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Création, dissonance, violence
la musique et le politique
- 354 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
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Création, dissonance, violence
la musique et le politique
À propos de ce livre
La musique, c'est du son. Mais c'est aussi un lieu : un lieu de tension et de relâchement ; un lieu de rencontre avec soi-même et avec l'autre ; un lieu de réalisation, de mise en scène et de consommation ; un lieu de reproduction mais aussi de transformation. Bref, un lieu de pouvoir, un lieu du politique. S'engager en politique et faire de la musique, ce qui comprend l'écoute active, sont des façons d'interpréter et de changer le monde autour et à l'intérieur de nous. Mariella Pandolfi et Laurence McFalls ont invité des artistes, des intellectuels, des praticiens de différents domaines et disciplines à exposer leur « vérité » sur la musique. Ce faisant, ils jettent la lumière sur le lien profond, voire la convergence, qui unit le musical et le politique, ces deux domaines de la vie humaine et sociale où la passion et la raison, le déchaînement et la discipline, l'amour et la mort, la violence et la paix, le banal et le sublime luttent et se marient dans la recherche non seulement de la domination et de la résistance, mais aussi de ce qu'ils tiennent pour le beau, le juste ou le vrai. Tout en privilégiant une multiplicité de voix et une pluralité de registres (personnel, poétique, historique, psychanalytique, philosophique), Mariella Pandolfi et Laurence McFalls ont mis l'accent sur une forme particulière de la musique occidentale, soit l'opéra, sans toutefois oublier la musique orchestrale, le jazz ou la chanson populaire.
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Informations
deuxième partie
Dissonance :
révolution et récupération

Respirer, une stratégie et une subversion
Marie Chouinard
Au début
Il y a des milliards d’années, l’atmosphère terrestre ne contient pas encore d’oxygène, mais des organismes commencent à excréter un déchet toxique qui va bouleverser l’histoire de la planète : l’oxygène. Celui-ci s’accumule de manière inexorable et le monde vivant fait face à une crise écologique, à une première grande extinction.
Survivent les cyanobactéries qui, elles, profitent de ce nouvel environnement : elles absorbent l’oxygène et le digèrent. Leur développement est fulgurant et conduit à l’explosion cambrienne : une orgie de déclinaisons du vivant, un foisonnement de la diversité qui, au fil de l’évolution des espèces, au fil de la longue succession des contingences et des hasards, des nécessités et des aspirations, aboutit à nous, les êtres humains.
Dans la Genèse, la divinité toute-puissante insuffle, par son exhalation, la vie au limon afin de créer la première femme et le premier homme.
Ce qui est déchet pour l’un est nourriture pour l’autre. La création de l’un est l’inspiration de l’autre.
En dedans
C’est par contact direct que les plantes communient avec l’atmosphère : l’effleurement de l’air sur leurs feuilles est leur respiration.
L’être humain participe de la lignée animale qui a conçu une stratégie révolutionnaire, laquelle provoque sa liberté et son emprise sur le monde : il respire en dedans, dans son intimité la plus profonde.

Il peut alors jouer avec le rythme de sa respiration, le ralentir, l’accélérer, l’arrêter pour aller sous l’eau, le suspendre pour mieux goûter une extase ou pour se rendre invisible. Modulant ses mouvements respiratoires, il communique à l’autre son rapport au monde, transformant du même coup l’autre et le monde.
Ce mouvement du dehors vers le dedans, du dedans vers le dehors, l’accompagne jusqu’à son dernier souffle.
Chanter la première voyelle
Dans une grotte, avant l’avènement du langage, une femme sait déjà comment placer ses lèvres pour créer avec son souffle une source de chaleur humide ou une brise rafraîchissante pour l’enfant qu’elle berce.
Puis elle entonne un chant, le premier chant du monde : une berceuse.
L’air glissant sur ses cordes vocales, elle fait naître la voyelle fondamentale : celle qui n’est pas encore tout à fait un a, ni un e, un i, un o ou un u, mais qui déjà prend ses hauteurs et ses profondeurs, ses rythmes.
La femme ferme les lèvres et, continuant de chanter, fait résonner une première consonne : MMM.

Un jour, quelques millénaires plus tard, elle inventera un symbole pour cette sonorité, représentant par un dessin dans l’argile le micromouvement vibratoire qui se produit entre ses lèvres : MMM. La première écriture.
Pour l’instant, les mots n’existent pas encore, et dans la grotte la femme fredonne pour son enfant. Elle ouvre la bouche, joue à en moduler lentement l’ouverture, et voilà que toutes les voyelles chantent leurs variantes.
Et parce qu’elle prend son temps et qu’elle sait écouter, elle entend les premières harmoniques dans la résonance de son souffle.
Dehors, la communauté se prépare au travail. Les consonnes appellent l’acte à produire en mimant le coup, le sifflement, la percussion, le frottement, le déchirement, le claquement. La bouche est dans l’action de dire l’action. On entend la présence des génies, on les célèbre.
Il y aura encore l’opéra des cris orgasmiques et celui des cris de douleur, de la perte, de l’accouchement, de la gratitude, de l’exultation.
Puis les mots naîtront, regroupés en familles. Génération, génétique, générer, gens, genre, générosité, génie… de la famille gènes, le code du vivant. Respirer, inspirer, soupirer, expirer, aspirer… de la famille spir, l’élan, la spirale du vivant.
Le cosmos aussi respire
Des astrophysiciens croient qu’il n’y aurait pas eu qu’un big bang, mais une succession d’expansions et d’effondrements, chacun de ces effondrements étant suivi d’un nouveau big bang, d’un grand rebond (big rebound). Comme si plusieurs grandes respirations cosmiques s’étaient succédé avant le big bang qui a fait naître notre univers.
Notre univers est lui-même animé d’une multitude de respirations dont les mouvements de gravitation et d’expansion, de fusion et d’explosion lui permettent de vivre en réorganisant continuellement sa matière et de créer, après des générations successives d’étoiles, de nouveaux éléments tels que le plomb et l’or, ou de nouveaux corps qui produisent eux-mêmes leur propre substance : les êtres vivants.

Exercice
Assise sur une chaise, bien s’ancrer dans ses ischions, bien s’ancrer dans ses pieds posés à plat sur le sol, et, sans s’appuyer au dossier, allonger doucement la colonne vertébrale vers le ciel. Écouter le mouvement de la respiration à l’intérieur de soi. Observer les sensations qui se présentent dans le plancher pelvien, dans les reins, entre les côtes, sous le sternum, dans la gorge, derrière les globes oculaires.
Prendre le temps d’accueillir tout ce qui, en soi, se renouvelle constamment. Ne pas s’accrocher à l’une ou à l’autre des sensations apparues au fil des divers événements intérieurs. Et si l’on se rend soudain compte qu’on s’est égarée dans ses pensées, ramener l’écoute, avec bienveillance, vers le mouvement de la respiration.
Quand tout cela a été accompli en son temps, goûter au nouvel espace qui s’est créé en soi et autour de soi.
Empreintes mémorielles
J’ai trois ans.
En bloquant la narine gauche,
expirer par la droite.
En bloquant la droite,
expirer par la gauche.
Mon père m’apprend à me moucher.
Un travail mental inusité et complexe fait son chemin en moi.
J’ai cinq ans.
Assise dans le traîneau tiré par mon père,
je lui crie que je ne peux pas respirer.
La tempête est violente, la neige m’arrive en plein visage,
je crie de nouveau.
Il me répond que si je crie et parle, c’est que je respire,
et que bien au contraire, avec tout ce vent,
je ne peux pas manquer d’air.
Voûté contre le vent, il continue de tirer.
Je demeure aux prises avec sa logique incontestable
et ce vent qui m’étouffe.
J’ai seize ans.
Je nage tout un kilomètre.
Le mouvement répétitif du crawl,
ma respiration rythmée,
et le bruit des bulles comme un mantra :
je vole au-dessus de mon ombre
qui glisse au fond de la piscine.

J’ai vingt-deux ans. Nous sommes dans la tempête qui s’est soudainement levée sur la rivière Saguenay et nous ramons longtemps de toutes nos forces pour sauver nos vies. Ce mouvement alterné, ces torsions répétées du tronc me font découvrir le fameux plexus solaire dont me parle depuis tant d’années mon professeur de ballet.
Quelques jours plus tard, comme nous arrivons à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, dans une brume si épaisse qu’on ne distingue pas le canot de nos amis, éclate dans le silence une assourdissante respiration métallique qui me pétrifie : une ombre immense, un mur noir nous barre la route, un paquebot nous frôle, chantant la mort qui, pour une deuxième fois, ne nous tuera pas.
À Bénarès, j’ai vingt-sept ans, j’assiste à un concert : une femme chante pendant toute la nuit dans un théâtre crûment éclairé aux néons. Elle est assise en tailleur sur le sol, et le chant qui sort de sa bouche n’est fait que de voyelles sinueusement modulées et rythmées. Quelques centaines d’hommes l’écoutent en silence, puis une transe les saisit : ils se lèvent, s’étreignent les uns les autres en gémissant et en pleurant, se tordent d’extase. Une folie se propage dans la salle, chacun s’accrochant à quelqu’un, n’importe qui, pour pouvoir supporter tant de beauté.
Quelques mois plus tard, je me procure un disque de katajjaniq, le chant de gorge pratiqué par les femmes inuites. Arrivée chez moi, je commence à l’écouter et j’en suis si émue que je place les haut-parleurs tout près l’un de l’autre et me recroqueville entre les deux, afin de mieux sentir ces chants intimes, rythmiques et sans paroles, qui se terminent soudainement par des éclats de rire.

J’ai l’impression d’entendre le chant de jeunes amoureux qui copulent, le chant de mes origines. Et je me dis qu’au matin, dans un igloo, une mère a peut-être déjà dit à ses enfants : « Ce que vous avez entendu cette nuit, ce sont des chants de gorge ! » Puis elle aurait éclaté de rire.
Travailler dans le silence
Outre le corps, l’outil de travail de la chorégraphe est un espace vide, silencieux, doté d’un plancher en bois et de fenêtres qui laissent entrer l’air. Un lieu sacré où respirer et vivre avec le corps.
D’abord le silence, puis le souffle et ses modulations, la pensée du corps qui trouve son rythme propre, ses arabesques.
Seule dans cet espace, passer des heures à explorer des gestes, à ressentir de quelle manière une simple variation dans la position de la colonne vertébrale, du poignet, du cou, modifie la perception du monde et du temps ; chaque position du corps donne accès à un monde autre, est une clé vers un état d’être insoupçonné.
Une qualité de respiration particulière fait remonter des souvenirs ancestraux ; un état intérieur dicte ses positions au corps, qui en retour engendre un nouvel état psychique, lequel à son tour agit sur le corps en le remodulant. Cette dialectique, cet enchantement, cette Histoire.
Effectuer un dessin pour garder la trace d’une posture physique, d’une clé vers un certain état d’être ; les dessins s’accumulent en un trousseau pour le long voyage chorégraphique.
Créer dans le silence ; pour écouter le corps, les rythmes du souffle. Ne pas enchâsser le souffle dans une structure préétablie par une musique.
Quelques travaux et leur rapport à la musique
Cristallisation (1978)
En 1978, je travaille à un premier solo. Je suis seule dans le studio, mais j’ai assis sur une chaise un témoin imaginaire, un être que rien ni personne n’impressionne, qui connaît tout et que l’art n’intéresse pas particulièrement. Trois mois plus tard, j’ai besoin d’un véritable témoin et j’invite mon ami Rober Racine. Je danse dans le silence, puis il me dit : « Je veux bien composer quelque chose pour cette pièce, je reviens dans une semaine. »
Je suis interloquée : je ne lui ai rien demandé, je ne souhaite aucune musique. Mais, curieuse, je ne proteste pas…

Rober revient avec la grille de son fourneau, qu’il dépose sur une boîte en bois qui se trouve là, puis de ses doigts forts fait vibrer le métal : il produit des tonalités très graves, une rythmique et des résonances qui entrent en communion avec l’espace environnant. Nous partons en tournée avec Cristallisation.
Cette expérience de création est devenue mon modus operandi : je crée en silence, puis à la fin du processus, j’invite le compositeur à voir le travail.
L’Après-Midi d’un faune (1987)
Fascinée par les photographies de Vaslav Nijinski dansant L’Après-Midi d’un faune, je souhaite reprendre ce rôle, faire l’expérience de ces déplacements de profil, de cette cascade géométrique des angles du corps, de ce souffle, de ces cornes, ces sabots, ce phallus. Au bout de quelques semaines, je m’essaie sur la musique de Debussy et trouve l’expérience insupportable : le faune et sa danse pulsionnelle au...
Table des matières
- Page couverture
- Les Éditions du Boréal
- Faux-titre
- Titre
- Crédits
- Tensions et lieux de son
- Première partie
- Deuxième partie
- Troisième partie
- Remerciements
- Bibliographie
- Collaborateurs
- Crédits
- Crédits et remerciements
- Fin
- Quatrième de couverture
Foire aux questions
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