisĂ©ment ranger du cĂŽtĂ© du bien et du mal chacune des actions reprĂ©sentĂ©es (embrasser sa mĂšre, secourir un aveugle ; battre sa femme, se quereller), comment interprĂ©ter ce bien et ce mal dĂšs lors que, dans la vie, et plus spĂ©cifiquement dans une vie, ils se mĂ©langent et mĂȘme se contredisent, ainsi que le savent d’expĂ©rience Victor et Victorine, qui ont vu des « travailleurs nullement honorĂ©s » et des puissants tout Ă  fait heureux ? Quels seraient la valeur et le sens des bonnes actions d’Adolphe si, par quelque accident, il finissait ses jours au bagne ? Le mal commis par EugĂšne dans sa jeunesse serait-il annulĂ© si, s’amendant sur le tard, il se mettait Ă  secourir les aveugles et Ă  embrasser ses vieux parents ? Un philosophe peut discourir autant qu’il le souhaite sur ces questions et, parce qu’il reste dans l’abstraction, proposer concurremment et thĂ©oriquement toutes sortes de rĂ©ponses. À l’inverse, un romancier, qui ne peut raconter qu’une histoire Ă  la fois, ne peut prĂ©senter qu’une rĂ©ponse Ă  la fois. Sans doute peut-il, pour cette raison mĂȘme et comme le prĂ©conise George Sand, choisir la rĂ©ponse la plus Ă©difiante et faire en sorte qu’Adolphe devienne polytechnicien pendant qu’EugĂšne prend le chemin du bagne. Sauf que la rĂ©ponse la plus Ă©difiante n’annule pas les autres possibilitĂ©s, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, n’annule pas le fait qu’elle est, comme n’importe quelle rĂ©ponse que l’on peut faire au sein d’un roman, alĂ©atoire, anecdotique, singuliĂšre.
Je dis un roman, mais je devrais dire plutĂŽt, en reprenant les termes de Flaubert, un roman dont les personnages ne sont ni des monstres ni des hĂ©ros, c’est-Ă -dire des ĂȘtres dont le destin ou l’avenir n’est prĂ©visible d’aucune façon, ni en termes de mal ni en termes de bien. Pour de tels personnages, chaque moment, chaque Ă©vĂ©nement, chaque situation de l’existence peut faire pencher la balance d’un cĂŽtĂ© ou de l’autre, chaque action voir ses consĂ©quences livrĂ©es au hasard et Ă  l’inconnu. ConsidĂ©rer le bien et le mal comme une possibilitĂ© parmi d’autres ou comme un rĂ©sultat imprĂ©visible est une approche trĂšs diffĂ©rente de la critique et de la satire. Elle se distingue aussi du dĂ©senchantement, car si l’idĂ©e d’un rĂ©sultat imprĂ©visible n’exclut pas la dĂ©ception et la dĂ©sillusion, elle n’exclut pas non plus que survienne une vie bonne, ou suffisamment bonne ; elle n’interdit pas que les consĂ©quences des alĂ©as puissent ĂȘtre positives.
Le bien comme une possibilitĂ© de la vie ou comme un chemin pris par la vie, le bien comme ce qui arrive plutĂŽt qu’autre chose n’est visible ou calculable qu’a posteriori. C’est au moment oĂč les jeux sont faits, en bout de course ou dans l’avenir, lorsqu’il n’y a plus rien Ă  dĂ©cider sauf, prĂ©cisĂ©ment, si la vie vĂ©cue a Ă©tĂ© bonne ou non, qu’un tel bien a la possibilitĂ© d’apparaĂźtre. Le terme calculable n’est peut-ĂȘtre mĂȘme pas exact, car il s’agit d’un bien Ă©minemment subjectif, dans lequel entre une bonne part des dispositions, du caractĂšre et des exigences de celui qui cherche Ă  l’évaluer. Toujours chez Flaubert, lorsque FrĂ©dĂ©ric Moreau et son ami Deslauriers font, Ă  la fin de L’Éducation sentimentale, le rĂ©sumĂ© de leur vie, estimant que ce qu’ils ont « eu de meilleur » est un lointain Ă©pisode de jeunesse, ils sont libres de dĂ©cider que cet Ă©pisode, sans racheter leurs impasses et leurs Ă©checs, permet de faire pencher la balance du cĂŽtĂ© d’une vie jugĂ©e somme toute bonne. L’évaluation est d’autant plus liĂ©e Ă  la subjectivitĂ© et mĂȘme Ă  l’ironie que l’épisode en question est la visite ratĂ©e des deux amis dans un bordel : FrĂ©dĂ©ric ayant pris peur au dernier moment, Deslauriers n’avait eu d’autre choix, faute d’argent, que de le suivre, et leur escapade avait Ă©tĂ© remarquĂ©e (« On les vit sortir. Cela fit une histoire, qui n’était pas oubliĂ©e trois ans aprĂšs. »). Cependant, Ă  l’heure des bilans, c’est « prolixement » que les deux personnages se racontent ce souvenir et quelques autres ; c’est sur tout ce que cette entreprise, mĂȘme avortĂ©e, contenait d’aventure, de promesse et d’amitiĂ© que le roman se conclut. Il ne s’agit pas d’un bien assurĂ©. Le lecteur peut y trouver autant de consolation que de dĂ©solation, comme il peut trouver autant de l’une que de l’autre dans la façon dont Flaubert fait mourir la servante FĂ©licitĂ©, l’hĂ©roĂŻne naĂŻve d’« Un cƓur simple », en lui faisant voir dans le ciel, au moment de son dernier souffle, le Saint-Esprit sous la forme de son perroquet tant aimĂ©. Le fait qu’il n’y ait ici aucune certitude, qu’il n’y ait personne, comme le dĂ©plorait l’avocat du ministĂšre public au procĂšs de Madame Bovary, pour nous dire ce qui doit ĂȘtre pensĂ©, n’empĂȘche pas que le bien, sous la forme d’une vie jugĂ©e correctement ou suffisamment vĂ©cue, correctement ou suffisamment heureuse, soit une possibilitĂ© tout Ă  fait rĂ©elle.
Cette possibilitĂ© peut mĂȘme exister lorsque tout semble vouloir la nier. C’est le cas Ă  la fin d’Une vie, le roman de Maupassant, mĂȘme si les malheurs de son hĂ©roĂŻne sont aussi nombreux qu’indĂ©niables. AprĂšs avoir Ă©tĂ© trompĂ©e par son mari, vu mourir ses parents, vendu la maison de son enfance pour rembourser les dettes de jeu de son fils, Jeanne est compensĂ©e de toutes ses peines, Ă  la fin du roman, par la naissance inopinĂ©e d’une petite-fille que son garçon lui confie. Les plateaux de la balance ne sont Ă©videmment pas Ă©quilibrĂ©s, car outre que les souffrances de Jeanne ont Ă©tĂ© bien grandes et qu’elle est Ă  prĂ©sent bien vieille, la survenue de l’enfant, si heureuse et consolatrice soit-elle, ne se prĂ©sente pas Ă  son esprit comme une conclusion morale dont elle ferait elle-mĂȘme l’évaluation. C’est Ă  sa servante que cette conclusion apparaĂźt, alors qu’elle Ă©galise les choses en prononçant, avec sa sagesse toute paysanne et en guise d’excipit, que « la vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ». Certes, l’axiome a quelque chose de naĂŻf ou d’ironique, aprĂšs le long tableau de malheurs que vient de traverser le lecteur. Mais peu importe de quel cĂŽtĂ© on fait pencher la balance, le fait est que le bien ne se mesure pas en actions vertueuses ou exemplaires, mais est simplement ce Ă  quoi il est possible de conclure ou non au terme d’une vie vĂ©cue.
Il en va de mĂȘme dans le beau roman de Fromentin, aujourd’hui oubliĂ©, qu’est Dominique. Quand commence le livre, le hĂ©ros a l’ñge de la maturitĂ©, il est mariĂ© et pĂšre de famille, Ă©tabli Ă  la campagne, et c’est Ă  un gentilhomme de passage qu’il raconte, comme dans les romans du xviiie siĂšcle, sa jeunesse souffrante et troublĂ©e. Il a, au temps de son adolescence, aimĂ© d’un amour Ă©perdu une jeune femme mariĂ©e tout en sachant le mal qu’il lui faisait par cette adoration dĂ©vorante qui n’était pas sans retour. Lorsqu’aprĂšs le rĂ©cit de ces annĂ©es douloureuses – rĂ©cit qui compose l’essentiel du roman – le hĂ©ros et son confident tentent d’en tirer une conclusion, ce n’est pas sur le passĂ© que porte leur rĂ©flexion, mais sur l’état actuel des choses. Objectivement, cet Ă©tat est irrĂ©prochable : Dominique est un pĂšre aimant et un mari respectueux, un propriĂ©taire terrien prospĂšre et gĂ©nĂ©reux. À tous Ă©gards, sa vie est rigoureusement exemplaire, et l’on pourrait conclure Ă  la sagesse acquise du hĂ©ros. Ce bien quantifiable n’est cependant pas ce qui est interrogĂ©. Ce qui l’est, c’est la part de doute qui demeure au sein de ce bien. Au gentilhomme qui a Ă©coutĂ© son rĂ©cit, Dominique demande et rĂ©pond Ă  la fois : « Oui, me voici arrivĂ©. À quel prix ? vous le savez ; avec quelle certitude ? vous en ĂȘtes tĂ©moin. » Sauf qu’il n’y a justement aucune certitude dont le gentilhomme, au terme du roman et de la longue confession de son interlocuteur, puisse tĂ©moigner. La seule chose qu’il pourrait attester est, prĂ©cisĂ©ment, l’absence de toute certitude : le bien, la vie bonne sont hautement probables, mais une part plus ou moins grande de doute reste Ă  la fin du roman.
Cela dit, qu’avons-nous Ă  gagner, comme lecteurs, d’un bien seulement possible ? Pourquoi ne pas prĂ©fĂ©rer la clartĂ© d’un bien certain ? Pourquoi ne pas vouloir le rĂ©cit d’une vie exemplaire, imitable, plutĂŽt que celui d’une vie dont le sens est imprĂ©visible et qui pour cette raison ne peut servir de modĂšle ? De fait, un grand nombre de lecteurs prĂ©fĂšrent la clartĂ© et l’exemplaritĂ©, et un grand nombre de romans les leur offrent. Pour autant, le bien incertain, le bien seulement possible n’est pas un bien nĂ©gligeable. Ce n’est pas uniquement qu’il est plus proche de ce que chacun est appelĂ© Ă  connaĂźtre dans le cours de son existence, et mĂȘme plus proche de l’existence en soi, qui par dĂ©finition est contingente et dĂ©pourvue de conclusion. C’est aussi que le bien possible ou le bien incertain offre un autre type de rĂ©confort, un autre type de secours que le bien exemplaire. Parce qu’il n’est assignable Ă  aucune morale, Ă  aucun idĂ©al, Ă  aucune leçon qui puisse ĂȘtre reproduite, il constitue une forme de pari et d’énigme. C’est un bien plus humble, plus terrestre, plus ouvert Ă  tout ce qui, dans une vie, peut survenir. En se refusant Ă  la « consolation », Flaubert et les autres romanciers du bien possible n’évacuent pas, comme on le croit trop souvent, l’idĂ©al au profit de la « dĂ©solation » ou du dĂ©senchantement, ils laissent le plus de place possible Ă  cette Ă©nigme, ils font en sorte que ce soit elle que nous emportions avec nous, une fois le livre refermĂ©.
La leçon de Balzac, la leçon de Tolstoï
Il y a plusieurs façons de mesurer ce qu’une Ɠuvre apporte Ă  l’art auquel elle appartient. On peut considĂ©rer les thĂšmes, les idĂ©es et les motifs qu’elle explore et s’efforcer de voir de quelle façon elle en rĂ©vĂšle une potentialitĂ© ou u...

Table des matiĂšres

  1. Page couverture
  2. Les Éditions du BorĂ©al
  3. Faux-titre
  4. Ouvrages d’Isabelle Daunais
  5. Titre
  6. Crédits
  7. Avant-propos
  8. Vieillesse du roman
  9. Premiùre partie - Un chemin jusqu’à nous
  10. DeuxiÚme partie - La persistance du réel
  11. TroisiĂšme partie - La vie au long cours
  12. Note bibliographique
  13. Crédits et remerciements
  14. Fin
  15. QuatriĂšme de couverture

Foire aux questions

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