L'Occident terroriste
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L'Occident terroriste

D'Hiroshima Ă  la guerre des drones

  1. 180 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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L'Occident terroriste

D'Hiroshima Ă  la guerre des drones

À propos de ce livre

« Il y a assurĂ©ment deux façons d[e] parler [du terrorisme], car le terrorisme n'est pas considĂ©rĂ© comme tel lorsqu'il est pratiquĂ© (et sous une forme nettement plus meurtriĂšre) par ceux qui, de par leur pouvoir, sont parĂ©s de vertu. »Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le colonialisme et le nĂ©ocolonialisme occidentaux ont causĂ© la mort de 50 Ă  55 millions de personnes, le plus souvent au nom de nobles idĂ©aux comme la libertĂ© et la dĂ©mocratie. Pourtant, l'Occident parvient Ă  s'en tirer en toute impunitĂ© et Ă  entretenir, aux yeux du reste du monde, le mythe voulant qu'il soit investi de quelque mission morale. Comment y arrive-t-il?Dans ce livre d'entretiens, Noam Chomsky et Andre Vltchek dĂ©montent la puissance de cet appareil de propagande qui permet Ă  l'Occident de dissimuler ses crimes et le rĂŽle vĂ©ritable qu'il joue dans le reste du monde. S'ouvrant sur l'histoire du kiosque Ă  journaux de New York oĂč le jeune Chomsky a commencĂ© Ă  faire son Ă©ducation politique, leur discussion s'Ă©largit progressivement sur des sujets tels que les bombes nuclĂ©aires larguĂ©es sur Hiroshima et Nagasaki, la guerre froide, les mĂ©saventures Ă©tatsuniennes en AmĂ©rique latine (Salvador, Nicaragua, Guatemala, Chili, Cuba), l'Inde et la Chine, l'intervention de l'OTAN en ex-Yougoslavie, les attentats du 11-Septembre, l'invasion militaire de l'Irak, le Printemps arabe, le fiasco de la Lybie et de la Syrie, ainsi que la guerre des drones.À travers ce survol, les auteurs critiquent de façon magistrale l'hĂ©ritage funeste du colonialisme et l'exploitation Ă©hontĂ©e des ressources naturelles de la planĂšte exercĂ©e par l'Occident. Ce livre d'entretiens est augmentĂ© de deux articles qu'ils ont publiĂ©s dans la foulĂ©e de l'attaque contre l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, Ă  Paris, en janvier 2015, dĂ©nonçant l'hypocrisie occidentale vis Ă  vis d'un terrorisme qu'il a largement contribuĂ© Ă  dĂ©velopper.

CHAPITRE PREMIER

L’hĂ©ritage funeste du colonialisme

Andre Vltchek Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le colonialisme et le nĂ©ocolonialisme occidentaux ont causĂ© la mort de 50 Ă  55 millions de personnes. Cette pĂ©riode relativement brĂšve a Ă©tĂ© le théùtre du plus grand nombre de massacres jamais perpĂ©trĂ©s dans l’histoire. La plupart d’entre eux ont Ă©tĂ© commis au nom de nobles idĂ©aux comme la libertĂ© et la dĂ©mocratie, brandis tels des slogans. Quelques pays d’Europe, ainsi que d’autres États dirigĂ©s avant tout par des citoyens d’origine europĂ©enne, ont fait prĂ©valoir les intĂ©rĂȘts de l’Occident – ceux des gens « qui comptent » – au dĂ©triment de ceux de l’immense majoritĂ© des ĂȘtres humains. Le massacre de millions de personnes a Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme inĂ©vitable, voire justifiable. Et la plupart des Occidentaux semblent terriblement mal informĂ©s.
À ces 55 millions de personnes mortes en consĂ©quence directe de guerres dĂ©clenchĂ©es par l’Occident, de coups d’État militaires pro-occidentaux et d’autres conflits du mĂȘme acabit s’ajoutent des centaines de millions de victimes indirectes qui ont pĂ©ri dans la misĂšre, en silence. Cette situation mondiale est peu contestĂ©e en Occident ; mĂȘme dans les pays conquis, on l’accepte souvent sans condition. Le monde est-il devenu fou ?
Noam Chomsky Malheureusement, les candidats au titre de plus grand crime jamais commis par l’Occident ne manquent pas. Au moment oĂč Christophe Colomb accostait en AmĂ©rique, le continent comptait probablement de 80 Ă  100 millions d’habitants, qui appartenaient Ă  des civilisations avancĂ©es, avec leur commerce, leurs villes, etc. Peu de temps aprĂšs, environ 95 % de cette population avait disparu. Sur le territoire correspondant aux États-Unis d’aujourd’hui vivaient sans doute une dizaine de millions d’Autochtones ; en 1900, selon le recensement, il n’en restait plus que 200 000. Mais on refuse d’admettre cette rĂ©alitĂ©. Avec dĂ©sinvolture et sans la moindre justification, [
] les plus importantes revues savantes et progressistes anglo-amĂ©ricaines la nient carrĂ©ment.
Selon la revue mĂ©dicale The Lancet, six millions d’enfants meurent chaque annĂ©e par manque de soins Ă©lĂ©mentaires, qui pourraient pourtant ĂȘtre prodiguĂ©s Ă  coĂ»t quasi nul. Ce sont lĂ  des donnĂ©es qui nous sont trop familiĂšres. Rien qu’en Afrique du Sud, la malnutrition et certaines maladies faciles Ă  traiter tuent 8 000 enfants chaque jour – un chiffre digne du gĂ©nocide rwandais. Une situation Ă  laquelle on pourrait aisĂ©ment mettre un terme.
De plus, on vogue allĂšgrement vers ce qui s’annonce comme le gĂ©nocide final : la destruction de l’environnement. Et c’est Ă  peine si l’on s’en prĂ©occupe. Dans les faits, pourtant, les États-Unis rĂ©gressent. Les techniques sophistiquĂ©es d’extraction des combustibles fossiles, qui leur ouvrent la perspective d’une indĂ©pendance Ă©nergĂ©tique pour les 100 prochaines annĂ©es, suscite l’euphorie. Celles-ci, croit-on, leur permettront de maintenir leur hĂ©gĂ©monie pour un autre siĂšcle, de devenir la nouvelle Arabie saoudite du monde, et ainsi de suite. Le prĂ©sident Obama en a parlĂ© avec enthousiasme dans son discours sur l’état de l’Union de 2012. Les grands mĂ©dias et la presse d’affaires s’en Ă©merveillent. Certains observateurs s’inquiĂštent des effets de cette stratĂ©gie sur les Ă©cosystĂšmes locaux, comme la contamination de l’eau potable ou les dommages Ă  l’environnement, mais Ă  peu prĂšs personne ne se demande de quoi aura l’air le monde dans 100 ans si l’on continue dans cette voie. La question ne suscite aucun dĂ©bat. Ces problĂšmes n’en sont pas moins fondamentaux. Ils sont inhĂ©rents Ă  un monde rĂ©gi par le marchĂ©, oĂč l’on ignore la notion d’externalitĂ©s. Des facteurs que nulle transaction ne prend en compte et qui nuisent Ă  autrui.
Andre Vltchek Je suis tĂ©moin de la disparition de plusieurs pays d’OcĂ©anie. Ayant vĂ©cu des annĂ©es aux Samoa, j’ai parcouru la rĂ©gion en long et en large. Plusieurs pays, dont l’État des Tuvalu et la RĂ©publique de Kiribati, mais aussi les Îles Marshall, envisagent dĂ©jĂ  l’évacuation massive de leurs citoyens. Nombre d’üles et d’atolls sont en voie de devenir inhabitables non seulement en OcĂ©anie, mais aussi aux Maldives et ailleurs. Kiribati sera sans doute le premier Ă  disparaĂźtre. Les mĂ©dias affirment que ces pays sont en train de s’engloutir, mais le problĂšme vient plutĂŽt des raz-de-marĂ©e qui submergent les atolls, emportant toute vĂ©gĂ©tation et contaminant les sources d’eau douce lĂ  oĂč il s’en trouve. C’est ce qui rend les Ăźles inhabitables ou trop dĂ©pendantes des importations d’eau, de nourriture et de tout le reste.
Chose surprenante, pendant la pĂ©riode oĂč j’ai travaillĂ© aux Tuvalu, aucun correspondant Ă©tranger ne s’y trouvait. N’y sĂ©journait qu’une Ă©quipe de tournage japonaise, occupĂ©e Ă  filmer quelque feuilleton tĂ©lĂ© sur l’atoll de Funafuti. Cela m’a fait rĂ©flĂ©chir : ce pays compte parmi les plus touchĂ©s par la hausse du niveau de la mer et pourrait bientĂŽt ĂȘtre rayĂ© de la carte, mais ne fait l’objet d’aucune couverture mĂ©diatique !
Noam Chomsky George Orwell avait un terme pour en parler : les « non-personnes ». Le monde est divisĂ© entre les personnes comme nous et les non-personnes, c’est-Ă -dire tous les autres qui ne comptent pas. Orwell dĂ©peignait une sociĂ©tĂ© totalitaire de l’avenir, mais le terme s’applique assez bien au monde actuel. Un jeune et brillant historien britannique de la diplomatie, Mark Curtis, a eu recours au concept de non-personnes dans son Ă©tude des dĂ©prĂ©dations commises par l’Empire britannique Ă  la suite de la Seconde Guerre mondiale. Personne ne se prĂ©occupe de leur sort.
Il y a lĂ  un parallĂšle Ă  Ă©tablir avec le traitement infligĂ© aux peuples autochtones dans le monde anglo-saxon, constituĂ© des rejetons du Royaume-Uni que sont les États-Unis, le Canada et l’Australie. Ces États impĂ©riaux ont ceci de singulier qu’ils ne se sont pas contentĂ©s de dominer les Autochtones : ils les ont Ă©liminĂ©s. Ils ont accaparĂ© leurs terres et leurs Ă©tablissements, et, dans la plupart des cas, les ont pratiquement exterminĂ©s. Nous ne nous prĂ©occupons pas d’eux. Nous ne nous demandons pas ce qui leur est arrivĂ© dans le passĂ©. En fait, nous refusons de l’admettre.
Andre Vltchek Historiquement, on constate que c’était le cas de presque toutes les colonies europĂ©ennes, de toutes les rĂ©gions du monde que contrĂŽlaient les empires coloniaux europĂ©ens. Les premiers camps de concentration n’ont pas Ă©tĂ© construits par l’Allemagne nazie, mais par l’Empire britannique, au Kenya et en Afrique du Sud. Et, bien entendu, l’Holocauste perpĂ©trĂ© par les Allemands contre les Juifs et les Roms n’était pas le premier auquel ils se sont livrĂ©s : ils avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© impliquĂ©s dans de terribles massacres en AmĂ©rique du Sud et, en fait, un peu partout dans le monde. L’Allemagne avait exterminĂ© la majoritĂ© des membres de la tribu HĂ©rĂ©ro de Namibie. Rien ne justifiait ces attaques, qui n’obĂ©issaient Ă  aucune logique. Elles ne s’expliquent que par la malveillance absolue qu’entretenaient les Allemands Ă  l’endroit des populations locales. Ces Ă©pisodes sont rarement abordĂ©s en Allemagne ou ailleurs en Europe.
Combien de fois n’a-t-on pas entendu la litanie de nombreux EuropĂ©ens qui, Ă  la fin de la Seconde Guerre mondiale, se demandaient comment une Allemagne rationnelle, Ă©prise de philosophie et fondamentalement pacifique, avait pu soudain devenir complĂštement folle simplement en raison de l’humiliation Ă©conomique qu’elle avait subie au terme de la Grande Guerre ! Comment aurait-on pu prĂ©dire un tel accĂšs de violence de la part de gens si civilisĂ©s ? La chose est en effet impossible Ă  concevoir si l’on ne considĂšre pas les HĂ©rĂ©ros, les Samoans ou les Mapuches comme des ĂȘtres humains et si l’on oublie le passĂ© colonial allemand en Afrique.
Noam Chomsky Et lors de l’Holocauste, les Roms ont Ă©tĂ© traitĂ©s de la mĂȘme façon que les Juifs. Pourtant, on en parle Ă  peine. Pas plus qu’on n’admet la rĂ©alitĂ© des persĂ©cutions infligĂ©es aux Roms d’aujourd’hui. En 2010, par exemple, le gouvernement français a dĂ©cidĂ© d’expulser les Roms de France en Roumanie, les condamnant ainsi Ă  la misĂšre et Ă  la terreur. Peut-on imaginer la France expulsant les survivants juifs de l’Holocauste vers une contrĂ©e oĂč l’on aurait continuĂ© Ă  les torturer et Ă  les terroriser ? Le pays aurait explosĂ© de colĂšre. L’expulsion des Roms, elle, passe comme une lettre Ă  la poste.
Andre Vltchek Dans la RĂ©publique tchĂšque actuelle, on a bĂąti des murs pour isoler les Roms. Il y a moins de 20 ans encore, on leur construisait de vĂ©ritables ghettos au beau milieu des villes. VoilĂ  qui rappelle, non sans donner froid dans le dos, les annĂ©es 1930 et 1940, quand les TchĂšques collaboraient avec les nazis en les aidant Ă  rassembler les Roms. Depuis les annĂ©es 1990, bien sĂ»r, la RĂ©publique tchĂšque est une fidĂšle alliĂ©e de l’Occident, ce qui la rend intouchable aux yeux des grands mĂ©dias occidentaux. Le traitement qu’elle inflige Ă  ses populations roms est pourtant beaucoup plus cruel que tout ce que le rĂ©gime Mugabe a fait subir aux agriculteurs blancs du Zimbabwe.
Mais pour en revenir au colonialisme europĂ©en, on dirait qu’il n’a pas pris fin avec la Seconde Guerre mondiale ou dans les annĂ©es 1950 et 1960. Plus je voyage dans les coins du monde qui font partie de ce qu’on appelle la pĂ©riphĂ©rie, plus je constate que le colonialisme s’est renforcĂ© grĂące Ă  une propagande beaucoup plus efficace et Ă  une meilleure connaissance des façons de traiter avec les populations locales. Cela n’a rien de rassurant : autrefois, il y avait toujours un ennemi, un mĂ©chant en chair et en os, qu’on pouvait aisĂ©ment reconnaĂźtre dans l’armĂ©e ou l’administration coloniales. De nos jours, le colonialisme persiste, mais il est beaucoup plus difficile Ă  cerner pour les populations locales, qui peinent Ă  saisir prĂ©cisĂ©ment ce qui se passe et quels sont leurs ennemis.
Noam Chomsky Des atrocitĂ©s parmi les plus abominables ont Ă©tĂ© commises ces derniĂšres annĂ©es dans l’est de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo (RDC). De trois Ă  cinq millions de personnes y auraient perdu la vie. Qui doit-on montrer du doigt ? Les milices. Mais derriĂšre les milices se trouvent les multinationales et les gouvernements, tapis dans l’ombre.
Andre Vltchek Je suis en train de terminer un long-mĂ©trage documentaire intitulĂ© Rwanda Gambit, dont le tournage m’a demandĂ© plus de trois ans2. Les chiffres sont maintenant encore plus Ă©levĂ©s que ceux dont vous faites Ă©tat : ce sont de 6 Ă  10 millions de personnes qui ont Ă©tĂ© tuĂ©es en RDC, un nombre Ă  peu prĂšs Ă©quivalent Ă  celui des victimes du roi des Belges LĂ©opold II au dĂ©but du XXe siĂšcle. Mais vous avez raison : si le Rwanda, l’Ouganda et leurs exĂ©cutants sont les assassins de ces millions d’innocents, les intĂ©rĂȘts gĂ©opolitiques et Ă©conomiques occidentaux ne sont jamais loin derriĂšre.
Noam Chomsky On ne voit pas les multinationales qui, pour avoir accĂšs au coltan (utilisĂ© par les Occidentaux dans leurs tĂ©lĂ©phones portables) et Ă  d’autres minĂ©raux prĂ©cieux, se servent des milices pour massacrer les gens. C’est indirect. Les atrocitĂ©s et les crimes de ce genre sont nombreux [
], mais on en commet d’autres de façon directe [
], comme la guerre du Vietnam, qui constitue le pire crime jamais commis depuis la Seconde Guerre mondiale. L’annĂ©e 2011 a marquĂ© le 50e anniversaire du dĂ©clenchement de cette guerre par John F. Kennedy. En gĂ©nĂ©ral, on souligne un 50e anniversaire, en particulier s’il commĂ©more le souvenir de monstruositĂ©s. Mais dans ce cas, pas un mot. En novembre 1961, Kennedy a envoyĂ© l’armĂ©e de l’air des États-Unis bombarder le Vietnam du Sud. Il a autorisĂ© le recours au napalm et aux armes chimiques pour dĂ©truire les rĂ©coltes et le couvert vĂ©gĂ©tal, et a lancĂ© des programmes qui ont menĂ© au transfert de populations dans de prĂ©tendus « hameaux stratĂ©giques », qui, dans les faits, Ă©taient des camps de concentration ou des bidonvilles.
Les effets de la guerre chimique se font toujours sentir. Dans les hĂŽpitaux de HĂŽ-Chi-Minh-Ville, on peut encore voir des fƓtus dĂ©formĂ©s (peut-ĂȘtre en avez-vous vu) ; des enfants sont nĂ©s avec toutes sortes de malformations hideuses en raison des nombreux poisons dont on a littĂ©ralement arrosĂ© le Vietnam du Sud. Mais, aujourd’hui, plusieurs gĂ©nĂ©rations plus tard, on ne s’en prĂ©occupe guĂšre.
Le Laos et le Cambodge ont connu un sort similaire. On ne manque jamais de souligner l’horreur du rĂ©gime de Pol Pot au Cambodge, mais rares sont les Ă©crits expliquant ce qui y a menĂ©. Au dĂ©but des annĂ©es 1970, l’armĂ©e de l’air des États-Unis avait bombardĂ© les zones rurales cambodgiennes avec une ampleur comparable Ă  celle des opĂ©rations alliĂ©es dans le Pacifique au cours de la Seconde Guerre mondiale. Elle obĂ©issait ainsi Ă  l’ordre d’Henry Kissinger de lancer une campagne de bombardements massifs au Cambodge : « Tout ce qui vole contre tout ce qui bouge. » Il s’agissait lĂ  d’un vĂ©ritable appel au gĂ©nocide, digne de ceux que vous Ă©voquiez tout Ă  l’heure. Il serait difficile de trouver quelque chose de comparable dans les documents d’archives. Eh bien, il a fallu une seule phrase du New York Times relatant la nouvelle pour que la campagne prenne fin. Cependant, Ă  part dans des revues savantes ou dans la presse parallĂšle, l’ampleur des bombardements n’a jamais Ă©tĂ© rapportĂ©e. On parle ici du massacre de millions de personnes et de la destruction de quatre pays, qui ne s’en sont jamais remis. Les gens lĂ -bas en sont conscients, mais ne savent pas quoi faire.
Andre Vltchek J’ai vĂ©cu plusieurs annĂ©es Ă  HanoĂŻ, au Vietnam, oĂč j’ai couvert les consĂ©quences du bombardement en tapis de la plaine des Jarres, au Laos, par les États-Unis et leurs alliĂ©s (une campagne qu’on a qualifiĂ©e de « guerre secrĂšte »), mais j’ai aussi beaucoup Ă©crit sur le Cambodge. J’en ai tirĂ© des conclusions tout Ă  fait rĂ©voltantes : comme ils l’ont fait pour tant d’autres pays dĂ©stabilisĂ©s et dĂ©vastĂ©s par l’Occident, les grands mĂ©dias occidentaux ont menĂ© une vigoureuse campagne de dĂ©sinformation. On a dit du rĂ©gime de Pol Pot qu’il avait commis les crimes haineux les plus terrifiants qu’on ait pu attribuer au communisme. Quant Ă  la vĂ©ritable histoire, celle du gĂ©nocide commis par l’Occident contre les peuples d’Asie du Sud-Est, elle est soit tue, soit Ă©ludĂ©e.
La campagne amĂ©ricaine consistait Ă  envoyer des B-52 bombarder les zones rurales du Laos et du Cambodge en vue de dissuader ces pays de se joindre au Vietnam dans sa lutte de libĂ©ration. Des millions de personnes ont ainsi Ă©tĂ© impitoyablement assassinĂ©es. Encore aujourd’hui, des vaches explosent lorsque, croyant croquer un caillou, elles mordent dans une des innombrables munitions non explosĂ©es dont le territoire est toujours parsemĂ©. On conçoit aisĂ©ment qu’il arrive encore Ă  des ĂȘtres humains, dont des femmes et des enfants, de connaĂźtre le mĂȘme sort.
Il y a cinq ou six ans, j’ai travaillĂ© Ă©troitement avec le Mines Advisory Group (MAG), une importante agence britannique de dĂ©minage. Ses collaborateurs dĂ©ploraient que plusieurs entreprises ayant produit et distribuĂ© ces engins meurtriers pendant la guerre en Indochine (parmi lesquelles se trouve un fabricant amĂ©ricain bien connu de biens de consommation) s’entĂȘtent Ă  refuser de divulguer leurs caractĂ©ristiques techniques. Une telle inflexibilitĂ© nuit grandement au travail du MAG, dont les techniciens doivent connaĂźtre la durĂ©e de vie et le mĂ©canisme des mines pour ĂȘtre en mesure de les dĂ©monter. Ce mĂ©pris, ce manque institutionnalisĂ© de compassion, se traduit par un manque de collaboration qui entraĂźne dans la mort des centaines, voire des milliers d’habitants de la rĂ©gion, surtout des femmes et des enfants.
Au Cambodge, tout avait commencĂ© par la mise en place, Ă  l’initiative des États-Unis, d’un gouvernement illĂ©gitime et corrompu dans la capitale Phnom Penh. Quand on parle des atrocitĂ©s du rĂ©gime des Khmers rouges, de leur prĂ©tendu communisme, je trouve ces propos douteux, voire grotesques. Sans Ă©ducation, coupĂ©s du reste du monde, la plupart des Cambodgiens ignoraient tout de l’idĂ©ologie communiste au moment oĂč Pol Pot est rentrĂ© de France, oĂč il s’était radicalisĂ© en frĂ©quentant les cafĂ©s. Sur le terrain, on m’a racontĂ© que, sous le rĂ©gime khmer rouge, les atrocitĂ©s Ă©taient largement attribuables aux paysans qui avaient des comptes Ă  rĂ©gler avec les Ă©lites urbaines de la capitale.
Dans les faits, Phnom Penh et Washington avaient pleinement coopĂ©rĂ© pendant les bombardements, ce qui avait attisĂ© chez les paysans une haine viscĂ©rale des citadins, en qui ils voyaient des collaborateurs et, souvent, la cause de leurs souffrances. Tout cela n’avait pas grand-chose Ă  voir avec l’idĂ©ologie communiste. En outre, tout indique que les bombardements des zones rurales cambodgiennes ont tuĂ© plus de gens que les exactions des Khmers rouges.
Plus tard, une fois le Cambodge libĂ©rĂ© par le Vietnam, qui a chassĂ© les Khmers rouges du pouvoir, l’ambassadeur des États-Unis aux Nations unies a « demandĂ© le retour du gouvernement lĂ©gitime ». Il parlait des Khmers rouges. Les États-Unis Ă©taient en guerre contre le Vietnam, un alliĂ© de l’URSS, et non contre un insolite rĂ©gime maoĂŻste autoproclamĂ©.
Mais la campagne de dĂ©sinformation menĂ©e en Occident a dissipĂ© toute Ă©quivoque : la faute allait Ă  l’idĂ©ologie communiste, associĂ©e aux atrocitĂ©s commises par Pol Pot. Dans un des reportages que j’ai rĂ©alisĂ©s au Cambodge, je soutiens que, si Pol Pot et sa clique avaient incitĂ© les villageois Ă  tuer les citadins au nom d’une Ă©quipe de football sud-amĂ©ricaine ou d’une marque de chaussures de jogging, le rĂ©sultat aurait Ă©tĂ© le mĂȘme.
Noam Chomsky Des intellectuels ont constatĂ© que, de toutes les pĂ©riodes de l’histoire du Cambodge, le rĂ©gime khmer rouge, qui a durĂ© un peu plus de trois ans, a Ă©tĂ© de loin celle qu’on a Ă©tudiĂ©e le plus en profondeur. On en sait plus sur cet Ă©pisode que sur tous les autres. En ce qui concerne les quelques annĂ©es qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, on nage dans l’ignorance. On sait toutefois que, en 1970, les Khmers rouges Ă©taient un groupe plutĂŽt marginal. Ils ont ensuite su mobiliser des lĂ©gions de paysans, qui, sans surprise, se sont ruĂ©es sur les Ă©lites urbaines, jugĂ©es responsables de leurs malheurs.
Ils ne voyaient pas la main de Washington derriĂšre ces Ă©lites. C’est un peu comme dans l’est de la RDC, avec le coltan : les gens ne connaissent pas leurs assassins. Ce phĂ©nomĂšne se constate aussi de maniĂšre frappante dans les pays occidentaux. Pour ne citer qu’un exemple, valable malgrĂ© ses consĂ©quences nettement moins funestes, rappelons cet Ă©pisode oĂč le gouverneur rĂ©publicain du Wisconsin a aboli le droit des travailleurs syndiquĂ©s Ă  la nĂ©gociation collective. La dĂ©cision a suscitĂ© une importante vague de protestation, et les opposants ont rĂ©clamĂ© et obtenu la tenue d’un plĂ©biscite de rĂ©vocation. Le gouverneur rĂ©publicain a cep...

Table des matiĂšres

  1. L’Occident terroriste
  2. Avant-propos
  3. Chapitre 1 – L’hĂ©ritage funeste du colonialisme
  4. Chapitre 2 – Quand l’Occident dissimule ses crimes
  5. Chapitre 3 – Propagande et mĂ©dias
  6. Chapitre 4 – Le bloc soviĂ©tique
  7. Chapitre 5 – L’Inde et la Chine
  8. Chapitre 6 – L’AmĂ©rique latine
  9. Chapitre 7 – Le Moyen-Orient et le Printemps arabe
  10. Chapitre 8 – L’espoir malgrĂ© la dĂ©vastation
  11. Chapitre 9 – États-Unis : une puissance en dĂ©clin ?
  12. Annexe 1 – À qui la responsabilitĂ© du terrorisme islamiste ?
  13. Annexe 2 – Nous sommes tous [remplir ici]
  14. Annexe 3 – Chronologie
  15. Notes
  16. QuatriĂšme de couverture

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Informations

Année
2015
ISBN de l'eBook
9782897191832

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