7
La critique détournée
AINSI QUâON LâA VU, Hollywood puise abondamment dans lâhistoire rĂ©cente des Ătats-Unis. Cela offre lâavantage de fournir au public des sujets qui sont Ă la fois relativement familiers et qui abordent des questions sensibles Ă propos desquelles toute la vĂ©ritĂ© nâa pas Ă©tĂ© dite. Ce genre de films, que ce soit par le biais de la fiction ou par celui dâune histoire qui passionne dâautant plus quâelle est prĂ©sentĂ©e comme «vraie», emportera le spectateur dans les coulisses du pouvoir et permettra de saisir des enjeux complexes qui lui avaient Ă©chappĂ© au moment de lâĂ©vĂ©nement en question. Par ailleurs, les films inspirĂ©s de faits rĂ©els se comparent dâune certaine maniĂšre aux suites dâun grand succĂšs: leur mise en marchĂ© est facilitĂ©e puisquâils racontent une histoire dĂ©jĂ connue du public. Ils Ă©liminent ainsi certains risques liĂ©s au fait de se lancer dans un rĂ©cit entiĂšrement nouveau qui dĂ©plaira peut-ĂȘtre. Ils flattent le besoin dâĂȘtre rassurĂ©, dâavancer en territoire connu, de ne pas se confronter Ă une matiĂšre trop nouvelle exigeant davantage dâefforts de comprĂ©hension. Un peu comme le personnage principal du film Les enfants (1984) de Marguerite Duras, le public nâaime pas toujours «quâon lui apprenne ce quâil ne sait pas». Mais Ă partir dâun sujet familier, toutes les explorations sont possibles et la dĂ©couverte dâune vĂ©ritĂ© cachĂ©e devient nĂ©cessairement captivante. Ces films donnent aussi lâimpression aux gens occupĂ©s et Ă ceux qui se mĂ©fient des piĂšges de la pure fiction de ne pas perdre leur temps avec de purs produits de lâimagination, de sâadonner Ă une activitĂ© utile, qui consiste Ă sâinstruire, Ă recevoir une leçon de politique et dâhistoire contemporaine.
Dâautres films, trĂšs nombreux, se contentent dâune certaine assise dans la rĂ©alitĂ©, qui sert dâinspiration Ă un rĂ©cit en gĂ©nĂ©ral rĂ©aliste, mais dont lâĂ©volution et les personnages principaux relĂšvent de la fiction. Lâhistoire sâappuie sur de nombreuses balises reconnaissables, accentue certains traits des personnages, concentre lâaction, se prĂȘte Ă quelques exagĂ©rations, mais dans lâensemble, reste vraisemblable; elle raconte ce qui aurait pu se produire et Ă©labore des hypothĂšses sur lesquelles il est pertinent de rĂ©flĂ©chir. La rĂ©alitĂ© contemporaine ne se comprend pas uniquement Ă partir des choses qui se sont rĂ©ellement passĂ©es, mais aussi Ă partir de toutes les autres directions qui ont Ă©tĂ© Ă©vitĂ©es et dans lesquelles lâhistoire contemporaine aurait pu sâengager, si mille hasards ne lâavaient pas menĂ©e dans une voie dĂ©sormais familiĂšre.
Ces histoires vraies ou inspirĂ©es de la rĂ©alitĂ© ont pour dĂ©nominateur commun de rendre quasiment impossible le rĂ©cit neutre et objectif. DĂ©jĂ , la prĂ©tention des historiens Ă lâobjectivitĂ© est largement contestĂ©e: chacun raconte et interprĂšte lâhistoire avec le bagage accumulĂ© dans sa vie, ses convictions, ses prĂ©jugĂ©s, son hĂ©ritage culturel â son «habitus», selon Pierre Bourdieu â, dont il est impossible de se dĂ©barrasser totalement. Au cinĂ©ma, la vision personnelle des auteurs est accentuĂ©e par le fait que tout rĂ©cit fait largement appel Ă lâĂ©motion. Cette subjectivitĂ©, que met en scĂšne plus ou moins habilement le rĂ©alisateur, sâajoute Ă celle des personnages principaux, qui servent de guides Ă lâhistoire â une histoire vĂ©cue selon leur point de vue. Les Ă©motions du spectateur sâaccordent Ă celles du personnage principal, auquel il sâidentifie, personnage lui-mĂȘme interprĂ©tĂ© par un acteur et, en amont, par un rĂ©alisateur â et parfois aussi par un producteur â, qui ne rĂ©sistent pas toujours Ă lâenvie de faire part de leurs prĂ©occupations. Tout cela, ne lâoublions pas, sâinstaure dans le contexte particulier dâHollywood, qui demeure une industrie culturelle avec une forte exigence de rentabilitĂ©, soumise aux intĂ©rĂȘts de lâentreprise capitaliste et qui cherche Ă plaire Ă un public Ă©clectique dans diffĂ©rents pays.
Certes, quelques rĂ©alisateurs restent prĂ©occupĂ©s par une volontĂ© de ne pas grossir le trait, de prĂ©senter une vision non partisane des faits, avec des personnages qui dĂ©fendent divers points de vue et des situations qui provoquent le questionnement. Certains films dĂ©clenchent des dĂ©bats qui soulĂšvent des problĂšmes dâordre Ă©thique et entraĂźnent dâimportantes remises en cause dâidĂ©es reçues. Mais dans un nombre Ă©levĂ© de films, les cinĂ©astes transmettent bel et bien, peut-ĂȘtre mĂȘme au-delĂ de leurs intentions, des messages qui ont dâautant plus de portĂ©e que le sujet est social ou politique, et que les personnages de lâhistoire sont familiers aux spectateurs.
La critique et ses limites
Les drames qui inspirent certains films ont leurs responsables, et ces derniers ne sont pas toujours de sombres bandits ou des fous dangereux. Si bien quâil devient naturel, voire sensĂ©, au cinĂ©ma, de blĂąmer ceux qui ont volontairement ou non provoquĂ© un malheur, mĂȘme sâils se retrouvent aux Ă©chelons les plus Ă©levĂ©s de la sociĂ©tĂ©: un propriĂ©taire terrien, un directeur dâentreprise, un sĂ©nateur, un chef de police peuvent ĂȘtre eux aussi possĂ©dĂ©s par lâesprit du Mal et agir contre lâintĂ©rĂȘt collectif, motivĂ©s par leur Ă©goĂŻsme, leur soif de pouvoir et leur mĂ©chancetĂ© naturelle. Critiquer certains aspects dĂ©faillants du systĂšme, câest aussi faire preuve de luciditĂ©: les citoyens des Ătats-Unis, comme ceux de tous les autres pays, ne sont pas aveugles devant certaines faiblesses et erreurs des puissants; ils apprĂ©cient que les fautes soient dĂ©noncĂ©es, dans lâespoir quâelles ne se reproduisent plus.
Les cinĂ©astes qui choisissent de sâengager dans cette voie doivent se poser des questions fondamentales: jusquâoĂč peuvent-ils se lancer dans la dĂ©nonciation? JusquâoĂč dĂ©sirent-ils aller? Dans quelle mesure sâopposent-ils Ă lâordre et Ă ceux qui le reprĂ©sentent? Et dans quelle mesure le cinĂ©ma â celui dâHollywood en particulier, mais plus gĂ©nĂ©ralement le cinĂ©ma en tant que forme dâart â peut-il devenir un canal pour transmettre le mĂ©contentement? Ă ces questions, le systĂšme dâHollywood nâoffre pas de rĂ©ponses aussi claires quâon pourrait le croire. On connaĂźt peu de cas de vĂ©ritable censure. Les projets trop subversifs sont plutĂŽt Ă©touffĂ©s dans lâĆuf; le contrĂŽle sâeffectue aussi par le biais dâune autocensure constante qui restreint les ardeurs des cinĂ©astes et scĂ©naristes et dĂ©tourne un propos de prime abord sĂ©ditieux vers une conclusion inoffensive et rassurante.
Mais le cinĂ©ma hollywoodien sâest aussi ingĂ©niĂ© Ă faire reculer les tabous: titiller le public avec de lâinterdit et de lâinĂ©dit peut sâavĂ©rer dans certains cas une recette rentable. LâĂ©limination du code dâautocensure Hays (adoptĂ© en 1930 et mis en vigueur de 1934 Ă 1966), qui limitait dans les films les actes et propos grossiers, la reprĂ©sentation de la sexualitĂ©, la nuditĂ© et la violence, sâest faite petit Ă petit, Ă force dâoffensives acharnĂ©es et toujours plus audacieuses, alors que la population devenait plus tolĂ©rante et en redemandait. Comme le disait le poĂšte Jean Cocteau, «il faut savoir jusquâoĂč on peut aller trop loin». Et cela demande «du tact dans lâaudace», ce qui restera toujours difficile Ă mesurer pour un cinĂ©aste hollywoodien.
Si bien que la voie la plus facile devient la suivante: se permettre certaines critiques, certaines dĂ©nonciations, mais ne pas dĂ©noncer le systĂšme lui-mĂȘme, ne pas remettre en question les valeurs collectives largement partagĂ©es. Les films qui correspondent Ă cette approche sâamorcent le plus souvent sur un constat dĂ©solant: un mal en provenance dâun vice rĂ©el de sociĂ©tĂ© et dâabus dâindividus haut placĂ©s, ou dâactions injustifiables tolĂ©rĂ©es par le pouvoir en place, affecte une partie importante de la population. Quelques exemples: un grand propriĂ©taire qui se comporte en tyran, une multinationale malhonnĂȘte qui pollue ou exploite les gens, des Ă©lites corrompues et complaisantes envers le crime organisĂ©, des mĂ©dias sensationnalistes et obsĂ©dĂ©s par les cotes dâĂ©coute. Ces phĂ©nomĂšnes dĂ©plorables occupent une place qui peut varier dâun film Ă lâautre et, dans les cas qui nous intĂ©ressent, ils ne provoqueront pas de dĂ©nonciation forte et significative dâun problĂšme de sociĂ©tĂ©, mais permettront le chĂątiment cruel qui convient Ă celui qui lâa bien mĂ©ritĂ©. Les cinĂ©astes acceptent de dĂ©tourner leurs propos en transformant un constat choquant en quelque chose dâacceptable. Parmi les façons de concevoir ces dĂ©tournements, les trois suivantes nous semblent les plus frĂ©quentes:
- DĂ©samorcer sa propre critique afin de la rendre inopĂ©rante. On y parvient le plus souvent en offrant des arguments qui viennent contredire les critiques amorcĂ©es, en rendant les «mĂ©chants» sympathiques et inoffensifs, en se moquant des personnages offusquĂ©s, etc. La mĂ©diocritĂ© (souvent voulue) dâun film nuit aussi Ă sa cause: une dĂ©monstration faible, maladroite, insignifiante, peu convaincante est forcĂ©ment inoffensive.
- Changer de cible. On dĂ©couvre Ă la fin du film que le vrai responsable du drame nâĂ©tait pas la grande compagnie exploiteuse ou lâavocat vĂ©reux au service des puissants, mais un dĂ©traquĂ© quelconque, un amoureux fou ou mĂȘme un enfant, qui nâavait rien Ă voir avec le problĂšme Ă©voquĂ© au dĂ©part et auquel on cesse de sâintĂ©resser. Ou encore, le problĂšme social sâefface derriĂšre une histoire dâamour ou de rĂ©conciliation familiale.
- RĂ©duire le problĂšme Ă un phĂ©nomĂšne conjoncturel. Le Mal dĂ©noncĂ© dans le film relĂšve de lâexception et non pas de la norme. AprĂšs sa dĂ©nonciation et la condamnation des coupables, il existe peu de chance quâil se reproduise â du moins dâune maniĂšre semblable.
Les deux premiĂšres façons restent les plus efficaces pour se dĂ©barrasser du problĂšme dĂ©noncĂ©. Elles ramĂšnent le film hollywoodien Ă sa pure fonction de divertissement: on ne doit pas ennuyer trop longtemps avec des questions sĂ©rieuses. Le Mal dĂ©peint au dĂ©part est un appĂąt, stimule lâintĂ©rĂȘt du spectateur qui y voit une dĂ©nonciation Ă laquelle il est vaguement sensible. Le reste de lâhistoire lui rappellera quâil a tort de sâintĂ©resser Ă de pareils sujets, que tout nâest pas si grave, que le vĂ©ritable problĂšme relĂšve surtout de passions humaines â parfois nobles, dans le fond â sur lesquelles il nâexiste aucun contrĂŽle efficace. La troisiĂšme maniĂšre permet dâaller plus loin dans la dĂ©nonciation et soulĂšve le plus souvent dâintĂ©ressantes rĂ©flexions. Mais la conclusion de tels films laisse le spectateur satisfait et lâincite Ă se dĂ©sintĂ©resser de problĂšmes dĂ©sormais rĂ©glĂ©s.
Lobbying et société du spectacle
Thank You for Smoking (2006) de Jason Reitman aborde un sujet particuliĂšrement pertinent: le lobbying. Il est dĂ©sormais reconnu que les lobbyistes des grandes compagnies sâaffairent dans les grandes capitales, et plus particuliĂšrement Ă Washington, pour influencer les Ă©lus afin quâils nâadoptent pas des rĂ©glementations qui nuiraient Ă leurs clients ou Ă lâobtention de contrats. Ces lobbyistes en surnombre et grassement payĂ©s sâactivent derriĂšre des portes closes; leur activitĂ© constante, conjuguĂ©e avec le financement massif des partis politiques par les grandes entreprises, est sans doute lâun des plus grands obstacles au bon fonctionnement de la dĂ©mocratie. Dans Thank You for Smoking, on met de lâavant lâune des plus inexcusables entreprises de lobbying, celle des compagnies de cigarettes â dont le dĂ©fenseur se solidarise avec dâautres lobbyistes de «marchands de la mort», une collĂšgue reprĂ©sentant celui des alcools et un autre, celui des armes Ă feu.
Lâhumour franc du film vient accentuer son aspect irrĂ©vĂ©rencieux. Mais tout nâest quâapparence, et ce film sâavĂšre surtout trĂšs conformiste; son rĂ©alisateur refuse de sâengager dans un examen honnĂȘte et bien fait du mĂ©tier de lobbyiste. Dans le film, lâaction politique du lobbyiste ne sâexerce pas de façon discrĂšte, par un contact personnel avec les Ă©lus, mais par le biais dâune consultation publique sur une Ă©ventuelle loi qui forcerait les compagnies de tabac Ă afficher une tĂȘte de mort sur les paquets de cigarettes. En vĂ©ritĂ©, le combat est inĂ©gal: il oppose un vieux sĂ©nateur bigot, ridicule, extrĂ©miste et maladroit (en faveur de la loi) Ă un lobbyiste jeune, sexy et dynamique qui, dans un vibrant plaidoyer, prĂ©tend quâil nâappartient pas Ă un gouvernement de prĂ©venir les populations des dangers qui les menacent â des dangers qui se trouvent associĂ©s aussi bien aux transports, par exemple, quâĂ la cigarette. On le comprend: ce lobbyiste sympathique et plein dâesprit, dont le discours est acclamĂ©, se fait ainsi dĂ©fenseur de la dĂ©rĂ©glementation et du «moins dâĂtat», discours doux Ă lâoreille des patrons dâHollywood. Le film aura aussi Ă©corchĂ© au passage le journalisme dâenquĂȘte â une jolie journaliste va jusquâĂ coucher avec le pauvre homme pour lui soutirer de lâinformation â et les militants antitabac, qui ont recours Ă lâenlĂšvement et Ă la violence pour faire avancer leur cause. Pendant ce temps, le lobbying reste un mĂ©tier cool, drĂŽle, sympa, pas toujours au service de bonnes causes, mais qui est tout Ă fait estimable sâil est exercĂ© avec talent.
Wag the Dog (Des hommes dâinfluence, 1997) de Barry Levinson est souvent citĂ© comme un film irrĂ©vĂ©rencieux qui fait une critique incisive du grand spectacle offert par les mĂ©dias au service de la classe politique. Le film a semblĂ© dâautant plus pertinent quâil a anticipĂ© un Ă©vĂ©nement majeur: une guerre (celle en Irak) dĂ©clenchĂ©e sous un faux prĂ©texte de menace terroriste. Dans Wag the Dog, un habile conseiller du prĂ©sident invente de toutes piĂšces une guerre, avec une Albanie qui alimenterait le terrorisme, pour distraire lâattention du public dâun scandale qui affecte le prĂ©sident quelques jours avant les Ă©lections: celui-ci aurait eu des relations sexuelles avec une mineure â ce qui, Ă lâĂ©poque, rappelait, en pire, le scandale de la liaison entre le prĂ©sident Clinton et la stagiaire Monica Lewinsky. Le film, habilement scĂ©narisĂ© entre autres par David Mamet, ne se prive pas de donner quelques coups de griffes: on y constate quâune bonne guerre sert parfois Ă distraire le public dâun Ă©vĂ©nement gĂȘnant; que les mĂ©dias reprennent en boucle les mĂȘmes nouvelles sensationnalistes sans en vĂ©rifier lâexactitude; que lâopinion et le consentement se fabriquent Ă coup dâimages fortes et en jouant sur les Ă©motions; que lâinformation tĂ©lĂ©visĂ©e est un spectacle qui se met en scĂšne comme un film hollywoodien. Mais peut-ĂȘtre le film se prend-il au piĂšge de son ton bon enfant? Une campagne Ă©lectorale est abordĂ©e sans soulever de questions sous-jacentes: son financement, la publicitĂ© nĂ©gative, lâinfluence des lobbies tant en politique intĂ©rieure quâextĂ©rieure, etc. Certes, il est juste dâaccorder une grande place Ă la question de lâimage pendant une Ă©lection. Mais ces images se fabriquent avec jubilation et avec une facilitĂ© dĂ©concertante, dans une joyeuse insouciance qui dilue un peu le propos. La fin du film, qui montre jusquâoĂč on peut aller pour empĂȘcher la vĂ©ritĂ© dâĂ©clater au grand jour, laisse cependant le spectateur dans un Ă©tat de malaise. Ce film curieux et inclassable, avec sa conclusion cynique, passe du propos juste et cinglant Ă la caricature lĂ©gĂšre ...