Rue des Quatre-Vents, San Telmo
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Rue des Quatre-Vents, San Telmo

migrations et traduction du Sud au Nord

  1. 298 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Rue des Quatre-Vents, San Telmo

migrations et traduction du Sud au Nord

À propos de ce livre

À travers les oeuvres de Mario Benedetti, Juan Gelman, Tununa Mercado, Juan JosĂ© Saer et d'autres, l'essayiste et traducteur Nicolas Goyer entrecroise deux questions, celle des migrations et celle de la traduction. Les expĂ©riences migratoires de l'AmĂ©rique du Sud vers le Nord crĂ©ent une percĂ©e de paroles et d'oeuvres oĂč s'accomplit un formidable change de vision. C'est le dĂ©sir des langues, Ă©crit Goyer, qui l'a incitĂ© Ă  vouloir saisir de l'intĂ©rieur l'histoire de l'AmĂ©rique latine contemporaine, la fracture causĂ©e par les dictatures, la reconfiguration des relations humaines et du temps qui passe. « Il me fallait, explique-t-il, mieux comprendre l'historicitĂ© argentine-uruguayenne, affectĂ©e par l'histoire de la terreur d'État instaurĂ©e et entretenue par les militaires pendant prĂšs de dix ans et qui a insidieusement persistĂ© sous le manteau tout au long des annĂ©es qui ont suivi leur retrait: trauma collectif, dĂ©ni, silence. Je devais aller Ă©couter cette langue. » Traduire, c'est le transfert effectif d'une force plastique et intĂ©rieure nĂ©e d'une autre personne. Un des paris tient Ă  ceci : que nous puissions en assez grand nombre gagner au change, Ă  traduire, Ă  nous frotter durablement Ă  une ou Ă  d'autres langues. Y gagnera notre Ă©coute de la chair des mots qui tiennent les uns aux autres.

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Informations

Année
2019
ISBN de l'eBook
9782764645710
troisiĂšme partie
Des géographies aux paysages-histoire
Lo que es calmo
plus magnanime dans les rythmes.
Tununa Mercado
Largo sostenuto. Adagio. Allegreto.
Allegro con molto espressione.
Andante (Intermezzo) Coda.
8Tununa Mercado :
l’epos de l’étrangĂšre
Des couches nouvelles de réalité et de connaissance.
Hermann Broch
J’ai rencontrĂ© Tununa Mercado Ă  Buenos Aires le 14 mars 1998. Entre deux piĂšces du concert auquel nous sommes allĂ©s ce soir-lĂ , Dino Saluzzi a dit sur la scĂšne, Ă  voix basse : « Vida
 » Les jours suivants, j’ai lu En estado de memoria1, rĂ©cit de l’exil et du dĂ©sexil dont la voix narrative incarne la transposition en Ă©criture, le prolongement de la narratrice rencontrĂ©e : le ton, la finesse, le regard, l’humour, la mĂ©moire exceptionnelle en ce qui concerne les dĂ©tails, tout y est. Par surcroĂźt, la tension narrative est formidable, entraĂźne la pensĂ©e-Ă©motion. Le premier chapitre est gripping, l’écriture exerce une action, une dramaturgie de tout ce qui (lui) arrive. En seize chapitres d’une prose inĂ©dite, la narratrice trace l’epos migratoire.
MĂ©moire argentine : l’epos oĂč dĂ©boule la vie, Ăąpre, volatile, traversiĂšre.
Car ce n’est pas nous qui savons, c’est avant tout un certain Ă©tat de nous qui sait.
Kleist
Que peut-on dĂ©gager du rĂ©cit d’une expĂ©rience de l’histoire, de l’exil et du transfert, depuis la prĂ©dominance de l’affectivitĂ© et l’instinct de la teneur anthropologique de la vie ? La littĂ©rature peut ĂȘtre la caisse de rĂ©sonance d’états que la musique explore autrement. L’écriture de la mĂ©moire par Tununa Mercado est une musique de chambre qui nomme, une accentuation de la sensibilitĂ© au mord et aux remous du rĂ©el qui nuance avec acuitĂ©. Y rĂ©sonnent les tonalitĂ©s de l’état de l’ñme. L’avancĂ©e devient alors un champ de rĂ©sonances qui discerne et diffracte l’affect, l’émotion.
1
Du premier au seiziĂšme chapitre, En estado de memoria rythme et affine un transfert de mĂ©moire qui s’étire de Buenos Aires Ă  la France (premier exil), s’aiguise au Mexique (douze ans d’exil), fait escale en Espagne et s’inscrit Ă  Buenos Aires, la narratrice de retour aprĂšs une absence de douze ans. DĂšs le dĂ©but, « La maladie », l’ĂȘtre dĂ©sabritĂ© s’expose, je mis Ă  nu. Peut-ĂȘtre faut-il imaginer Ulysse femme, prenant sur soi l’errance gĂ©o, celle d’un ĂȘtre de chair liĂ© autant aux autres lieux qu’au retour Ă  Ithaque. « L’errance du navigateur ne demande pas moins son droit que la rĂ©sidence du sĂ©dentaire [et] se placer et se dĂ©placer sont des activitĂ©s primordiales qui font de la place quelque chose Ă  chercher. Il serait effrayant de n’en point trouver2. »
La narratrice se montre en proie Ă  ces affects d’étrangetĂ©, qu’elle recrĂ©e sous forme d’états singuliers ; elle tisse sa toile d’une vie nomade vĂ©cue sur le mode du dĂ©soclage de l’expĂ©rience qu’est l’exil forcĂ© : « L’exil remonte en moi comme une immense fresque de Rivera, remplie d’une foule de protagonistes et de figurants, de chefs et de bouffons, de malades et de dĂ©possĂ©dĂ©s, de corrompus et de corrodĂ©s ; cette fresque a une Ă©paisse couleur de plomb [
]. J’essaie, dans ces moments-lĂ , de dĂ©gager de l’ensemble un instant de bonheur collectif, car il y en a eu [
]. »
Le dĂ©sexil : la narratrice a dĂ» dĂ©terminer si elle retournait dans « son pays ». Jusqu’à quel point ceux qui retournent comprendront le pays qui aura changĂ© ? ExpĂ©rience troublante, qui rĂ©fute les schĂ©matismes rĂ©ducteurs : qui est disposĂ© Ă  accueillir les Ă©tats d’ñme, les questions pressantes, les analyses, les transformations ? Écoute et comprĂ©hension. Or, des chapitres de MĂ©moire argentine Ă©voquent avec force l’incomprĂ©hension Ă  laquelle se sont heurtĂ©s, les annĂ©es du difficile retour au pays, les citoyens qui, telle la narratrice, ont fait ce choix. C’est une sociĂ©tĂ© altĂ©rĂ©e qui a succĂ©dĂ© Ă  la dictature argentine, une communautĂ© sociale amoindrie. PrĂ©jugĂ©s, dĂ©ni, incomprĂ©hension chronique, oubli symptomatique sont les formes de schĂ©matisme contre lesquelles Tununa Mercado a Ă©crit En estado de memoria.
Avant mĂȘme que l’altĂ©ration de l’expĂ©rience exil, en tant que sĂ©rie d’épreuves, n’adopte au cours du rĂ©cit ses traits les plus caractĂ©ristiques, le chapitre d’ouverture, « La maladie », marque fortement la duretĂ© traversĂ©e :
Au cƓur de l’exil, lorsqu’on recevait chaque jour des nouvelles atroces de l’Argentine, lorsqu’il s’agissait d’appels tĂ©lĂ©phoniques provenant souvent de l’autre bout de la terre (y compris la terre natale), lorsqu’on nous apprenait qu’une ou plusieurs personnes avaient Ă©tĂ© tuĂ©es, quelqu’un en particulier qui Ă©tait trĂšs proche de nous, presque un parent, ou bien deux ou trois personnes qui avaient maintenu des liens avec moi et mes proches ; bref, dans ces moments cruels qui obligeaient Ă  s’asseoir au bord du lit pour pleurer, vivre n’était plus que survivre.
Un jour, le poids fut insupportable ; un jour oĂč la mort qui nous entourait devint subitement trop prĂ©sente et trop immĂ©diate, j’ai senti que ma santĂ© s’écroulait.
Anthropologie sociale et symptomatologie de l’exil sont tissĂ©es Ă  mĂȘme la narration. La narratrice met en Ɠuvre ses capacitĂ©s d’observation et d’analyse : les capacitĂ©s d’expression de l’écriture sont trĂšs bien orientĂ©es, canalisĂ©es par le feu nourri des contenus concrets de l’analyse qu’elle mĂšne narrativement. Des situations de l’exil sont mises en scĂšne, particuliĂšrement dans les chapitres « Le froid qui n’arrive pas », « Corps de pauvre », « Oracles », « Ordre du jour », « Visite guidĂ©e » et « Maisons ». Dans le premier, l’observation et l’apprentissage dĂ©taillĂ©s des bonnes maniĂšres et du savoir-vivre en usage au Mexique donnent trois paragraphes de distinctions sociolinguistiques ; sont dĂ©crits les rituels de l’alimentation, puis l’obsession de la pĂąte argentine (de tout ce qui relĂšve de l’Argentine, y compris son lot de morts) propre aux rĂ©unions des rĂ©fugiĂ©s. Dans « Corps de pauvre », l’obsession dĂ©clenchĂ©e par le manque, de l’habillement essentiellement de seconde main, surtout les vĂȘtements qui ont appartenu Ă  des morts, « ces vĂȘtements hĂ©ritĂ©s des morts » : elle Ă©crit qu’elle enfile ces vĂȘtements avec ses amis morts, « [
] j’ai l’impression de les porter sur moi et j’ai mĂȘme le sentiment de porter leurs linceuls » (p. 60). AprĂšs avoir mentionnĂ© une veste grise que son amie Silvia Rudni lui « laissa Ă  son insu au moment de sa mort », la narratrice ajoute : « [J]e l’ai beaucoup portĂ©e. Longtemps, ça m’a plu de porter Silvia sur moi [
]. »
Tununa Mercado est une fine symptomatologiste. Des chapitres narrent d’autres obsessions, maux, symptĂŽmes singuliers : la recherche d’une cure, la consultation du Yi King, le culte vouĂ© Ă  la maison-musĂ©e de Trotski au Mexique, l’impossibilitĂ© chronique de bien s’implanter dans un appartement pour s’y sentir vraiment chez soi et plusieurs expĂ©dients supposĂ©s pallier les Ă©tats d’abandon, d’angoisse et de dĂ©possession. Ce qui en ressort, c’est l’articulation de la narration analytique, de la pensĂ©e narrative d’une Ă©criture toujours prĂ©cise : sa mise en relief intelligemment minutieuse, tantĂŽt dramatique, tantĂŽt systĂ©matique, des dimensions et des facettes de l’exil et du retour, Ă  la fois Ă©prouvĂ©es et passĂ©es au crible de la rĂ©flexion. Les dĂ©tails concrets abondent, du vestimentaire au mobilier en passant par le culinaire, ainsi que des formes mises en mots qui relĂšvent bien moins du quotidien ; c’est, outre le feuilletĂ© des cultures argentine et mexicaine en situation, tout un lexique que le traducteur a dĂ» transposer de façon Ă  Ă©tablir les termes les plus justes en français.
Des situations inhĂ©rentes au retour au pays, la narratrice marque ce qu’elle ressent encore dans le chapitre « PhĂ©nomĂ©nologie », « [
] je ne suis nulle part ». La protagoniste-tĂ©moin exposĂ©e poursuit sur sa lancĂ©e de narratrice-point de vue analytique-onde de rĂ©sonance des secousses de l’exil dans les chapitres « Curriculum », « Ambassade » et « Container ». L’acuitĂ© du rĂ©cit remue, le travail de dĂ©sexil n’attĂ©nue aucune Ă©preuve : entrer dans le texte signifie affronter la douleur, la raison et la dĂ©raison, la loi, l’élĂ©gie, la logique, l’exil, l’échange, le sens, la maladie et l’ĂȘtre sans abri, la dĂ©tĂ©rioration, l’abandon, le vide, le non...

Table des matiĂšres

  1. Page couverture
  2. Les Éditions du BorĂ©al
  3. Faux-titre
  4. Du mĂȘme auteur
  5. Titre
  6. Crédits
  7. Épigraphe
  8. Introduction
  9. Avant-propos
  10. Premiùre partie - De Cortázar à aujourd’hui
  11. DeuxiĂšme partie - Terrain
  12. TroisiÚme partie - Des géographies aux paysages-histoire
  13. Description de la collection
  14. Crédits et remerciements
  15. Fin
  16. QuatriĂšme de couverture

Foire aux questions

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