CHAPITRE 1
«Des gens ordinaires qui se mêlent de ce métier»: Les locaux informateurs
Les habitants des zones dévastées par la guerre ne sont pas de simples spectateurs d’armées de passage et de batailles plus ou moins lointaines. Au contraire, souvent auxiliaires de ces troupes, ils jouent un rôle actif : main-d’œuvre pour les travaux de terrassement, pourvoyeurs de nourriture et fourrages et, évidemment, informateurs occasionnels.
Les renseignements souvent « bruts » qu’ils transmettent sont de deux niveaux : passif quand ils s’obtiennent de façon indirecte (par l’observation notamment des déplacements des locaux), actif lorsque les informateurs sont volontaires.
Observer les villageois, de l’espionnage passif
Les armées du xviiie siècle nécessitent une logistique considérable pour leur déplacement. Les officiers doivent trouver des lieux de cantonnement et les commissaires de guerre ou munitionnaires de quoi approvisionner des milliers d’hommes. André Corvisier cite ainsi les calculs du commissaire des guerres Dupré d’Aulnay, qui a estimé les besoins des armées employées dans la campagne de 1744 : pour assurer le seul transport de pain pour les 70 000 hommes en Italie et les 100 000 situés sur la frontière des Pays-Bas et de l’Allemagne, il faut louer respectivement 2 500 mules et 2 800 chevaux.
Ces différents animaux voyagent parfois avec les armées, mais sont le plus souvent achetés ou réquisitionnés sur les routes vers l’ennemi. Les camps reçoivent aussi journellement une noria de paysans venus vendre quelques provisions aux soldats. Il peut s’agir pour certains de réaliser de véritables affaires quand la demande militaire fait monter les prix des denrées. Évidemment, la nuance s’impose : tous les paysans n’ont pas forcément les stocks disponibles ou la possibilité de les monnayer et, dans certaines zones, les combats causent plus de destructions que de profits éventuels.
Tous ces achats – d’animaux, de fourrages, de nourriture – et ces flux (de paysans venus gagner quelques pièces) apportent des informations précieuses aux officiers curieux. L’effectif de ces paysans et la quantité de nourriture apportée au camp sont ainsi deux bons indicateurs pour apprécier la force de l’armée adverse.
« [L]es paysans de la Wetteravie portent beaucoup de denrées aux camps des ennemis », rapporte le duc de Broglie au maréchal de Contades en septembre 1759. Cette information a priori laconique exprime en fait deux préoccupations majeures des officiers français. L’approvisionnement abondant illustre le soutien de la population locale vis-à-vis des troupes prussiennes et dévoile cruellement, à l’inverse, le difficile ravitaillement des troupes françaises. De même, la quantité abondante de vivres laisse supposer la taille d’une armée dont on ignore jusque-là l’importance exacte, mais qui cherche à chasser les Français de Hesse depuis la défaite de Minden.
Plus largement, tout le commerce nécessaire à l’entretien et à la logistique des armées fournit des indices précieux. Aucune des armées européennes n’est en effet capable d’une action instantanée ; toutes nécessitent des préparations intensives et la mise en place d’infrastructures spécifiques. La construction de fours en amont d’un campement, les opérations de fourrage indiquent ainsi les routes suivies. Selon Jean-Louis Moreau de Beaumont, intendant ayant suivi M. de Séchelles de 1744 à 1746 et auteur d’un guide de méthode pour les intendants :
Sans approcher des armées à un certain point, l’on peut apprendre des choses qui désignent les projets des ennemis, comme la marche des commis des vivres, des boulangers, des établissements de fours, des ordres de travaux, tous préparatifs qui désignent les mouvements de l’armée.
Frédéric II confirme : « [S]i les Autrichiens forment leurs magasins à Olnütz, on peut compter que leur dessein est d’attaquer la haute Silésie […] C’est donc la première nouvelle qu’il faut apprendre : où l’ennemi forme-t-il ses magasins ? »
Observer les ouvriers, noter les constructions, questionner les boulangers donnent autant d’indices de la marche des armées. À ce titre, les relations marchandes et les circulations inhabituelles des habitants locaux fournissent aux officiers une matière « brute » (c’est-à-dire à retravailler, à analyser, à recouper). Le 2 mars 1759, un espion rapporte aux officiers français que l’ennemi est en train de construire des fours à Stadt Lohn (en Westphalie, près de la frontière avec les Provinces-Unies), une information extrêmement importante si elle est vraie, car elle indiquerait alors la ligne de marche du général ennemi, Ferdinand de Brunswick. M. de Saint Pern, qui commande dans la zone, fait d’ailleurs beaucoup d’efforts pour vérifier ce rapport qui s’avère finalement inexact.
Les chargés des vivres (vivandiers) de l’ennemi constituent ainsi des sujets à surveiller avec la plus grande attention « parce que, par les approvisionnements, les dépôts et les cuissons des pains, il est a...