La fin  de l'abondance
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La fin de l'abondance

L'économie dans un monde post-pétrole

  1. 238 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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La fin de l'abondance

L'économie dans un monde post-pétrole

À propos de ce livre

Quoi qu'en disent les adeptes du dĂ©veloppement durable, les substituts aux Ă©nergies fossiles abondantes et bon marchĂ© n'existent pas. Aucune source d'Ă©nergie alternative ne pourra offrir un rendement aussi Ă©levĂ© que les Ă©nergies fossiles. Puisqu'ils refusent d'intĂ©grer cette rĂ©alitĂ©, les modĂšles Ă©conomiques dominants ne savent pas comment apprĂ©hender l'aprĂšs-pĂ©trole, et les habitants des sociĂ©tĂ©s industrielles sont incapables de se prĂ©parer aux profondes mutations qui les attendent.Plongeant aux fondements de la pensĂ©e Ă©conomique depuis Adam Smith, "La fin de l'abondance" montre que l'actuelle orthodoxie nĂ©oclassique fait fausse route en traitant la Terre et ses ressources comme des facteurs de production inĂ©puisables, ce qu'elles ne sont pas.Avec les Ă©nergies alternatives dites "diffuses", l'humain pourra par exemple rĂ©chauffer l'eau du bain, mais il ne pourra faire tourner les gigantesques turbines Ă©lectrogĂšnes qu'exige notre sociĂ©tĂ© de transformation industrielle, de consommation, de dĂ©placements gigantesques et d'information Ă©lectronique. Au fond, Ă©crit Greer, l'Ăšre industrielle toutentiĂšre, fondĂ©e sur les sources d'Ă©nergies concentrĂ©es et accessibles, aura peut-ĂȘtre reprĂ©sentĂ© la plus grande bulle spĂ©culative de l'histoire.Traçant du monde de demain un portrait qui Ă©voque explicitement le tiers-monde, John Michael Greer plaide en faveur des technologies intermĂ©diaires chĂšres Ă  E.F. Schumacher ("Small is Beautiful"), dechangements politiques propres Ă  adoucir la transition
 et d'une bonne dose de stoĂŻcisme.

Informations

Année
2013
ISBN de l'eBook
9782897190569

CHAPITRE PREMIER

L’échec de la science Ă©conomique

IMAGINEZ UN INSTANT que vous ĂȘtes Ă  bord d’un voilier au milieu de l’ocĂ©an. Vous vous rĂ©veillez au beau milieu de la nuit, troublĂ©, comme si quelque chose se prĂ©parait. Vous vous habillez et montez sur le pont. Le ciel est dĂ©gagĂ©, le vent est soutenu et la visibilitĂ© est bonne. En regardant Ă  tribord, bien qu’il n’y ait pas de terre en vue, vous voyez avec horreur des vagues se briser avec fracas sur des rochers acĂ©rĂ©s pas trĂšs loin du bateau.
Vous courez jusqu’à la passerelle pour avertir l’équipage de garde et vous dĂ©couvrez le second assis avec d’autres membres de l’équipage, tous en train de fumer tranquillement leur pipe sans se prĂ©occuper des rĂ©cifs. Quand vous leur en parlez, ils nient qu’il en existe dans cette zone et affirment que vous avez Ă©tĂ© victime d’une illusion d’optique courante sous ces latitudes. Un des marins vous conduit dans la salle des cartes et vous montre celle oĂč est tracĂ©e la marche du bateau. Bien entendu, aucun rocher n’apparaĂźt prĂšs du trajet du navire ; mais en examinant le reste de la carte, vous constatez qu’aucun rĂ©cif, haut-fond ou autre danger n’est indiquĂ© nulle part.
ÉbranlĂ©, vous quittez la salle des cartes et jetez un coup d’Ɠil au compas qui se trouve dans l’habitacle, et votre malaise grandit : l’aiguille du compas indique que le nord magnĂ©tique devrait ĂȘtre Ă  bĂąbord, mais dans le ciel vous voyez clairement la Petite Ourse en poupe. Quand vous en parlez Ă  l’équipage, ils rĂ©pondent avec agacement que vous n’avez de toute Ă©vidence jamais Ă©tudiĂ© la navigation. Vous quittez la passerelle et marchez vers la proue pour voir vers quoi se dirige le navire et, bien entendu, les reflets de l’eau frappant les rochers sont visibles au loin.
Quel soulagement si ce scĂ©nario n’était qu’un cauchemar ! Malheureusement, il reflĂšte une des rĂ©alitĂ©s les plus troublantes de notre vie. Les cartes et le compas qui sont utilisĂ©s ces temps-ci pour orienter la plupart des dĂ©cisions importantes des pays proviennent de la science Ă©conomique, mais les politiques recommandĂ©es par les Ă©conomistes aux dirigeants ainsi qu’aux gens ordinaires Ă©chouent systĂ©matiquement Ă  offrir des guides utiles face Ă  certains des dĂ©fis les plus cruciaux de notre Ă©poque.
Bien que cette affirmation puisse sembler extrĂȘme, les faits qui l’appuient se trouvent sur n’importe quel site d’information. Voyez comment les Ă©conomistes ont rĂ©agi, ou plutĂŽt omis de rĂ©agir, devant le gargantuesque boom immobilier qui a implosĂ© si spectaculairement en 2008, entraĂźnant dans sa chute une bonne part de l’économie mondiale9. On ne peut trouver de meilleur exemple de bulle spĂ©culative incontrĂŽlable dans l’histoire rĂ©cente. Vu la vaste documentation publiĂ©e sur les bulles spĂ©culatives depuis la parution en 1841 de Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds (Les extraordinaires illusions populaires et la folie des foules), du rĂ©vĂ©rend Charles Mackay, c’eĂ»t dĂ» ĂȘtre un jeu d’enfant de reconnaĂźtre l’ensemble des symptĂŽmes typiques : hausse vertigineuse des prix, afflux d’investisseurs amateurs, rhĂ©torique insensĂ©e selon laquelle les prix augmenteraient pour toujours, taux alarmant de spĂ©culation faite avec de l’argent empruntĂ©, etc.
Par consĂ©quent, en 2005, bien des gens hors de la profession d’économiste faisaient des parallĂšles entre cette bulle immobiliĂšre et d’autres orgies spĂ©culatives. En 2006, la blogosphĂšre fourmillait de prĂ©dictions justes sur le krach imminent et, en 2007, le plongeon final dans l’insolvabilitĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e et la dĂ©pression Ă©tait vu comme inĂ©vitable dans plusieurs milieux. Keith Brand, qui a créé en 2005 le stimulant blogue HousingPanic pour faire connaĂźtre le dĂ©sastre Ă  venir (il a poursuivi son flux incessant de commentaires acerbes tout au long de la bulle et de son explosion), rĂ©sumait ces prĂ©dictions dans un exergue qui pourrait servir d’épitaphe Ă  toute cette frĂ©nĂ©sie immobiliĂšre : « Bon dieu, tout ça va tellement mal finir10 ! »
Pourtant, il est de notoriĂ©tĂ© publique que parmi ceux qui lançaient des avertissements, les Ă©conomistes Ă©taient rarissimes. La plupart Ă©cartaient l’idĂ©e que le boom puisse ĂȘtre ce qu’il Ă©tait, une bulle spĂ©culative dĂ©sastreuse. L’une des rares exceptions, Nouriel Roubini, a commentĂ© d’un ton dĂ©sabusĂ© la façon dont il fut traitĂ© de fĂȘlĂ© quand il a attirĂ© l’attention sur ce qui aurait dĂ» ĂȘtre Ă©vident pour tous les Ă©conomistes11. Pour une raison ou une autre, ça ne l’était pas ; la grande majoritĂ© de ceux qui donnaient publiquement leur opinion sur la bulle affirmaient que la hausse dĂ©lirante des prix de l’immobilier Ă©tait justifiĂ©e et que les innovations financiĂšres exotiques qui la nourrissaient protĂ©geraient les banques et les prĂȘteurs hypothĂ©caires.
Ces propos rassurants Ă©taient faux. Ceux qui les ont tenus auraient dĂ» le savoir avant mĂȘme d’ouvrir la bouche. Il y a plusieurs dĂ©cennies dĂ©jĂ , John Kenneth Galbraith, gĂ©ant de la pensĂ©e Ă©conomique, faisait remarquer que, dans le monde financier, le mot « innovation » renvoie inĂ©vitablement Ă  la redĂ©couverte des mĂȘmes mauvaises idĂ©es sĂ©duisantes qui mĂšnent toujours au dĂ©sastre Ă©conomique lorsqu’elles sont mises en pratique12. Les ouvrages de Galbraith qui recensent les dĂ©gĂąts causĂ©s Ă  rĂ©pĂ©tition par ces mĂȘmes mauvaises idĂ©es dans le passĂ©, La Crise Ă©conomique de 1929 et BrĂšve histoire de l’euphorie financiĂšre, sont sur les Ă©tagĂšres de bibliothĂšque de chaque facultĂ© d’économie en AmĂ©rique du Nord, et quiconque lit l’un ou l’autre identifiera chaque exubĂ©rance rhĂ©torique et chaque idiotie fiscale des grandes orgies spĂ©culatives du passĂ© que la bulle immobiliĂšre a fidĂšlement reproduites.
On pourrait comprendre cette dĂ©faillance si la bulle immobiliĂšre Ă©tait un cas isolĂ© d’échec de la profession, mais la mĂȘme formule rassurante s’est rĂ©pĂ©tĂ©e avec la mĂȘme rĂ©gularitĂ© que les bulles spĂ©culatives elles-mĂȘmes. Les mĂȘmes garanties ont Ă©tĂ© donnĂ©es, dans certains cas par les mĂȘmes Ă©conomistes, lors de la prĂ©cĂ©dente orgie de spĂ©culation aux États-Unis, la bulle technologique des annĂ©es 1996 Ă  2000. En fait, les mĂȘmes Ă©noncĂ©s ont Ă©tĂ© utilisĂ©s par la majoritĂ© des Ă©conomistes professionnels au cours de chaque frĂ©nĂ©sie spĂ©culative depuis l’époque d’Adam Smith. Plus de deux siĂšcles de mĂ©prises flagrantes devraient normalement suffire pour apprendre de ses erreurs, mais il semble que ce soit trop court dans ce cas-ci.

L’illusion de l’invincibilitĂ©

Le problĂšme de la science Ă©conomique contemporaine peut se rĂ©sumer Ă  une forme d’aveuglement Ă  l’égard de la possibilitĂ© d’un dĂ©sastre qui se manifeste mĂȘme trĂšs loin du domaine des bulles Ă©conomiques. Prenez l’autodestruction de Long Term Capital Management (LTCM) en 199813. LTCM fut l’un des premiers fonds de couverture (hedge fund) trĂšs en vue. Il rĂ©alisait d’énormes bĂ©nĂ©fices en misant une immense quantitĂ© d’argent appartenant Ă  d’autres sur des transactions complexes proposĂ©es par des algorithmes informatisĂ©s trĂšs Ă©laborĂ©s. La prĂ©sence dans ses rangs de deux Prix Nobel d’économie faisait sa fiertĂ©. On prĂ©tendait sur Wall Street, pendant les beaux jours de la firme, que les modĂšles informatisĂ©s de LTCM Ă©taient tellement bien faits qu’ils ne pourraient lui faire perdre de l’argent tant que durerait l’univers, et mĂȘme au-delĂ .
Avez-vous dĂ©jĂ  remarquĂ© que les mĂ©chants dans les mauvais films de science-fiction sont toujours pulvĂ©risĂ©s quelques secondes aprĂšs s’ĂȘtre dĂ©clarĂ©s invincibles ? On dirait que le mĂȘme principe prĂ©vaut en Ă©conomie, bien que le dĂ©lai soit plus long. Seulement cinq ans aprĂšs que LTCM eut lancĂ© sa stratĂ©gie informatisĂ©e, l’univers a cessĂ© d’exister (soit un peu plus tĂŽt que prĂ©vu). LTCM avait ignorĂ© le risque de dĂ©faut de paiement de la dette Ă©trangĂšre russe que bien d’autres avaient vu venir. Le rĂ©sultat fut catastrophique. Le gouvernement des États-Unis dut improviser une solution de secours pour Ă©viter que l’implosion de la firme n’entraĂźne une panique financiĂšre gĂ©nĂ©ralisĂ©e.
À tout prendre, les Ă©conomistes ne sont pas des gens stupides. Plusieurs sont extrĂȘmement talentueux : les habiletĂ©s mathĂ©matiques des analystes quantitatifs employĂ©s aujourd’hui par les courtiers et les banques d’investissement rivalisent avec celles des chercheurs des meilleures facultĂ©s de physique. Pourtant, plusieurs de ces personnes extrĂȘmement brillantes n’ont pas rĂ©ussi Ă  utiliser leur intelligence pour tirer les leçons d’une suite d’erreurs Ă©videntes et trĂšs connues. Cela est inquiĂ©tant Ă  plusieurs Ă©gards, mais ce qui l’est davantage en ce moment est le rĂŽle prĂ©pondĂ©rant que les Ă©conomistes jouent parmi ceux qui affirment que les Ă©conomies industrielles n’ont pas Ă  se soucier de l’impact d’une croissance illimitĂ©e sur la biosphĂšre et sur les ressources dont nos vies dĂ©pendent. S’il s’avĂšre qu’ils se trompent lĂ -dessus comme tant d’économistes se sont trompĂ©s Ă  propos de la bulle immobiliĂšre, ils auront franchi le pas fatidique entre risquer des milliards de dollars et risquer des milliards de vies.
Il est donc urgent de parler des raisons pour lesquelles les Ă©conomistes conventionnels ont si souvent Ă©tĂ© incapables d’anticiper les revers. Comme pour bien des bizarreries de la vie contemporaine, cet aveuglement a plusieurs causes. Deux causes importantes dĂ©coulent des particularitĂ©s de la profession telle qu’on la pratique aujourd’hui. Une troisiĂšme, encore plus importante, vient des a priori fondamentaux que les Ă©conomistes utilisent pour relever les dĂ©fis de leur discipline. Il faut parler des deux premiĂšres, mais c’est la troisiĂšme qui nous mĂšnera au cƓur du propos de ce livre : la recherche d’idĂ©es Ă©clairantes qui aideront Ă  comprendre les dĂ©fis qui attendent la sociĂ©tĂ© industrielle.
Premier facteur : pour les Ă©conomistes professionnels, il est bien plus lucratif d’avoir tort que d’avoir raison. Pendant la pĂ©riode qui conduit Ă  une orgie spĂ©culative, bien des gens sont prĂȘts Ă  payer cher pour se faire dire qu’ils ont raison d’engouffrer leur argent dans la bulle du jour. Peu de gens veulent payer pour entendre qu’ils pourraient tout aussi bien jeter leurs Ă©conomies par la fenĂȘtre, surtout quand c’est le cas. Par opposition, avant et aprĂšs un krach, la plupart des gens comptent leurs sous, et l’idĂ©e de payer des Ă©conomistes pour leur fournir un avis est loin de figurer dans leurs prioritĂ©s.
Cette rĂšgle s’applique Ă©galement Ă  la recherche universitaire, au courtage et Ă  plusieurs des autres sources de revenus accessibles aux Ă©conomistes. Quand les marchĂ©s sont en hausse, ceux qui encouragent les gens Ă  satisfaire leurs fantasmes de richesse instantanĂ©e seront bien plus populaires, donc plus susceptibles d’ĂȘtre employĂ©s, que ceux qui annoncent les consĂ©quences inĂ©vitables de ces fantasmes ; et quand les marchĂ©s plongent et que les rĂŽles pourraient ĂȘtre inversĂ©s, personne n’embauche. Appliquons la mĂȘme logique Ă  l’avenir de la sociĂ©tĂ© industrielle, et les rĂ©sultats sont similaires : ceux qui proposent des politiques grĂące auxquelles les gens pourront s’enrichir et vivre dans l’extravagance recevront un accueil enthousiaste, alors que ces politiques condamnent plutĂŽt la sociĂ©tĂ© industrielle Ă  une funeste spirale. Le souci de la postĂ©ritĂ© ne paie le salaire de personne aujourd’hui.
Le deuxiĂšme facteur qui conduit Ă  des conseils erronĂ©s en Ă©conomie est commun Ă  plusieurs champs d’études contemporains : l’économie souffre du mal de la mathĂ©matisation prĂ©maturĂ©e. Les spectaculaires rĂ©ussites des sciences naturelles ont encouragĂ© les savants d’autres domaines Ă  emprunter leurs mĂ©thodes dans l’espoir d’obtenir les mĂȘmes succĂšs ou, Ă  tout le moins, de profiter de leur prestige. Cependant, avant qu’Isaac Newton n’élabore sa thĂ©orie sur les mouvements des planĂštes, des milliers d’observateurs amateurs avaient accumulĂ© les donnĂ©es dont il s’est ensuite servi. Cela est vrai pour la rĂ©ussite de toute science naturelle : son « histoire naturelle », l’enregistrement systĂ©matique de ce que fait rĂ©ellement la Nature, sert de fondation aux hypothĂšses et aux expĂ©riences des scientifiques qui suivront.
Trop de champs d’études ont tentĂ© de sauter ces prĂ©liminaires pour se lancer tĂȘte baissĂ©e dans la crĂ©ation de formules mathĂ©matiques compliquĂ©es, puisque c’est, croit-on, ce que font les vrais scientifiques. Les rĂ©sultats n’ont pas Ă©tĂ© Ă  la hauteur de leurs attentes car il y a un piĂšge cachĂ© au cƓur mĂȘme de la mĂ©thode scientifique : le fait de rĂ©ussir Ă  obtenir d’une partie de la Nature un certain comportement dans des conditions arbitraires en laboratoire ne signifie pas que la Nature se comporte ainsi lorsque laissĂ©e Ă  elle-mĂȘme. C’est trĂšs bien si votre seul but est de dĂ©couvrir ce que vous pouvez forcer une parcelle de nature Ă  faire, mais si vous dĂ©sirez comprendre comment le monde fonctionne, le fait d’ĂȘtre capable de forcer la Nature Ă  se conformer Ă  votre thĂ©orie ne vous aide en rien. Les thĂ©ories qui ne sont pas confrontĂ©es aux faits observĂ©s Ă©chouent systĂ©matiquement Ă  prĂ©dire les Ă©vĂ©nements dans le monde rĂ©el.
La discipline Ă©conomique est particuliĂšrement vulnĂ©rable Ă  l’impact de cette mathĂ©matisation prĂ©coce parce que sa matiĂšre premiĂšre, les choix collectifs d’ĂȘtres humains qui prennent des dĂ©cisions Ă©conomiques, fait intervenir tellement de variables que la seule façon de les contrĂŽler toutes consiste Ă  imposer des conditions si arbitraires que les rĂ©sultats obtenus ont peu Ă  voir avec la vraie vie. La façon logique de s’en sortir est de se concentrer sur l’équivalent de l’histoire naturelle, soit l’histoire Ă©conomique : les annales de ce qui s’est rĂ©ellement produit dans les sociĂ©tĂ©s humaines dans diverses conditions Ă©conomiques. C’est exactement ce qu’ont fait ceux qui ont prĂ©dit le krach immobilier : ils ont remarquĂ© qu’un ensemble de conditions (une bulle) avait immanquablement conduit dans le passĂ© au mĂȘme rĂ©sultat (un krach) et ils se sont servis de ce savoir pour prĂ©dire l’avenir avec exactitude.
Pourtant, ce n’est pas, dans l’ensemble, ce que font en ce moment les Ă©conomistes Ă  succĂšs. Au contraire, la plupart d’entre eux consacrent leur carriĂšre Ă  la crĂ©ation de thĂ©ories Ă©laborĂ©es et de modĂšles quantitatifs qui sont rarement confrontĂ©s aux donnĂ©es de l’histoire Ă©conomique, avec pour consĂ©quence qu’ils Ă©chouent lorsque leurs thĂ©ories se frottent Ă  la rĂ©alitĂ© Ă©conomique d’aujourd’hui.
Par exemple, les Prix Nobel dont les modĂšles informatiques ont anĂ©anti LTCM avaient créé des hypothĂšses extrĂȘmement complexes Ă  propos des comportements Ă©conomiques et ils ont soumis ces hypothĂšses Ă  un test trĂšs dispendieux qui a Ă©chouĂ©. S’ils avaient d’abord pris le temps d’étudier l’histoire Ă©conomique, ils auraient peut-ĂȘtre remarquĂ© que des pays politiquement instables sont souvent en dĂ©faut de paiement de leurs dettes, que des combines pour s’enrichir avec d’immenses sommes d’argent appartenant Ă  autrui finissent par imploser et que les tentatives prĂ©cĂ©dentes pour modĂ©liser les caprices du marchĂ© ont fini en larmes quand elles Ă©taient confrontĂ©es Ă  l’esprit retors des humains lorsqu’ils prennent des dĂ©cisions d’ordre financier. Ils n’ont rien remarquĂ© de tel et ils ont perdu, ainsi que leurs investisseurs, des sommes d’argent astronomiques.
L’inaptitude des Ă©conomistes Ă  faire des prĂ©dictions fiables est devenue proverbiale mĂȘme au sein de la profession. Un penseur Ă©conomique aussi conventionnel que David A. Moss, professeur Ă  la Harvard Business School et auteur du trĂšs orthodoxe et souvent citĂ© Concise Guide to Macroeconomics, prĂ©vient :
Malheureusement, certains Ă©tudiants en macroĂ©conomie ont tellement confiance en ce qu’ils ont appris qu’ils refusent de voir les exceptions, prĂ©fĂ©rant croire que les relations Ă©conomiques dĂ©crites dans leurs manuels sont des lois immuables. Ce genre d’arrogance (ou d’étroitesse d’esprit) devient un vĂ©ritable danger pour la sociĂ©tĂ© quand elle contamine la prise de dĂ©cision macroĂ©conomique. Le dirigeant qui croit qu’il sait exactement comment l’économie rĂ©agira Ă  un certain stimulus est de fait rĂ©ellement dangereux14.
MalgrĂ© tout, ce passage sous-estime considĂ©rablement le problĂšme car aujourd’hui plusieurs des Ă©noncĂ©s des Ă©conomistes non seulement sont incertains, ils sont simplement faux. La tentative de faire de la discipline Ă©conomique une science quantitative avant la nĂ©cessaire collecte d’information a produit beaucoup trop de thĂ©ories Ă©lĂ©gantes qui ne reprĂ©sentent pas le monde rĂ©el et qui conduisent Ă  des prĂ©dictions erronĂ©es. Si au moins elles restaient enfermĂ©es dans leurs tours d’ivoire ; malheureusement, c’est loin d’ĂȘtre le cas. Bien trop souvent, des thĂ©ories coupĂ©es des rĂ©alitĂ©s de la vie Ă©conomique servent Ă  la prise de dĂ©cision dans les entreprises et les administrations publiques, avec des rĂ©sultats dĂ©sastreux.

L’échec des marchĂ©s

La troisiĂšme cause de l’aveuglement des Ă©conomistes est plus complexe que les prĂ©cĂ©dentes parce qu’elle ne relĂšve pas de leurs habitudes professionnelles, mais plutĂŽt des hypothĂšses fondamentales Ă  propos du monde rĂ©el sur lesquelles se base la discipline. La plus importante d’entre elles est probablement la foi dans l’infaillibilitĂ© du libre marchĂ©. La richesse des nations a propagĂ© l’idĂ©e que les Ă©changes effectuĂ©s sur des marchĂ©s libres gĂšrent l’activitĂ© Ă©conomique d’une façon plus efficiente que ne le font les traditions ou les rĂšglementations gouvernementales. La popularitĂ© des arguments de Smith sur ce sujet fluctue au fil des annĂ©es ; sans surprise, au cours des pĂ©riodes de prospĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e, la supposĂ©e sagesse des marchĂ©s est portĂ©e aux nues, alors que les pĂ©riodes de dĂ©pression et d’appauvrissement produisent l’effet contraire.
L’économie nĂ©oclassique, c’est-Ă -dire l’orthodoxie Ă©conomique en Occident depuis les annĂ©es 1950, a adoptĂ© une version nuancĂ©e de la thĂ©orie de Smith. Ses tenants affirment que, mises Ă  part certaines exceptions dĂ©crites dans des documents techniques, les gens prennent des dĂ©cisions rationnelles pour maximiser leurs bĂ©nĂ©fices et que la somme de toutes ces dĂ©cisions maximise les bĂ©nĂ©fices pour tous les participants. Le concept d’échec des marchĂ©s existe dans le vocabulaire nĂ©oclassique, et des Ă©tudes Ă©clairantes ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es dans ce cadre pour expliquer comment les marchĂ©s peuvent Ă©chouer, comme c’est souvent le cas, Ă  satisfaire des besoins humains essentiels. Pourtant, comme on l’a vu, les Ă©conomistes nĂ©oclassiques se montrent rĂ©guliĂšrement incapables de prĂ©voir les cas les plus destructeurs d’échec des marchĂ©s, ces pics et ces creux spĂ©culatifs qui secouent les assises de l’économie globale, quand il...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Préface de Hervé Philippe
  3. Introduction - Un guide à l’intention des gens perplexes
  4. 1. L’échec de la science Ă©conomique
  5. 2. Les trois économies
  6. 3. La mĂ©taphysique de l’argent
  7. 4. Le prix de l’énergie
  8. 5. Les outils appropriés
  9. 6. La route qui nous attend
  10. Épilogue - Small is Beautiful
  11. Bibliographie

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