Quoi qu'en disent les adeptes du dĂ©veloppement durable, les substituts aux Ă©nergies fossiles abondantes et bon marchĂ© n'existent pas. Aucune source d'Ă©nergie alternative ne pourra offrir un rendement aussi Ă©levĂ© que les Ă©nergies fossiles. Puisqu'ils refusent d'intĂ©grer cette rĂ©alitĂ©, les modĂšles Ă©conomiques dominants ne savent pas comment apprĂ©hender l'aprĂšs-pĂ©trole, et les habitants des sociĂ©tĂ©s industrielles sont incapables de se prĂ©parer aux profondes mutations qui les attendent.Plongeant aux fondements de la pensĂ©e Ă©conomique depuis Adam Smith, "La fin de l'abondance" montre que l'actuelle orthodoxie nĂ©oclassique fait fausse route en traitant la Terre et ses ressources comme des facteurs de production inĂ©puisables, ce qu'elles ne sont pas.Avec les Ă©nergies alternatives dites "diffuses", l'humain pourra par exemple rĂ©chauffer l'eau du bain, mais il ne pourra faire tourner les gigantesques turbines Ă©lectrogĂšnes qu'exige notre sociĂ©tĂ© de transformation industrielle, de consommation, de dĂ©placements gigantesques et d'information Ă©lectronique. Au fond, Ă©crit Greer, l'Ăšre industrielle toutentiĂšre, fondĂ©e sur les sources d'Ă©nergies concentrĂ©es et accessibles, aura peut-ĂȘtre reprĂ©sentĂ© la plus grande bulle spĂ©culative de l'histoire.Traçant du monde de demain un portrait qui Ă©voque explicitement le tiers-monde, John Michael Greer plaide en faveur des technologies intermĂ©diaires chĂšres Ă E.F. Schumacher ("Small is Beautiful"), dechangements politiques propres Ă adoucir la transition⊠et d'une bonne dose de stoĂŻcisme.

eBook - ePub
La fin de l'abondance
L'économie dans un monde post-pétrole
- 238 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
Informations
Sujet
EconomicsSujet
Energy IndustryCHAPITRE PREMIER
LâĂ©chec de la science Ă©conomique
IMAGINEZ UN INSTANT que vous ĂȘtes Ă bord dâun voilier au milieu de lâocĂ©an. Vous vous rĂ©veillez au beau milieu de la nuit, troublĂ©, comme si quelque chose se prĂ©parait. Vous vous habillez et montez sur le pont. Le ciel est dĂ©gagĂ©, le vent est soutenu et la visibilitĂ© est bonne. En regardant Ă tribord, bien quâil nây ait pas de terre en vue, vous voyez avec horreur des vagues se briser avec fracas sur des rochers acĂ©rĂ©s pas trĂšs loin du bateau.
Vous courez jusquâĂ la passerelle pour avertir lâĂ©quipage de garde et vous dĂ©couvrez le second assis avec dâautres membres de lâĂ©quipage, tous en train de fumer tranquillement leur pipe sans se prĂ©occuper des rĂ©cifs. Quand vous leur en parlez, ils nient quâil en existe dans cette zone et affirment que vous avez Ă©tĂ© victime dâune illusion dâoptique courante sous ces latitudes. Un des marins vous conduit dans la salle des cartes et vous montre celle oĂč est tracĂ©e la marche du bateau. Bien entendu, aucun rocher nâapparaĂźt prĂšs du trajet du navire ; mais en examinant le reste de la carte, vous constatez quâaucun rĂ©cif, haut-fond ou autre danger nâest indiquĂ© nulle part.
ĂbranlĂ©, vous quittez la salle des cartes et jetez un coup dâĆil au compas qui se trouve dans lâhabitacle, et votre malaise grandit : lâaiguille du compas indique que le nord magnĂ©tique devrait ĂȘtre Ă bĂąbord, mais dans le ciel vous voyez clairement la Petite Ourse en poupe. Quand vous en parlez Ă lâĂ©quipage, ils rĂ©pondent avec agacement que vous nâavez de toute Ă©vidence jamais Ă©tudiĂ© la navigation. Vous quittez la passerelle et marchez vers la proue pour voir vers quoi se dirige le navire et, bien entendu, les reflets de lâeau frappant les rochers sont visibles au loin.
Quel soulagement si ce scĂ©nario nâĂ©tait quâun cauchemar ! Malheureusement, il reflĂšte une des rĂ©alitĂ©s les plus troublantes de notre vie. Les cartes et le compas qui sont utilisĂ©s ces temps-ci pour orienter la plupart des dĂ©cisions importantes des pays proviennent de la science Ă©conomique, mais les politiques recommandĂ©es par les Ă©conomistes aux dirigeants ainsi quâaux gens ordinaires Ă©chouent systĂ©matiquement Ă offrir des guides utiles face Ă certains des dĂ©fis les plus cruciaux de notre Ă©poque.
Bien que cette affirmation puisse sembler extrĂȘme, les faits qui lâappuient se trouvent sur nâimporte quel site dâinformation. Voyez comment les Ă©conomistes ont rĂ©agi, ou plutĂŽt omis de rĂ©agir, devant le gargantuesque boom immobilier qui a implosĂ© si spectaculairement en 2008, entraĂźnant dans sa chute une bonne part de lâĂ©conomie mondiale9. On ne peut trouver de meilleur exemple de bulle spĂ©culative incontrĂŽlable dans lâhistoire rĂ©cente. Vu la vaste documentation publiĂ©e sur les bulles spĂ©culatives depuis la parution en 1841 de Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds (Les extraordinaires illusions populaires et la folie des foules), du rĂ©vĂ©rend Charles Mackay, câeĂ»t dĂ» ĂȘtre un jeu dâenfant de reconnaĂźtre lâensemble des symptĂŽmes typiques : hausse vertigineuse des prix, afflux dâinvestisseurs amateurs, rhĂ©torique insensĂ©e selon laquelle les prix augmenteraient pour toujours, taux alarmant de spĂ©culation faite avec de lâargent empruntĂ©, etc.
Par consĂ©quent, en 2005, bien des gens hors de la profession dâĂ©conomiste faisaient des parallĂšles entre cette bulle immobiliĂšre et dâautres orgies spĂ©culatives. En 2006, la blogosphĂšre fourmillait de prĂ©dictions justes sur le krach imminent et, en 2007, le plongeon final dans lâinsolvabilitĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e et la dĂ©pression Ă©tait vu comme inĂ©vitable dans plusieurs milieux. Keith Brand, qui a créé en 2005 le stimulant blogue HousingPanic pour faire connaĂźtre le dĂ©sastre Ă venir (il a poursuivi son flux incessant de commentaires acerbes tout au long de la bulle et de son explosion), rĂ©sumait ces prĂ©dictions dans un exergue qui pourrait servir dâĂ©pitaphe Ă toute cette frĂ©nĂ©sie immobiliĂšre : « Bon dieu, tout ça va tellement mal finir10 ! »
Pourtant, il est de notoriĂ©tĂ© publique que parmi ceux qui lançaient des avertissements, les Ă©conomistes Ă©taient rarissimes. La plupart Ă©cartaient lâidĂ©e que le boom puisse ĂȘtre ce quâil Ă©tait, une bulle spĂ©culative dĂ©sastreuse. Lâune des rares exceptions, Nouriel Roubini, a commentĂ© dâun ton dĂ©sabusĂ© la façon dont il fut traitĂ© de fĂȘlĂ© quand il a attirĂ© lâattention sur ce qui aurait dĂ» ĂȘtre Ă©vident pour tous les Ă©conomistes11. Pour une raison ou une autre, ça ne lâĂ©tait pas ; la grande majoritĂ© de ceux qui donnaient publiquement leur opinion sur la bulle affirmaient que la hausse dĂ©lirante des prix de lâimmobilier Ă©tait justifiĂ©e et que les innovations financiĂšres exotiques qui la nourrissaient protĂ©geraient les banques et les prĂȘteurs hypothĂ©caires.
Ces propos rassurants Ă©taient faux. Ceux qui les ont tenus auraient dĂ» le savoir avant mĂȘme dâouvrir la bouche. Il y a plusieurs dĂ©cennies dĂ©jĂ , John Kenneth Galbraith, gĂ©ant de la pensĂ©e Ă©conomique, faisait remarquer que, dans le monde financier, le mot « innovation » renvoie inĂ©vitablement Ă la redĂ©couverte des mĂȘmes mauvaises idĂ©es sĂ©duisantes qui mĂšnent toujours au dĂ©sastre Ă©conomique lorsquâelles sont mises en pratique12. Les ouvrages de Galbraith qui recensent les dĂ©gĂąts causĂ©s Ă rĂ©pĂ©tition par ces mĂȘmes mauvaises idĂ©es dans le passĂ©, La Crise Ă©conomique de 1929 et BrĂšve histoire de lâeuphorie financiĂšre, sont sur les Ă©tagĂšres de bibliothĂšque de chaque facultĂ© dâĂ©conomie en AmĂ©rique du Nord, et quiconque lit lâun ou lâautre identifiera chaque exubĂ©rance rhĂ©torique et chaque idiotie fiscale des grandes orgies spĂ©culatives du passĂ© que la bulle immobiliĂšre a fidĂšlement reproduites.
On pourrait comprendre cette dĂ©faillance si la bulle immobiliĂšre Ă©tait un cas isolĂ© dâĂ©chec de la profession, mais la mĂȘme formule rassurante sâest rĂ©pĂ©tĂ©e avec la mĂȘme rĂ©gularitĂ© que les bulles spĂ©culatives elles-mĂȘmes. Les mĂȘmes garanties ont Ă©tĂ© donnĂ©es, dans certains cas par les mĂȘmes Ă©conomistes, lors de la prĂ©cĂ©dente orgie de spĂ©culation aux Ătats-Unis, la bulle technologique des annĂ©es 1996 Ă 2000. En fait, les mĂȘmes Ă©noncĂ©s ont Ă©tĂ© utilisĂ©s par la majoritĂ© des Ă©conomistes professionnels au cours de chaque frĂ©nĂ©sie spĂ©culative depuis lâĂ©poque dâAdam Smith. Plus de deux siĂšcles de mĂ©prises flagrantes devraient normalement suffire pour apprendre de ses erreurs, mais il semble que ce soit trop court dans ce cas-ci.
Lâillusion de lâinvincibilitĂ©
Le problĂšme de la science Ă©conomique contemporaine peut se rĂ©sumer Ă une forme dâaveuglement Ă lâĂ©gard de la possibilitĂ© dâun dĂ©sastre qui se manifeste mĂȘme trĂšs loin du domaine des bulles Ă©conomiques. Prenez lâautodestruction de Long Term Capital Management (LTCM) en 199813. LTCM fut lâun des premiers fonds de couverture (hedge fund) trĂšs en vue. Il rĂ©alisait dâĂ©normes bĂ©nĂ©fices en misant une immense quantitĂ© dâargent appartenant Ă dâautres sur des transactions complexes proposĂ©es par des algorithmes informatisĂ©s trĂšs Ă©laborĂ©s. La prĂ©sence dans ses rangs de deux Prix Nobel dâĂ©conomie faisait sa fiertĂ©. On prĂ©tendait sur Wall Street, pendant les beaux jours de la firme, que les modĂšles informatisĂ©s de LTCM Ă©taient tellement bien faits quâils ne pourraient lui faire perdre de lâargent tant que durerait lâunivers, et mĂȘme au-delĂ .
Avez-vous dĂ©jĂ remarquĂ© que les mĂ©chants dans les mauvais films de science-fiction sont toujours pulvĂ©risĂ©s quelques secondes aprĂšs sâĂȘtre dĂ©clarĂ©s invincibles ? On dirait que le mĂȘme principe prĂ©vaut en Ă©conomie, bien que le dĂ©lai soit plus long. Seulement cinq ans aprĂšs que LTCM eut lancĂ© sa stratĂ©gie informatisĂ©e, lâunivers a cessĂ© dâexister (soit un peu plus tĂŽt que prĂ©vu). LTCM avait ignorĂ© le risque de dĂ©faut de paiement de la dette Ă©trangĂšre russe que bien dâautres avaient vu venir. Le rĂ©sultat fut catastrophique. Le gouvernement des Ătats-Unis dut improviser une solution de secours pour Ă©viter que lâimplosion de la firme nâentraĂźne une panique financiĂšre gĂ©nĂ©ralisĂ©e.
Ă tout prendre, les Ă©conomistes ne sont pas des gens stupides. Plusieurs sont extrĂȘmement talentueux : les habiletĂ©s mathĂ©matiques des analystes quantitatifs employĂ©s aujourdâhui par les courtiers et les banques dâinvestissement rivalisent avec celles des chercheurs des meilleures facultĂ©s de physique. Pourtant, plusieurs de ces personnes extrĂȘmement brillantes nâont pas rĂ©ussi Ă utiliser leur intelligence pour tirer les leçons dâune suite dâerreurs Ă©videntes et trĂšs connues. Cela est inquiĂ©tant Ă plusieurs Ă©gards, mais ce qui lâest davantage en ce moment est le rĂŽle prĂ©pondĂ©rant que les Ă©conomistes jouent parmi ceux qui affirment que les Ă©conomies industrielles nâont pas Ă se soucier de lâimpact dâune croissance illimitĂ©e sur la biosphĂšre et sur les ressources dont nos vies dĂ©pendent. Sâil sâavĂšre quâils se trompent lĂ -dessus comme tant dâĂ©conomistes se sont trompĂ©s Ă propos de la bulle immobiliĂšre, ils auront franchi le pas fatidique entre risquer des milliards de dollars et risquer des milliards de vies.
Il est donc urgent de parler des raisons pour lesquelles les Ă©conomistes conventionnels ont si souvent Ă©tĂ© incapables dâanticiper les revers. Comme pour bien des bizarreries de la vie contemporaine, cet aveuglement a plusieurs causes. Deux causes importantes dĂ©coulent des particularitĂ©s de la profession telle quâon la pratique aujourdâhui. Une troisiĂšme, encore plus importante, vient des a priori fondamentaux que les Ă©conomistes utilisent pour relever les dĂ©fis de leur discipline. Il faut parler des deux premiĂšres, mais câest la troisiĂšme qui nous mĂšnera au cĆur du propos de ce livre : la recherche dâidĂ©es Ă©clairantes qui aideront Ă comprendre les dĂ©fis qui attendent la sociĂ©tĂ© industrielle.
Premier facteur : pour les Ă©conomistes professionnels, il est bien plus lucratif dâavoir tort que dâavoir raison. Pendant la pĂ©riode qui conduit Ă une orgie spĂ©culative, bien des gens sont prĂȘts Ă payer cher pour se faire dire quâils ont raison dâengouffrer leur argent dans la bulle du jour. Peu de gens veulent payer pour entendre quâils pourraient tout aussi bien jeter leurs Ă©conomies par la fenĂȘtre, surtout quand câest le cas. Par opposition, avant et aprĂšs un krach, la plupart des gens comptent leurs sous, et lâidĂ©e de payer des Ă©conomistes pour leur fournir un avis est loin de figurer dans leurs prioritĂ©s.
Cette rĂšgle sâapplique Ă©galement Ă la recherche universitaire, au courtage et Ă plusieurs des autres sources de revenus accessibles aux Ă©conomistes. Quand les marchĂ©s sont en hausse, ceux qui encouragent les gens Ă satisfaire leurs fantasmes de richesse instantanĂ©e seront bien plus populaires, donc plus susceptibles dâĂȘtre employĂ©s, que ceux qui annoncent les consĂ©quences inĂ©vitables de ces fantasmes ; et quand les marchĂ©s plongent et que les rĂŽles pourraient ĂȘtre inversĂ©s, personne nâembauche. Appliquons la mĂȘme logique Ă lâavenir de la sociĂ©tĂ© industrielle, et les rĂ©sultats sont similaires : ceux qui proposent des politiques grĂące auxquelles les gens pourront sâenrichir et vivre dans lâextravagance recevront un accueil enthousiaste, alors que ces politiques condamnent plutĂŽt la sociĂ©tĂ© industrielle Ă une funeste spirale. Le souci de la postĂ©ritĂ© ne paie le salaire de personne aujourdâhui.
Le deuxiĂšme facteur qui conduit Ă des conseils erronĂ©s en Ă©conomie est commun Ă plusieurs champs dâĂ©tudes contemporains : lâĂ©conomie souffre du mal de la mathĂ©matisation prĂ©maturĂ©e. Les spectaculaires rĂ©ussites des sciences naturelles ont encouragĂ© les savants dâautres domaines Ă emprunter leurs mĂ©thodes dans lâespoir dâobtenir les mĂȘmes succĂšs ou, Ă tout le moins, de profiter de leur prestige. Cependant, avant quâIsaac Newton nâĂ©labore sa thĂ©orie sur les mouvements des planĂštes, des milliers dâobservateurs amateurs avaient accumulĂ© les donnĂ©es dont il sâest ensuite servi. Cela est vrai pour la rĂ©ussite de toute science naturelle : son « histoire naturelle », lâenregistrement systĂ©matique de ce que fait rĂ©ellement la Nature, sert de fondation aux hypothĂšses et aux expĂ©riences des scientifiques qui suivront.
Trop de champs dâĂ©tudes ont tentĂ© de sauter ces prĂ©liminaires pour se lancer tĂȘte baissĂ©e dans la crĂ©ation de formules mathĂ©matiques compliquĂ©es, puisque câest, croit-on, ce que font les vrais scientifiques. Les rĂ©sultats nâont pas Ă©tĂ© Ă la hauteur de leurs attentes car il y a un piĂšge cachĂ© au cĆur mĂȘme de la mĂ©thode scientifique : le fait de rĂ©ussir Ă obtenir dâune partie de la Nature un certain comportement dans des conditions arbitraires en laboratoire ne signifie pas que la Nature se comporte ainsi lorsque laissĂ©e Ă elle-mĂȘme. Câest trĂšs bien si votre seul but est de dĂ©couvrir ce que vous pouvez forcer une parcelle de nature Ă faire, mais si vous dĂ©sirez comprendre comment le monde fonctionne, le fait dâĂȘtre capable de forcer la Nature Ă se conformer Ă votre thĂ©orie ne vous aide en rien. Les thĂ©ories qui ne sont pas confrontĂ©es aux faits observĂ©s Ă©chouent systĂ©matiquement Ă prĂ©dire les Ă©vĂ©nements dans le monde rĂ©el.
La discipline Ă©conomique est particuliĂšrement vulnĂ©rable Ă lâimpact de cette mathĂ©matisation prĂ©coce parce que sa matiĂšre premiĂšre, les choix collectifs dâĂȘtres humains qui prennent des dĂ©cisions Ă©conomiques, fait intervenir tellement de variables que la seule façon de les contrĂŽler toutes consiste Ă imposer des conditions si arbitraires que les rĂ©sultats obtenus ont peu Ă voir avec la vraie vie. La façon logique de sâen sortir est de se concentrer sur lâĂ©quivalent de lâhistoire naturelle, soit lâhistoire Ă©conomique : les annales de ce qui sâest rĂ©ellement produit dans les sociĂ©tĂ©s humaines dans diverses conditions Ă©conomiques. Câest exactement ce quâont fait ceux qui ont prĂ©dit le krach immobilier : ils ont remarquĂ© quâun ensemble de conditions (une bulle) avait immanquablement conduit dans le passĂ© au mĂȘme rĂ©sultat (un krach) et ils se sont servis de ce savoir pour prĂ©dire lâavenir avec exactitude.
Pourtant, ce nâest pas, dans lâensemble, ce que font en ce moment les Ă©conomistes Ă succĂšs. Au contraire, la plupart dâentre eux consacrent leur carriĂšre Ă la crĂ©ation de thĂ©ories Ă©laborĂ©es et de modĂšles quantitatifs qui sont rarement confrontĂ©s aux donnĂ©es de lâhistoire Ă©conomique, avec pour consĂ©quence quâils Ă©chouent lorsque leurs thĂ©ories se frottent Ă la rĂ©alitĂ© Ă©conomique dâaujourdâhui.
Par exemple, les Prix Nobel dont les modĂšles informatiques ont anĂ©anti LTCM avaient créé des hypothĂšses extrĂȘmement complexes Ă propos des comportements Ă©conomiques et ils ont soumis ces hypothĂšses Ă un test trĂšs dispendieux qui a Ă©chouĂ©. Sâils avaient dâabord pris le temps dâĂ©tudier lâhistoire Ă©conomique, ils auraient peut-ĂȘtre remarquĂ© que des pays politiquement instables sont souvent en dĂ©faut de paiement de leurs dettes, que des combines pour sâenrichir avec dâimmenses sommes dâargent appartenant Ă autrui finissent par imploser et que les tentatives prĂ©cĂ©dentes pour modĂ©liser les caprices du marchĂ© ont fini en larmes quand elles Ă©taient confrontĂ©es Ă lâesprit retors des humains lorsquâils prennent des dĂ©cisions dâordre financier. Ils nâont rien remarquĂ© de tel et ils ont perdu, ainsi que leurs investisseurs, des sommes dâargent astronomiques.
Lâinaptitude des Ă©conomistes Ă faire des prĂ©dictions fiables est devenue proverbiale mĂȘme au sein de la profession. Un penseur Ă©conomique aussi conventionnel que David A. Moss, professeur Ă la Harvard Business School et auteur du trĂšs orthodoxe et souvent citĂ© Concise Guide to Macroeconomics, prĂ©vient :
Malheureusement, certains Ă©tudiants en macroĂ©conomie ont tellement confiance en ce quâils ont appris quâils refusent de voir les exceptions, prĂ©fĂ©rant croire que les relations Ă©conomiques dĂ©crites dans leurs manuels sont des lois immuables. Ce genre dâarrogance (ou dâĂ©troitesse dâesprit) devient un vĂ©ritable danger pour la sociĂ©tĂ© quand elle contamine la prise de dĂ©cision macroĂ©conomique. Le dirigeant qui croit quâil sait exactement comment lâĂ©conomie rĂ©agira Ă un certain stimulus est de fait rĂ©ellement dangereux14.
MalgrĂ© tout, ce passage sous-estime considĂ©rablement le problĂšme car aujourdâhui plusieurs des Ă©noncĂ©s des Ă©conomistes non seulement sont incertains, ils sont simplement faux. La tentative de faire de la discipline Ă©conomique une science quantitative avant la nĂ©cessaire collecte dâinformation a produit beaucoup trop de thĂ©ories Ă©lĂ©gantes qui ne reprĂ©sentent pas le monde rĂ©el et qui conduisent Ă des prĂ©dictions erronĂ©es. Si au moins elles restaient enfermĂ©es dans leurs tours dâivoire ; malheureusement, câest loin dâĂȘtre le cas. Bien trop souvent, des thĂ©ories coupĂ©es des rĂ©alitĂ©s de la vie Ă©conomique servent Ă la prise de dĂ©cision dans les entreprises et les administrations publiques, avec des rĂ©sultats dĂ©sastreux.
LâĂ©chec des marchĂ©s
La troisiĂšme cause de lâaveuglement des Ă©conomistes est plus complexe que les prĂ©cĂ©dentes parce quâelle ne relĂšve pas de leurs habitudes professionnelles, mais plutĂŽt des hypothĂšses fondamentales Ă propos du monde rĂ©el sur lesquelles se base la discipline. La plus importante dâentre elles est probablement la foi dans lâinfaillibilitĂ© du libre marchĂ©. La richesse des nations a propagĂ© lâidĂ©e que les Ă©changes effectuĂ©s sur des marchĂ©s libres gĂšrent lâactivitĂ© Ă©conomique dâune façon plus efficiente que ne le font les traditions ou les rĂšglementations gouvernementales. La popularitĂ© des arguments de Smith sur ce sujet fluctue au fil des annĂ©es ; sans surprise, au cours des pĂ©riodes de prospĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e, la supposĂ©e sagesse des marchĂ©s est portĂ©e aux nues, alors que les pĂ©riodes de dĂ©pression et dâappauvrissement produisent lâeffet contraire.
LâĂ©conomie nĂ©oclassique, câest-Ă -dire lâorthodoxie Ă©conomique en Occident depuis les annĂ©es 1950, a adoptĂ© une version nuancĂ©e de la thĂ©orie de Smith. Ses tenants affirment que, mises Ă part certaines exceptions dĂ©crites dans des documents techniques, les gens prennent des dĂ©cisions rationnelles pour maximiser leurs bĂ©nĂ©fices et que la somme de toutes ces dĂ©cisions maximise les bĂ©nĂ©fices pour tous les participants. Le concept dâĂ©chec des marchĂ©s existe dans le vocabulaire nĂ©oclassique, et des Ă©tudes Ă©clairantes ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es dans ce cadre pour expliquer comment les marchĂ©s peuvent Ă©chouer, comme câest souvent le cas, Ă satisfaire des besoins humains essentiels. Pourtant, comme on lâa vu, les Ă©conomistes nĂ©oclassiques se montrent rĂ©guliĂšrement incapables de prĂ©voir les cas les plus destructeurs dâĂ©chec des marchĂ©s, ces pics et ces creux spĂ©culatifs qui secouent les assises de lâĂ©conomie globale, quand il...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Préface de Hervé Philippe
- Introduction - Un guide Ă lâintention des gens perplexes
- 1. LâĂ©chec de la science Ă©conomique
- 2. Les trois économies
- 3. La mĂ©taphysique de lâargent
- 4. Le prix de lâĂ©nergie
- 5. Les outils appropriés
- 6. La route qui nous attend
- Ăpilogue - Small is Beautiful
- Bibliographie
Approuvé par les 375,005 étudiants
AccĂšs Ă plus de 1,5Â million de titres pour un prix mensuel raisonnable.
Ătudiez plus efficacement en utilisant nos outils d'Ă©tude.
Foire aux questions
Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramÚtres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrir comment résilier votre abonnement
Non, les livres ne peuvent pas ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ©s sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour ĂȘtre utilisĂ©s en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez tĂ©lĂ©charger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre tĂ©lĂ©phone portable ou votre tablette. Apprendre Ă tĂ©lĂ©charger des livres hors ligne
Perlego propose deux formules : Essential et Complete
- Essential est idéal pour les apprenants et les professionnels qui aiment explorer une grande variété de sujets. Accédez à la Essential Library avec plus de 800 000 titres de confiance et best-sellers dans les domaines du business, du développement personnel et des sciences humaines. Inclut un temps de lecture illimité et la voix Standard Read Aloud.
- Complete : Parfait pour les apprenants avancés et les chercheurs ayant besoin d'un accÚs total et sans restriction. Débloquez plus de 1,5 million de livres dans des centaines de sujets, y compris des titres académiques et spécialisés. Le forfait Complete inclut aussi des fonctionnalités avancées telles que Premium Read Aloud et Research Assistant.
Nous sommes un service déabonnement à des manuels scolaires en ligne, qui vous permet d'accéder à une bibliothÚque en ligne entiÚre pour moins que le prix d'un seul livre par mois. Avec plus de 1,5 million de livres sur plus de 990 thÚmes, nous avons ce qu'il vous faut ! Découvrir notre mission
Recherchez le symbole Ăcouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'Ă©couter. L'outil Ăcouter lit le texte Ă haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accĂ©lĂ©rer ou le ralentir. En savoir plus sur la fonctionnalitĂ© Ăcouter
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS et Android pour lire Ă tout moment, n'importe oĂč, mĂȘme hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous ĂȘtes en dĂ©placement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Oui, vous pouvez accéder à La fin de l'abondance de John Michael Greer, Michel Durand aux formats PDF et/ou ePub, ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Economics et Energy Industry. Nous avons plus de 1,5 million de livres disponibles dans notre catalogue pour vous.