
- 154 pages
- French
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- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
À propos de ce livre
Les combats perdus, les « prochaines fois » réitérées sans relâche, les projets inachevés encombrent le pas de notre destin. Rien n'est jamais tout à fait fini au Québec. Le passé se prolonge donc dans le présent de manière confuse, malgré la soi-disant coupure de la Révolution tranquille. Parce que, peu importe ce qu'on en dit, peu importe ce qu'on en pense, le passé finit toujours par percer, comme la pyrite dans un sous-sol de bungalow. Le problème, ce n'est pas nécessairement que le présent soit coupé de ses racines, comme plusieurs penseurs contemporains le dénoncent, mais bien que celles-ci aient mal poussé et aient fini par tout étouffer. Ce qui nous amène à cette question, déterminante : pourquoi plusieurs pans de notre passé et la mémoire que nous en gardons ressemblent à des chantiers inachevés dont on a perdu le sens ? Pourquoi ce passé a-t-il proliféré ainsi, presque à l'insu des Québécois ? Que signifient les problèmes d'embrayage temporel au Québec ? Quelles en sont les conséquences sur notre présent ? J. L.
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Informations
Littératures personnelles
![]() Alexandre Chartrand, Feu Godin (en pétard), aérosol et graphite sur canevas, 94 cm x 135 cm, 2011. Reproduit avec l’aimable autorisation de l’artiste. |
| Remettre le passé au présent. Magie du présent1. |
ROBERT BRESSON
Dans un numéro récent de la revue Liberté, le romancier Alain Farah comparait le travail du sociologue Mathieu Bock-Côté à celui de l’écrivain Raymond Bock, mesurant du même coup l’espace politique entre les deux homonymes. Sa lecture du recueil d’histoires de Raymond Bock, Atavismes, paru en 2011, est tout particulièrement pertinente :
Un art de la défaite, donc, mais sans mélancolie, comme si c’était là que réside le courage, dans l’acceptation de notre ténuité. Notre résistance à nous poser la question de l’identité, il faut cesser de la percevoir comme une tare, car il s’agit plutôt, à mon sens, d’une sorte de sagesse enfantine sur laquelle s’échouent l’ambition et le pouvoir. Je ne désespère pas, surtout au terme du printemps 2012, de voir advenir l’échec de cette atavique prédisposition à l’esquive qui nous définit comme nation. À force de petites avancées dans notre histoire, conscients qu’au fond, elle nous réserve bien des surprises, il s’agit de garder en mémoire, comme le rappelle Bock, que « peut-être que les infinis détails de nos souvenirs sont là, en tout temps, en puissance, mais qu’ils ne se dévoilent qu’avec la maturité, avec l’expérience de vie, avec la somme de tout ce présent qui ne cesse, à chaque instant disparu, d’aller augmenter le passé2 ».
Alain Farah identifie ici un double mouvement qui donne à penser que la littérature peut mettre à mal la permanence tranquille, qu’il présente autrement en parlant de l’« atavique prédisposition à l’esquive qui nous définit comme nation ». D’abord, il y a une acceptation de la pauvreté initiale et de la faiblesse humaine. Il y a ensuite une patience, presque stoïque. Effet collatéral positif de notre illusion de permanence, cette patience nous permet d’écrire encore et toujours des récits, comme si ceux-ci allaient finir par révéler des forces tapies dans le passé et par conjurer l’aspect mortifère du retour du même. À force de faire tourner la roue dans tous les sens, il est possible d’espérer que les récits la brisent ; que l’énergie accumulée au cours du passé, notamment celle de toutes les luttes perdues, de tous les déficits de notre histoire, explose. Le philosophe Michael Löwy le disait bien : « La force cumulée de ces tentatives devient la matière explosive avec laquelle la classe émancipatrice du présent pourra interrompre la continuité de l’oppression. » En d’autres mots, « le présent éclaire le passé, et le passé éclairé devient une force au présent3 ». La littérature peut contribuer à faire éclater cette force.
Certes, il faut se méfier des « fins de l’Histoire », ce qui ne veut pas dire qu’il faille miser sur l’ambivalence, que d’autres considèrent comme bénéfique pour le Québec. On peut, par contre, multiplier les mises en relief de l’inachèvement, sa mise en forme à force de non-dits déterrés ; dégager de cette littérature une énergie propre à la rupture, à l’encoche réelle dans la ligne du temps incurvée. Que cela nous engage, fût-ce modestement, à agir sur ce temps, qui ne s’arrête plus aux premières neiges de l’hiver.
Être un pauvre sujet de l’Histoire
Je l’ai dit et déploré : les cyniques voient souvent les tares du pays comme des éléments propres à sa nature. Ils considèrent la province comme foutue depuis un bon bout de temps, semblable à la dystopie de L’Âge des ténèbres (2007) de Denys Arcand, qui est peut-être son film de fiction le plus cynique. Les fumeurs y sont pourchassés sans relâche et le Stade olympique, devenu bureau des plaintes du gouvernement, y est le symbole de notre ineptie collective.
On peut opposer à la vision d’un Québec naturellement appauvri ces propos de Roland Barthes : « [L’]évaporation miraculeuse de l’histoire est une autre forme d’un concept commun à la plupart des mythes bourgeois : l’irresponsabilité de l’homme4 ». Ce qui va de soi va de soi, et il vaut mieux s’élever au-dessus de tout cela pour mieux regarder les ruines être ruinées. Il faut pourtant se remémorer le titre d’un recueil de Roland Giguère : Le défaut des ruines est d’avoir des habitants. Y penser, c’est perdre son sourire sardonique.
La posture du cynique ne rend pas libre : elle ramène inexorablement au mythe, à l’image figée d’une société qui est, naturellement, dévoyée sur les plans spirituel, civique, politique et moral. En finir avec le mythe exige une réflexion qui rappelle sa propre responsabilité envers les « habitants » des ruines – dont nous sommes tous, de toute façon. Une acceptation, aussi, de ce que nous sommes réellement. Une entrée dans l’Histoire et une sortie de la permanence. Je ne saurais mieux le dire qu’Yvon Rivard : « Si nous avons un avenir, cet avenir ne peut être que le passé réécrit par ceux qui l’ont quitté et qui le réinventent, et ce passé, c’est l’héritage québécois de la pauvreté, l’héritage d’un peuple qui a appris pour le meilleur et pour le pire à se méfier des pouvoirs5. »
L’héritage québécois de la pauvreté ? S’agit-il d’une lubie d’écrivain confortable, méconnaissant les conditions réelles de la précarité ? Pas du tout. Ce qu’Yvon Rivard relève ici est une vieille tradition qui colle à l’histoire du Québec : précarité et dénuement des premiers colons, infériorité économique et pauvreté matérielle des Canadiens français, culture à l’avenant qui a été infériorisée par ses acteurs, s’interrogeant sur la valeur de leurs propres œuvres. Rivard résume ainsi le sentiment de pauvreté intellectuelle et identitaire qui s’est développé : « Ni français ni américain, le Québécois francophone est le produit de cette double négation qui, en l’excluant en quelque sorte de l’histoire, ne lui a laissé aucune expérience du pouvoir et lui a légué une identité toute problématique6. » Notre histoire, pour ainsi dire en dehors de l’Histoire, est à l’avenant : elle est déficitaire et faite d’inachèvements, de trous, de défaites.
Et pourtant, au cœur de cette pauvreté, il y a comme une ouverture. La pauvreté peut être renversée en « sagesse enfantine sur laquelle s’échouent l’ambition et le pouvoir », comme l’écrivait Alain Farah. Et comme dans le poème d’Alexie Morin, la maison, dont on accepte le caractère délabré, peut devenir le lieu d’une reconstruction.
À force de récits qui révèlent nos inachèvements successifs, à force de dire et de relancer toutes les défaites dans le grand cycle du même, la roue s’emballe, se brise. Ne reste plus alors que le dépouillement initial, positif, gagné sur l’illusion de la richesse, comme le dit Rivard. Gagné, aussi, sur le confort de l’ambivalence, qui donne l’impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes – également connu sous le nom de « vallée laurentienne ».
La maison dont je parle est taillée dans le verbe, je le sais. La pauvreté rédimée par la littérature permet-elle de régler directement les problèmes de solidarité sociale, les questions de pays et les nœuds gordiens d’un passé qui ne veut pas mourir ? Bien sûr que non. Ce qui n’empêche pas d’espérer que les frontières puissent bouger un peu. Tout ça n’est pas que du papier.
Dans L’Ordre du discours, Michel Foucault écrit que le contrôle des discours dans toutes les sociétés a pour but « d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité7 ». Celui qui parle a le pouvoir. En ce sens, le philosophe Jacques Rancière a bien vu les effets de la littérature et de l’histoire, au XIXe siècle notamment, sur ce qu’il appelle le « partage du sensible », c’est-à-dire « l’existence du commun et les découpages qui y définissent les places et les parts respectives8 ». Par exemple, les œuvres de Michelet ont permis de donner une juste voix aux pauvres. Cette parole a été essentielle aux révolutions démocratiques du siècle9. Il est donc légitime de penser que la littérature a un pouvoir politique. Une telle croyance ne doit pas être assimilée à la foi du charbonnier.
La littérature québécoise a depuis longtemps la capacité de révéler les non-dits, de mettre en relief les inachèvements, de créer du mouvement là où il y a illusion de permanence. On pourrait multiplier les exemples d’auteurs, colliger des textes et en faire une sorte d’anthologie, depuis le XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Dans cet essai, j’ai suivi le chemin sur une bonne distance, d’Arthur B...
Table des matières
- Page couverture
- Les Éditions du Boréal
- Faux-titre
- Du même auteur
- Titre
- Crédits
- Dédicace
- Exergue
- Introduction
- Qu’est-ce que la permanence tranquille ?
- Petite histoire partielle de la permanence tranquille
- « Un dimanche frileux et patriote »
- Les suites d’une révolution non souveraine
- Débâcles, redoux et pas grand-chose
- Littératures personnelles
- Conclusion
- Remerciements
- Crédits et Remerciements
- Fin
- Quatrième de couverture
Foire aux questions
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