Palestine
eBook - ePub

Palestine

  1. 184 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub

À propos de ce livre

«Plomb durci» (2008-2009), «Pilier de dĂ©fense» (2012), «Bordure protectrice» (2014): les trois derniĂšres offensives militaires d'envergure menĂ©es par IsraĂ«l contre Gaza ont fait des milliers de morts du cĂŽtĂ© palestinien et donnĂ© lieu Ă  de nouvelles expropriations de terres en Cisjordanie. Ces guerres de conquĂȘte israĂ©lienne ont ravivĂ©, chez les militant.e.s de la justice sociale, le besoin d'exprimer leur solidaritĂ© avec le peuple palestinien et l'importance de renouveler le vocabulaire politique liĂ© Ă  cette question.Dans cet ouvrage en partie rĂ©digĂ© dans le feu de l'action, Ă  l'Ă©tĂ© 2014, Noam Chomsky et Ilan PappĂ©, deux ardents dĂ©fenseurs de la cause palestinienne, mĂšnent une longue conversation dirigĂ©e par Frank Barat, militant des droits de la personne. Pour eux, le problĂšme palestinien est depuis le dĂ©but un cas Ă©vident de colonialisme et de dĂ©possession, mĂȘme si on prĂ©fĂšre le traiter comme une affaire complexe soi-disant difficile Ă  comprendre et, plus encore, Ă  rĂ©soudre.Leurs Ă©changes portent Ă  la fois sur le sionisme en tant que phĂ©nomĂšne historique, la pertinence d'analyser la situation en Palestine comme un apartheid, l'efficacitĂ© de la campagne Boycott, dĂ©sinvestissement et sanctions (BDS) et la viabilitĂ© de la solution Ă  un ou Ă  deux États...Tour d'horizon de la question palestinienne, ce livre a le mĂ©rite d'envisager la situation en Palestine comme un baromĂštre de la rĂ©pression politique. Car l'injustice qui accable le peuple palestinien a des ramifications partout dans le monde. «De Ferguson Ă  Barcelone, en passant par Mexico, nombreux sont les gouvernements qui calquent les mĂ©thodes employĂ©es par IsraĂ«l pour opprimer les Palestiniens. Leur recours aux mĂȘmes tactiques et, souvent, aux mĂȘmes armes dĂ©montre que les Palestiniens servent maintenant de cobayes – et que la Palestine est devenue un grand laboratoire», Ă©crit Frank Barat.

Approuvé par les 375,005 étudiants

AccÚs à plus de 1,5 million de titres pour un prix mensuel raisonnable.

Étudiez plus efficacement en utilisant nos outils d'Ă©tude.

Informations

Année
2016
ISBN de l'eBook
9782897192471

CHAPITRE 1

DĂ©bats d’hier et d’aujourd’hui
par Ilan Pappé
LORSQUE FRANK BARAT, Noam Chomsky et moi avons dĂ©cidĂ© d’entreprendre une longue discussion sur la Palestine, nous l’avons divisĂ©e en trois parties: le passĂ©, oĂč nous concentrerions notre attention sur le sionisme en tant que phĂ©nomĂšne historique, le prĂ©sent, oĂč nous nous questionnerions en particulier sur la pertinence d’appliquer le modĂšle de l’apartheid Ă  IsraĂ«l et sur l’efficacitĂ© de la campagne BDS en tant qu’importante stratĂ©gie de solidaritĂ© avec le peuple palestinien, et l’avenir, oĂč nous mettrions en balance la solution Ă  deux États et celle Ă  un État.
Nos rencontres avaient pour objectif d’aider chacun de nous Ă  prĂ©ciser sa pensĂ©e sur la question Ă  la lumiĂšre des profonds changements survenus ces derniĂšres annĂ©es non seulement en IsraĂ«l et en Palestine, mais aussi dans le reste du Moyen-Orient. Nous prĂ©sumions que, comme nous, une grande partie de notre lectorat considĂ©rerait le point de vue de Noam sur la Palestine, dans la conjoncture historique actuelle, comme essentiel Ă  toute discussion pertinente sur le sujet. Nous espĂ©rons donc que nos Ă©changes auront contribuĂ© Ă  clarifier la question, en soulignant notamment la transition en cours au sein du mouvement de solidaritĂ© avec le peuple palestinien, laquelle pourrait avoir d’importantes implications sur les luttes internes en IsraĂ«l et en Palestine. Nous n’avons pas abordĂ© tous les enjeux, ayant prĂ©fĂ©rĂ© nous en tenir Ă  ceux qui nous semblaient controversĂ©s, et nous avons fait tout notre possible pour que nos dĂ©bats restent civilisĂ©s (malgrĂ© quelques moments d’emportement), car le mouvement a besoin d’unitĂ©. La fragmentation mĂȘme de ce dernier, son manque apparent de direction et l’ambiguĂŻtĂ© propre au camp pacifiste israĂ©lien alimentent les diffĂ©rends. NĂ©anmoins, un dialogue entre toutes les personnes qui croient Ă  la paix doit ĂȘtre possible!
Actuellement, le dĂ©bat sur la Palestine semble ĂȘtre en pleine transition. Je suis trĂšs Ă  l’aise avec sa nouvelle mouture, mais je ne souhaite pas perdre en chemin ceux de mes camarades qui prĂ©fĂšrent encore l’ancienne. J’ai donc jugĂ© bon, pour la premiĂšre partie de ce livre, de tenter de circonscrire les deux, avant de plonger dans le vif du sujet en compagnie de Noam.
La vieille orthodoxie pacifiste et ses détracteurs
Le besoin de renouveler le dĂ©bat sur la Palestine dĂ©coule avant tout des changements importants qui se sont produits sur le terrain ces derniĂšres annĂ©es. Ceux-ci sont sans doute dĂ©jĂ  connus de la plupart d’entre vous; vers la fin de ce chapitre, je les rĂ©sume tout de mĂȘme en les actualisant le plus possible, et j’essaie d’en Ă©valuer les consĂ©quences sur les dĂ©bats futurs.
Je crois nĂ©anmoins que la soif de nouvelles idĂ©es – et peut-ĂȘtre d’un nouveau vocabulaire – sur la Palestine Ă©merge aussi d’une crise de plus longue durĂ©e, qui se caractĂ©rise par l’impossibilitĂ© de traduire des progrĂšs remarquables accomplis Ă  l’extĂ©rieur de la Palestine (je pense en particulier Ă  l’évolution de l’opinion publique mondiale sur le sujet) en changements concrets sur le terrain. Cette nouvelle quĂȘte est une tentative de remĂ©dier aux lacunes et aux paradoxes, attribuables Ă  cet obstacle, qui minent le mouvement de solidaritĂ© avec la Palestine.
En effet, bien qu’il ne cesse de prendre de l’expansion, le mouvement pour la paix et la justice en Palestine se heurte aujourd’hui Ă  plusieurs paradoxes difficiles Ă  surmonter. Je me permets donc de les soulever et de proposer une voie pour les dĂ©passer, fondĂ©e sur ma propre analyse, sur celle d’autres observateurs et, enfin, sur une discussion avec Chomsky.
Le premier paradoxe rĂ©side dans le fossĂ© qui sĂ©pare, d’une part, l’évolution marquĂ©e de l’opinion publique mondiale sur la question palestinienne et, d’autre part, l’appui indĂ©fectible des Ă©lites politiques et Ă©conomiques occidentales Ă  l’État juif (et, par consĂ©quent, l’absence de portĂ©e de ce changement sur le terrain mĂȘme).
À juste titre, les militants pour la cause palestinienne ont l’impression que leur message de justice et l’essentiel de leur interprĂ©tation de la situation israĂ©lo-palestinienne sont dĂ©sormais largement acceptĂ©s partout dans le monde, mais que ce progrĂšs n’a nullement allĂ©gĂ© les souffrances des Palestiniens.
Au XXe siĂšcle, les militants auraient pu attribuer cet Ă©cart au degrĂ© de sophistication des actions entreprises par IsraĂ«l, qui dissimulaient habilement ses politiques sinistres et assez souvent criminelles. De nos jours, ils ne pourraient le faire. Les gouvernements israĂ©liens qui se sont succĂ©dĂ© depuis le dĂ©but du XXIe siĂšcle ont rendu cette analyse caduque. Il est maintenant trĂšs facile de dĂ©masquer non seulement la politique israĂ©lienne, mais aussi l’idĂ©ologie raciste qui la sous-tend. L’effort des militants et cette politique dĂ©plorable ont entraĂźnĂ© une profonde mutation de l’opinion publique occidentale, y compris aux États-Unis, mais celle-ci n’a pas touchĂ© les Ă©chelons supĂ©rieurs de la sociĂ©tĂ©, si bien que, sur le terrain, IsraĂ«l a maintenu sa politique de dĂ©possession et ne semble pas ĂȘtre Ă  la veille de devoir en payer le prix.
Le deuxiĂšme paradoxe, c’est le contraste entre cette image nĂ©gative d’IsraĂ«l, largement partagĂ©e, et la perception trĂšs positive de cet État par sa propre communautĂ© juive. La richesse relative d’IsraĂ«l garantit toujours Ă  ce membre le plus isolĂ© de l’Organisation de coopĂ©ration et de dĂ©veloppement Ă©conomiques (OCDE) d’ĂȘtre considĂ©rĂ© par ses citoyens juifs comme un État prospĂšre ayant su mettre fin Ă  son conflit avec les pays arabes et n’ayant plus Ă  lutter que contre les rĂ©sidus de la «guerre de l’Occident contre le terrorisme» que sont le Hamas et le Hezbollah (qui, dans la foulĂ©e du Printemps arabe, ne sont mĂȘme plus perçus comme un enjeu fondamental). IsraĂ«l est certes minĂ© par des divisions sociales et culturelles, mais celles-ci sont pour l’instant attĂ©nuĂ©es par la menace bidon d’une attaque nuclĂ©aire iranienne et d’autres scĂ©narios du mĂȘme acabit, qui assurent par ailleurs une abondance de ressources financiĂšres aux forces armĂ©es et aux services de sĂ©curitĂ©.
Il va sans dire que ce sentiment de rĂ©ussite n’est pas partagĂ© par les citoyens palestiniens d’IsraĂ«l Ă©tablis en GalilĂ©e ou dans le NĂ©guev, lesquels continuent d’endurer les souffrances de l’expropriation et de la dĂ©molition de leurs demeures, et font face Ă  une nouvelle sĂ©rie de lois racistes qui bafouent leurs droits les plus Ă©lĂ©mentaires. Les Palestiniens de Cisjordanie sont encore humiliĂ©s quotidiennement aux postes de contrĂŽle, incarcĂ©rĂ©s sans procĂšs, dĂ©possĂ©dĂ©s de leurs terres par les colons et l’AutoritĂ© fonciĂšre israĂ©lienne, et sont incapables de se dĂ©placer d’une ville Ă  l’autre en raison du rĂ©seau de murs et de barriĂšres, dignes de l’apartheid, qui encerclent leurs maisons; ceux qui s’y risquent le paient de leur vie ou sont arrĂȘtĂ©s. La population de Gaza, assiĂ©gĂ©e dans la plus grande prison Ă  ciel ouvert de la planĂšte, est toujours soumise Ă  un cocktail barbare de bombardements et de tirs. Sans parler, bien sĂ»r, des millions de rĂ©fugiĂ©s palestiniens qui croupissent dans des camps et dont le droit au retour semble complĂštement ignorĂ© par les grandes puissances.
Le troisiĂšme paradoxe se dĂ©cline comme suit: bien que certaines politiques d’IsraĂ«l soient vivement critiquĂ©es ou condamnĂ©es, l’idĂ©ologie qui les sous-tend et la nature mĂȘme du rĂ©gime sont Ă©pargnĂ©es par le mouvement de solidaritĂ©. Militants et sympathisants ont certes manifestĂ© contre le massacre de Gaza en 2009 et dĂ©noncĂ© l’abordage de la flottille de la libertĂ© en 2010, mais, dans ce forum de contestation public et ouvert, il semble que personne n’ose s’en prendre Ă  l’idĂ©ologie au nom de laquelle sont menĂ©es ces agressions. Il n’y a jamais de manifestations contre le sionisme, car le Parlement europĂ©en les jugerait antisĂ©mites. C’est un peu comme si, Ă  l’époque de l’Afrique du Sud suprĂ©maciste, on s’était interdit de manifester contre l’apartheid, mais pas contre le massacre de Soweto ou quelque autre atrocitĂ© commise par le rĂ©gime.
Le quatriĂšme paradoxe, enfin: le problĂšme palestinien se rĂ©sume depuis le dĂ©but Ă  un cas patent de colonialisme et de dĂ©possession, mais on le traite comme une affaire complexe, aux multiples facettes, difficile Ă  comprendre et encore plus difficile Ă  rĂ©soudre. Sur ce plan, pourtant, l’histoire de la Palestine n’a rien de trĂšs original: des colons europĂ©ens s’établissent en terre Ă©trangĂšre puis en expulsent la population autochtone ou lui infligent un gĂ©nocide. Les sionistes n’ont rien inventĂ© Ă  cet Ă©gard. Mais IsraĂ«l est parvenu, avec l’aide de ses alliĂ©s d’un peu partout, Ă  bricoler une explication multidimensionnelle d’une complexitĂ© telle que seuls les IsraĂ©liens sont en mesure de la saisir. Toute ingĂ©rence du monde extĂ©rieur est immĂ©diatement fustigĂ©e, qualifiĂ©e au mieux de naĂŻve, au pire d’antisĂ©mite.
Ces paradoxes se sont parfois rĂ©vĂ©lĂ©s frustrants pour le mouvement de solidaritĂ© avec le peuple palestinien, ce qui est comprĂ©hensible. Il est effectivement difficile d’ébranler les puissances Ă©tablies et leurs intĂ©rĂȘts lorsque celles-ci refusent de se rendre aux arguments moraux dĂ©fendus par la sociĂ©tĂ© civile. Il n’en demeure pas moins nĂ©cessaire de rĂ©flĂ©chir en profondeur Ă  ce qu’on peut faire de plus dans ces espaces oĂč les groupes n’appartenant pas Ă  l’élite ont la possibilitĂ© d’influer sur le dĂ©bat public de façon constructive.
En 1984, dans la foulĂ©e de la premiĂšre invasion du Liban par IsraĂ«l, Edward SaĂŻd a publiĂ© un article intitulĂ© «Permission to Narrate» (permission de raconter), dans lequel il invitait les Palestiniens Ă  intĂ©grer leur histoire Ă  leur lutte. Le dĂ©sĂ©quilibre du pouvoir politique, Ă©conomique et militaire ne signifie pas que les opprimĂ©s n’ont pas la possibilitĂ© de lutter pour la production du savoir, affirmait-il. Qu’ils aient donnĂ© suite Ă  l’appel de SaĂŻd ou l’aient envisagĂ© par eux-mĂȘmes, des historiens de Palestine et d’autres pays ont relevĂ© le dĂ©fi. C’est ainsi que l’historiographie palestinienne et la «nouvelle histoire» israĂ©lienne sont parvenues Ă  rĂ©futer certaines des prĂ©tentions les plus absurdes d’IsraĂ«l relativement aux Ă©vĂ©nements de 1948 et, dans une moindre mesure, l’idĂ©e voulant que l’Organisation de libĂ©ration de la Palestine (OLP) soit une entitĂ© purement terroriste.
Ce renouveau historiographique, et le redressement de la mĂ©moire qu’il a rendu possible, semblent toutefois n’avoir eu aucune incidence sur le processus de paix, qui n’a jamais tenu compte de 1948. L’absence de rĂ©cit et de rĂ©flexion historique sur ce que l’on considĂšre aujourd’hui comme un processus de paix semble bien servir les Ă©lites politiques du moment, quel que soit leur camp, partout dans le monde. Personne ne semble vouloir transformer un discours hĂ©gĂ©monique qui paraĂźt acceptable prĂ©cisĂ©ment parce qu’il ne prĂŽne pas de changements importants sur le terrain.
Comme le proposait SaĂŻd, c’est par le langage et la narration qu’une telle hĂ©gĂ©monie peut ĂȘtre contestĂ©e. En proposant cette nouvelle perspective, on doit cependant faire preuve d’une certaine prudence, car, ce faisant, on ne met pas en question les seules puissances hĂ©gĂ©moniques, mais aussi les convictions de nombreux Palestiniens et dĂ©fenseurs sincĂšres de la cause palestinienne. C’est pourquoi il est sans doute plus fructueux de prĂ©senter cette remise en question comme un dĂ©bat.
Je propose de relever ce dĂ©bat en produisant un nouveau dictionnaire thĂ©orique propre Ă  la question palestinienne, lequel remplacerait progressivement l’ancien. Il contiendrait des entrĂ©es comme dĂ©colonisation, changement de rĂ©gime et solution Ă  un État, ainsi que d’autres termes abordĂ©s dans les pages qui suivent, puis avec Noam Chomsky et d’autres personnes qui cherchent une issue Ă  la catastrophe en cours. À l’aide des articles de ce dictionnaire, j’entends réévaluer le discours hĂ©gĂ©monique que tiennent Ă  la fois les dĂ©tenteurs du pouvoir et le mouvement de solidaritĂ© avec la Palestine.
Mais avant de prĂ©senter les entrĂ©es du nouveau dictionnaire, j’aimerais me pencher de plus prĂšs sur le dĂ©clin de l’ancien lexique, qui domine toujours chez les diplomates, les universitaires, les politiciens et les militants occidentaux. Je qualifie ce discours de «Dictionnaire de l’orthodoxie pacifiste» (ce titre n’est pas de mon cru, mais je n’arrive pas Ă  me rappeler oĂč je l’ai entendu la premiĂšre fois; je prĂ©sente donc mes excuses Ă  quiconque m’accuserait, avec raison, de manquer d’originalitĂ©).
L’orthodoxie pacifiste mise Ă  l’épreuve
Le Dictionnaire de l’orthodoxie pacifiste est issu d’une foi quasi religieuse dans la solution Ă  deux États. Ses tenants considĂšrent la partition de la Palestine (dont 80% du territoire serait allouĂ© Ă  IsraĂ«l et 20% aux Palestiniens) comme un objectif atteignable grĂące Ă  la diplomatie internationale et Ă  des changements au sein de la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne. Deux États pleinement souverains vivraient cĂŽte Ă  cĂŽte, s’entendraient sur la façon de rĂ©gler le problĂšme des rĂ©fugiĂ©s palestiniens et dĂ©cideraient ensemble du sort de JĂ©rusalem. On souhaite aussi qu’IsraĂ«l soit davantage l’État de tous ses citoyens qu’un État conservant son caractĂšre juif.
Cette vision est fondĂ©e Ă  la fois sur un dĂ©sir d’aider les Palestiniens et sur la realpolitik. Elle est mue par une hypersensibilitĂ© aux volontĂ©s et aux ambitions de la puissante partie israĂ©lienne, et par la trop grande importance accordĂ©e aux rapports de force internationaux. Issue de la science politique amĂ©ricaine, elle a pour fonction premiĂšre d’alimenter les prises de position des États-Unis sur le sujet. La plupart des gens qui emploient le langage propre Ă  la solution Ă  deux États le font sans doute avec sincĂ©ritĂ©. Celui-ci a aidĂ© les diplomates et politiciens occidentaux Ă  demeurer impuissants (volontairement ou non) devant la persistance de l’oppression israĂ©lienne. Des expressions comme «une terre pour deux peuples», «processus de paix», «conflit israĂ©lo-palestinien», «nĂ©cessitĂ© de mettre un terme Ă  la violence des deux camps», «nĂ©gociations» ou «solution Ă  deux États» semblent tout droit sorties d’une version contemporaine du 1984 d’Orwell. Ce langage est mĂȘme utilisĂ© par des personnes qui jugeraient une telle solution moralement rĂ©pugnante (comme le montre Chomsky de maniĂšre concise dans la discussion reproduite dans ce livre) et insatisfaisante, mais qui ne voient aucune autre façon rĂ©aliste de mettre un terme Ă  l’occupation de la Cisjordanie et au blocus de la bande de Gaza. Tant chez les politiciens occidentaux que chez leurs homologues d’IsraĂ«l et de Palestine, le discours dominant est encore fondĂ© sur l’ancien dictionnaire.
Mais cette vision orthodoxe est en train de perdre du terrain dans les milieux militants. Certes, le mouvement pacifiste israĂ©lien et les organisations sionistes progressistes y adhĂšrent toujours, tout comme la gauche institutionnelle europĂ©enne; invoquant la realpolitik et l’efficacitĂ©, de cĂ©lĂšbres dĂ©fenseurs de la cause palestinienne la soutiennent Ă©galement (parfois mĂȘme religieusement). Mais la vaste majoritĂ© des militants sont Ă  la recherche d’une alternative. Le lancement de la campagne BDS par des ONG palestiniennes de l’intĂ©rieur comme de l’extĂ©rieur de la Palestine, l’intĂ©rĂȘt croissant pour une solution Ă  un État et l’apparition d’un courant pacifiste antisioniste (modeste mais dĂ©terminĂ©) en IsraĂ«l mĂȘme ont suscitĂ© l’émergence d’un point de vue diffĂ©rent sur la question.
Soutenue par des militants de partout dans le monde, y compris d’IsraĂ«l et de Palestine, la campagne BDS s’inspire du mouvement anti-apartheid. En tĂ©moigne la place prĂ©pondĂ©rante qu’elle occupe lors de la Semaine contre l’apartheid israĂ©lien, qui se dĂ©roule chaque annĂ©e dans les universitĂ©s de nombreux pays: apartheid est maintenant un terme acceptĂ© et rĂ©pandu chez les militants Ă©tudiants qui dĂ©fendent la cause palestinienne. DerniĂšrement, des professeurs leur ont emboĂźtĂ© le pas en tentant d’élargir la recherche comparative sur les deux cas de figure que sont l’Afrique du Sud sous l’apartheid et l’ensemble israĂ©lo-palestinien Ă  l’intĂ©rieur du paradigme du colonialisme de peuplement.
La notion de colonie de peuplement s’inscrit dans l’histoire et les thĂ©ories du colonialisme en gĂ©nĂ©ral. L’établissement de colons en quĂȘte d’une nouvelle vie et d’une nouvelle identitĂ© dans une rĂ©gion prĂ©alablement peuplĂ©e n’est pas un phĂ©nomĂšne exclusif Ă  la Palestine. Dans les AmĂ©riques, en Afrique australe, en Australie et en Nouvelle-ZĂ©lande, des colons europĂ©ens ont anĂ©anti les populations locales de diverses façons, au premier chef par gĂ©nocide, et se sont rĂ©inventĂ©s en s’autoproclamant maĂźtres des lieux et habitants de souche. L’inclusion du sionisme dans la dĂ©finition du colonialisme de peuplement est maintenant assez rĂ©pandue dans le monde universitaire; elle a permis Ă  des militants de mieux saisir la ressemblance d’IsraĂ«l et de la Palestine avec l’Afrique du Sud sous l’apartheid, et de rapprocher le sort des Palestiniens de celui des PremiĂšres Nations des AmĂ©riques.
Cette nouvelle perspective met en Ă©vidence des points de divergence notables entre le camp de l’orthodoxie et le nouveau mouvement. Pour ce dernier, c’est toute la Palestine historique qui a besoin de soutien et de changement, qui a Ă©tĂ© – et est toujours – colonisĂ©e et occupĂ©e d’une maniĂšre ou d’une autre par IsraĂ«l. ConsidĂ©rĂ©e dans son ensemble, la population palestinienne est assujettie Ă  divers rĂ©gimes juridiques et oppressifs qui Ă©manent tous d’une mĂȘme source idĂ©ologique: le sionisme. Dans cette optique, le lien entre cette idĂ©ologie et les positions actuellement dĂ©fendues par IsraĂ«l sur les questions dĂ©mographiques et raciales apparaĂźt comme le principal obstacle Ă  la paix et Ă  la rĂ©conciliation.
Il est plus facile qu’auparavant d’illustrer ce point de vue original. En 2010, la Knesset a adoptĂ© une loi obligeant les Arabes israĂ©liens Ă  prĂȘter serment de loyautĂ© envers un «État juif», ce qui a codifiĂ© une discrimination officieuse en matiĂšre de prestations sociales, de droits fonciers et de politique d’embauche Ă  l’égard de la minoritĂ© palestinienne, et Ă©tabli sans l’ombre d’un doute qu’IsraĂ«l est un État ouvertement raciste pourvu d’un systĂšme d’apartheid. La ligne verte, qui avait créé deux classes de Palestiniens (ceux qui vivent en IsraĂ«l et ceux qui vivent dans les territoires occupĂ©s), se volatilise progressivement, car les mĂȘmes politiques de nettoyage ethnique sont mises en Ɠuvre des deux cĂŽtĂ©s. En fait, l’oppression plus subtile que subissent les Arabes israĂ©liens semble parfois pire que celle qu’endurent les Palestiniens soumis directement ou indirectement Ă  l’occupation militaire de la Cisjordanie.
Enfin, le nouveau mouvement n’hĂ©site pas Ă  promouvoir une solution qui n’a la faveur ni des IsraĂ©liens, ni de l’AutoritĂ© palestinienne, ni des Ă©lites politiques occidentales: la solution Ă  un État. ProposĂ©e par les militants et les intellectuels, la reprĂ©sentation du sionisme comme un colonialisme de peuplement et de l’État d’IsraĂ«l comme un rĂ©gime d’apartheid dĂ©termine les modalitĂ©s du changement qui s’impose. Aux yeux de l’orthodoxie, ce dernier passe par le processus de paix, comme si IsraĂ«l et la Palestine Ă©taient deux États indĂ©pendants et que le premier avait envahi des parties du second, dont il devrait se retirer au nom de la paix.
La nouvelle approche pr...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Palestine
  3. Crédits
  4. Remerciements
  5. Avant-propos
  6. Chapitre 1 – DĂ©bats d'hier et d'aujourd'hui
  7. Premiùre partie – Dialogues
  8. DeuxiĂšme partie – RĂ©flexions
  9. Notes

Foire aux questions

Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramÚtres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrir comment résilier votre abonnement
Non, les livres ne peuvent pas ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ©s sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour ĂȘtre utilisĂ©s en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez tĂ©lĂ©charger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre tĂ©lĂ©phone portable ou votre tablette. Apprendre Ă  tĂ©lĂ©charger des livres hors ligne
Perlego propose deux formules : Essential et Complete
  • Essential est idĂ©al pour les apprenants et les professionnels qui aiment explorer une grande variĂ©tĂ© de sujets. AccĂ©dez Ă  la Essential Library avec plus de 800 000 titres de confiance et best-sellers dans les domaines du business, du dĂ©veloppement personnel et des sciences humaines. Inclut un temps de lecture illimitĂ© et la voix Standard Read Aloud.
  • Complete : Parfait pour les apprenants avancĂ©s et les chercheurs ayant besoin d'un accĂšs total et sans restriction. DĂ©bloquez plus de 1,5 million de livres dans des centaines de sujets, y compris des titres acadĂ©miques et spĂ©cialisĂ©s. Le forfait Complete inclut aussi des fonctionnalitĂ©s avancĂ©es telles que Premium Read Aloud et Research Assistant.
Les deux formules sont disponibles avec des cycles de facturation mensuels, semestriels ou annuels.
Nous sommes un service déabonnement à des manuels scolaires en ligne, qui vous permet d'accéder à une bibliothÚque en ligne entiÚre pour moins que le prix d'un seul livre par mois. Avec plus de 1,5 million de livres sur plus de 990 thÚmes, nous avons ce qu'il vous faut ! Découvrir notre mission
Recherchez le symbole Écouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'Ă©couter. L'outil Écouter lit le texte Ă  haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accĂ©lĂ©rer ou le ralentir. En savoir plus sur la fonctionnalitĂ© Écouter
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS et Android pour lire Ă  tout moment, n'importe oĂč, mĂȘme hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous ĂȘtes en dĂ©placement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Oui, vous pouvez accéder à Palestine de Noam Chomsky,Ilan Pappé aux formats PDF et/ou ePub, ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Politics & International Relations et Geopolitics. Nous avons plus de 1,5 million de livres disponibles dans notre catalogue pour vous.