Lecteur et interprÚte de Kant en Allemagne entre les deux guerres, il soutient que les tragédies du xxe siÚcle ont leurs racines dans une crise de la connaissance.Ainsi que l'ont montré Socrate dans l'Antiquité et Kant pour la modernité, l'humanité a constamment le choix entre deux voies. Dépasser ses limites en se prenant pour Dieu. Ce qui conduit à se donner tous les droits en faisant sa loi au lieu de respecter la loi.

- 128 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
Approuvé par les 375,005 étudiants
AccĂšs Ă plus de 1,5Â million de titres pour un prix mensuel raisonnable.
Ătudiez plus efficacement en utilisant nos outils d'Ă©tude.
Informations
II
Les enjeux du symbole
Quand lâĂȘtre est en question
Mars 1929. Davos. Heidegger et Cassirer se rencontrent au cours dâun colloque sur Kant. Ils sâaffrontent Ă propos du sens quâil convient de donner Ă la Critique de la Raison pure. Pour Heidegger, Kant en voulant assigner des limites au savoir humain, a adoptĂ© une dĂ©marche mĂ©taphysique quâil nâa pas osĂ© assumer jusquâau bout. En profondeur, il a privilĂ©giĂ© lâĂȘtre par rapport Ă lâhomme. Si lâhomme est limitĂ© dans sa connaissance de lâĂȘtre, cela provient du fait que câest lâĂȘtre qui se dĂ©voile Ă lâhomme et non lâhomme qui dĂ©voile lâĂȘtre. Lâhomme est limitĂ© dans son rapport Ă lâĂȘtre, parce quâil ne peut ĂȘtre que visitĂ© et habitĂ© par celui-ci sur un mode poĂ©tique. Sâil ne peut en faire la science, câest quâil ne peut quâimaginer poĂ©tiquement celui-ci. DâoĂč, chez Kant, le rĂŽle central assignĂ© Ă lâimagination au sein de la connaissance. Cassirer est radicalement opposĂ© Ă Heidegger. Pour lui, Kant nâa pas limitĂ© la connaissance humaine de lâĂȘtre, afin de renouer avec une mĂ©taphysique de lâĂȘtre, dans laquelle lâĂȘtre viendrait poĂ©tiquement visiter lâhomme. Il a plus simplement voulu rappeler cette vĂ©ritĂ© trop souvent oubliĂ©e : lâhomme nâest pas Dieu. Il ne peut donc avoir un accĂšs direct Ă lâĂȘtre. Pour accĂ©der Ă lâĂȘtre, il lui faut passer par une mĂ©diation. Il lui faut emprunter les voies du langage. Tout rapport Ă lâĂȘtre est construit â et non donnĂ©. Si bien que ce que lâhomme sait de lâĂȘtre reste toujours une vision humaine de lâĂȘtre. Ce nâest jamais la vision mĂȘme de lâĂȘtre par lui-mĂȘme. Cela veut-il dire que tout rapport Ă lâĂȘtre est Ă jamais ruinĂ© ? Nullement. Ă dĂ©faut dâĂȘtre lâabsolu, lâhomme peut se rendre digne de celui-ci. Il peut, par sa culture, son travail, ses Ćuvres, ses constructions, devenir le symbole de lâĂȘtre. En se portant lui-mĂȘme, il peut devenir le signe dâune dimension au-delĂ de lui-mĂȘme.
Heidegger est un homme de la rĂ©vĂ©lation, Cassirer de la culture. Lâun croit Ă un accĂšs possible Ă lâĂȘtre, lâautre pense que lâon peut simplement devenir les signes et les tĂ©moins de lâĂȘtre. Deux orientations, deux philosophies, deux politiques. Heidegger, qui est un mĂ©taphysicien Ă©pris dâontologie, veut prĂ©server les droits de lâĂȘtre. Cassirer est un humaniste soucieux de prĂ©server les droits de lâhomme. Le risque dâune approche mĂ©taphysique, câest dâoublier lâhomme. Le risque dâune approche humaniste, câest dâoublier lâĂȘtre. Cassirer choisit de courir le risque de lâhumanisme. Car, avec lâhomme, on est sĂ»r de prĂ©server et lâhomme et lâĂȘtre, lâinverse nâĂ©tant pas vrai. Que lâhomme en effet tire sa vie dâune vie dĂ©jĂ lĂ qui le prĂ©cĂšde, et que cette vie sâenracine Ă travers la continuitĂ© des gĂ©nĂ©rations, des espĂšces et de lâĂ©volution de la vie dans lâunivers, dans le mystĂšre de la vie, nul ne saurait le nier. Mais, sâagissant de lâhomme, ĂȘtre ne se rĂ©sume pas Ă ce visage de lâĂȘtre. Car celui-ci est dans la mesure oĂč il se fait ĂȘtre en voulant ĂȘtre et penser de façon responsable. Câest lâhomme qui fait lâĂȘtre et non lâĂȘtre qui fait lâhomme. Et, faisant ainsi lâĂȘtre, lâhomme tĂ©moigne bien davantage de lâĂȘtre quâen se perdant dans des considĂ©rations sur le mystĂšre de lâĂȘtre. DâoĂč ce paradoxe : en sâĂ©loignant de lâĂȘtre, en creusant un Ă©cart entre lui et lâĂȘtre, en faisant donc un dĂ©tour par le langage, la culture, lâhomme se rapproche bien davantage de lâĂȘtre quâen entreprenant de se laisser rĂ©vĂ©ler par celui-ci au cours dâune expĂ©rience poĂ©tique.
Le plus court chemin pour aller Ă lâĂȘtre passe par lâhomme et non par lâĂȘtre. Ce nâest donc pas lâĂȘtre, mais lâhomme et sa culture quâil faut penser et encourager. Dâautant que cet acte thĂ©orique nâest pas sans consĂ©quences pratiques. La dĂ©shumanisation au plan philosophique, en effet, finit tĂŽt ou tard par dĂ©boucher sur une dĂ©shumanisation de la vie tout court â dâoĂč la nĂ©cessitĂ© de demeurer vigilant, en comprenant pourquoi lâhomme est important face Ă lâĂȘtre et pourquoi la culture et le symbole le deviennent tout autant. Lâhomme est un animal symbolique, dira Cassirer. Pour Ă©pouser pleinement le sens de cette affirmation, centrale chez lui, il importe que nous refaisions avec lui son trajet, en comprenant pourquoi il a Ă©tĂ© humaniste et kantien, pourquoi son humanisme lâa sĂ©parĂ© de Heidegger et rapprochĂ© dâune philosophie du symbole.
La critique kantienne de la métaphysique
La chose est connue mais mĂ©rite dâĂȘtre rappelĂ©e tout de mĂȘme. Kant en Ă©crivant la Critique de la Raison pure a rĂ©volutionnĂ© la philosophie. On a coutume de dire quâil lâa rĂ©volutionnĂ©e en critiquant la mĂ©taphysique, parce que, selon lui, le sujet pensant ne peut pas, sans contradictions, vouloir connaĂźtre lâabsolu, câest-Ă -dire dĂ©montrer lâexistence de Dieu, prouver lâimmortalitĂ© de lâĂąme et comprendre lâorigine du monde, ce qui est vrai. Mais on se trompe quand on en demeure lĂ , comme le font les positivistes, qui pensent que Kant sâest bornĂ© Ă dĂ©truire les prĂ©tentions de la mĂ©taphysique afin de restaurer la vĂ©ritable science face Ă cette pseudo-science. Kant nâa pas critiquĂ© la mĂ©taphysique afin de restaurer la science et dâassigner Ă la philosophie la tĂąche dâĂȘtre une thĂ©orie de la connaissance synthĂ©tisant les rĂ©sultats du progrĂšs scientifique tout en exposant ses dĂ©marches. Il a critiquĂ© la mĂ©taphysique comme science et donc comme thĂ©orie, afin de mieux la resituer sur le plan pratique et ainsi dâaffermir ses fondements, ce qui nâest pas tout Ă fait la mĂȘme chose. Il nâa pas critiquĂ© la mĂ©taphysique pour ne plus ĂȘtre mĂ©taphysicien et ainsi dĂ©truire la mĂ©taphysique, il a critiquĂ© la mĂ©taphysique au contraire parce quâil sâest voulu mĂ©taphysicien et parce quâil a voulu ainsi rĂ©gĂ©nĂ©rer la mĂ©taphysique. Quâa-t-il reprochĂ© Ă la thĂ©orie ? Quâa-t-il trouvĂ© dans la pratique ? Tout simplement lâĂ©cart quâil peut y avoir entre vivre par savoir et vivre par libertĂ©.
Nul ne saurait le contester, le savoir est essentiel. Lâhomme est humain et reste humain de savoir ce quâil fait, a rappelĂ© Socrate. Sans savoir, sans reprĂ©sentation de ce que lâon fait, on bascule de lâignorance dans lâerreur et de lâerreur dans lâaveuglement. Peut-on cependant avoir un savoir de tout ? Faut-il mĂȘme le souhaiter ? Rien nâest moins sĂ»r. Sâagissant de lâexpĂ©rience humaine, par exemple, il y a dans la volontĂ© de savoir un besoin de sĂ©curitĂ© qui tĂ©moigne davantage dâune peur que dâun esprit de responsabilitĂ©. Avant de vivre, certains esprits frileux aspirent Ă vouloir avoir dĂ©jĂ vĂ©cu afin de ne pas ĂȘtre pris au dĂ©pourvu. En quoi ceux-ci finissent par tuer la vie. DâoĂč la profondeur du geste qui consiste Ă ne pas chercher Ă savoir, mais Ă vivre avant de savoir. Car quand câest le cas, on prĂ©serve la vie, et, la prĂ©servant, on lui confĂšre un sens. Face Ă la question du sens de la vie, en effet, on est souvent tentĂ© de penser que la vie a du sens en vertu dâun Ă©lan donnĂ© avant la vie et appliquĂ© Ă elle. LâoriginalitĂ© de Kant en mĂ©taphysique a consistĂ© Ă renverser ce rapport du sens et de la vie, en soutenant que la vie a du sens en vertu de la vie et non en vertu du sens. Ainsi, la vie a du sens, parce que lâon veut vivre en sâengageant gĂ©nĂ©reusement en elle. Câest le saut risquĂ© dans la vie qui fait jaillir du sens, et non un sens dĂ©pourvu de tout risque et de tout engagement qui a du sens. Câest donc la vie vĂ©cue de lâintĂ©rieur qui fait jaillir du sens et non un sens donnĂ© en soi de lâextĂ©rieur qui crĂ©e sa direction propre. En veut-on une preuve ? Lâamour nous en donne une. Car quâest-ce quâaimer en effet ? Attendre prudemment de savoir oĂč on va mettre les pieds avant dâaimer, en ayant toutes les assurances pour cela ? Ou prendre le risque dâaimer sans forcĂ©ment savoir oĂč lâon va aller ? Aussi paradoxal que cela puisse paraĂźtre, savoir aimer, câest savoir aimer aveuglĂ©ment, alors que ne pas savoir aimer, câest vouloir aimer en sachant. Car il faut ĂȘtre clair : lâamour ne souffre pas de demi-mesure : ou il est premier et il est ; ou bien il nâest rien. Entre aimer et savoir, il faut donc choisir : mettre le savoir au-dessus de lâamour, ou lâamour au-dessus du savoir. Le risque, la gĂ©nĂ©rositĂ©, lâamour vĂ©cu placent toujours lâamour avant le savoir. Et câest pour cela quâils savent aimer. Et que sachant aimer, ils transforment lâamour en succĂšs. La peur, la bassesse veulent toujours savoir avant dâaimer. Câest pour cela quâelles ne savent jamais aimer et transforment immanquablement lâamour en Ă©chec. DâoĂč la force de la vie, de lâengagement, de la pratique, par rapport Ă la pulsion thĂ©orique. On pourrait en dire autant de la foi. Croire en Dieu parce que lâon a des preuves scientifiquement Ă©tablies de son existence, est-ce croire ? Nullement. Câest ne pas croire, la foi nâa pas besoin de preuves. Elle nâattend pas de preuves pour croire. Et en croyant ainsi, elle devient un signe sous la forme dâun tĂ©moignage de gĂ©nĂ©rositĂ© et dâengagement. On cherchait une preuve de Dieu dans une raison. Cette preuve, lâhomme nous la donne en vivant soudain, sans raison, divinement. On attendait une idĂ©e de Dieu. La foi nous met en prĂ©sence dâune vie divine. Ce qui, on en conviendra, tout en Ă©tant divin, est mieux quâune idĂ©e. DâoĂč cette fameuse conclusion Ă©noncĂ©e par Kant disant dans sa prĂ©face de la Critique de la Raison pure : « Jâai donc dĂ» supprimer le savoir pour lui substituer la croyance »1, phrase ouvrant non pas sur le mutisme de la pensĂ©e, mais sur une logique autre, celle, en lâoccurrence, de la libertĂ©. Osons vivre, osons vouloir et tout aura du sens. Du fait dâune confiance premiĂšre nâattendant pas de savoir pour aimer ni de recevoir pour donner.
On lâaperçoit aisĂ©ment, en opĂ©rant une telle critique de la raison thĂ©orique, Kant nâa pas dĂ©truit la mĂ©taphysique, mais plutĂŽt dĂ©placĂ© son centre de gravitĂ© vers la libertĂ©. Sâil est vrai quâil a fermĂ© lâaccĂšs Ă lâabsolu par la thĂ©orie, en revanche, il lâa ouvert par la pratique et la volontĂ©. Aussi se trompe-t-on Ă son sujet quand on parle de lui comme dâun penseur de la limite et de la finitude qui aurait Ă©vacuĂ© tout souci mĂ©taphysique. Cette vision nĂ©gative est erronĂ©e sâagissant de la mĂ©taphysique, mais surtout de la limite et de la finitude. Certes, Kant est un penseur de la limite et de la finitude. Mais que veulent dire ces termes ? Que Kant a placĂ© des bornes ? Quâil sâest contentĂ© de refouler les prĂ©tentions illĂ©gitimes de lâentendement en agissant en gardien sourcilleux et rĂ©pressif ? Nullement. Kant nâa pas Ă©tĂ© un « chien de garde », mais bien plutĂŽt celui qui, Ă travers la limite et la finitude, a fait une dĂ©couverte originale. Suivant en cela Hegel, Heidegger le rappelle : une borne nâest pas une limite ni une limite une borne. Car une borne renvoie au fait dâĂȘtre arrĂȘtĂ© sans que lâon sache pourquoi on est ainsi arrĂȘtĂ©, alors quâune limite signifie le fait que lâon est arrĂȘtĂ© en sachant pourquoi on lâest. Entre une borne et une limite, il y a donc toute la diffĂ©rence que lâon peut trouver entre lâinconscient et le conscient. Ce que le langage traduit bien. Un esprit bornĂ© nâest-il pas, par dĂ©finition, un esprit arrĂȘtĂ© et figĂ©, incapable de limiter sa propre bĂȘtise ? Et un esprit libre nâest-il pas, au contraire, un esprit qui, ayant trouvĂ© sa limite, est ouvert et dĂ©pourvu dâĆillĂšres ? Tout esprit libre lâest effectivement parce que, ayant fait un retour sur lui-mĂȘme et trouvĂ© ainsi sa limite, il a ainsi pratiquĂ© une ouverture en lui-mĂȘme et sur lui-mĂȘme. Une limite nâĂ©tant pas une borne, il convient, de ce fait, dâapprĂ©cier la notion de finitude Ă sa juste valeur. Fini ne veut pas dire bornĂ©, mais bien plutĂŽt achevĂ©. Ă lâimage de ce qui, Ă©tant revenu en soi, est achevĂ© et donc libre. Une Ćuvre dâart est dite finie quand elle forme un tout autonome. Comment mieux dire la finitude ? DâoĂč le sens quâil convient de donner Ă ce que, depuis Kant, on appelle la mĂ©taphysique de la finitude. Celle-ci ne veut nullement dire que lâon pense dĂ©sormais lâhomme comme Ă©tant un ĂȘtre bornĂ©, mais plutĂŽt comme un ĂȘtre accompli dans son domaine. Au-delĂ de lâhomme, elle signifie non pas une borne assignĂ©e Ă la philosophie, mais plutĂŽt un tournant de celle-ci du fait dâun achĂšvement dans lâun de ses moments. Ainsi, avant Kant, la mĂ©taphysique mettait en avant lâabsolu comme une donnĂ©e sâimposant Ă lâhomme. Le sens faisait la vie. AprĂšs Kant, la mĂ©taphysique va poser lâabsolu comme Ă©tant ce que lâhomme constitue en le voulant. Câest la vie qui, dĂ©sormais, fait le sens. Importante pour la mĂ©taphysique, cette rĂ©volution lâest pour la connaissance en dĂ©voilant un nouveau sens de ce que connaĂźtre veut dire.
La connaissance nâa cessĂ© de se diviser, souligne Kant, en opposant soit lâexpĂ©rience sensible au concept, soit le concept Ă lâexpĂ©rience sensible. Que, pour connaĂźtre, il faille passer par lâentendement et ses concepts, comme lâont montrĂ© Platon et Descartes, comment le nier ? Ne connaĂźt-on pas quelque chose parce que lâon est Ă mĂȘme de reconnaĂźtre celle-ci ? Et nâest-on pas Ă mĂȘme de reconnaĂźtre celle-ci parce que lâon est Ă mĂȘme de pouvoir en dĂ©gager lâidĂ©e sous la forme dâune signification gĂ©nĂ©rale et non particuliĂšre ? Nâest-ce pas, en outre, parce que lâon fait la preuve dâun esprit critique capable de juger les choses en discernant ce quâelles peuvent ĂȘtre que lâon peut distinguer celles-ci et donc les connaĂźtre ? Il paraĂźt difficile de connaĂźtre sans savoir ce que lâon connaĂźt grĂące aux concepts de lâentendement nous aidant Ă concevoir les choses. Mais, Ă lâinverse, pour savoir ce que lâon sait, suffit-il de concevoir ? A-t-on la connaissance dâune chose parce quâon en a lâidĂ©e ? Ne connaĂźt-on pas une chose quand, justement, on nâen a pas simplement lâidĂ©e mais lâexpĂ©rience ? LâidĂ©e dâun grand bordeaux lue dans une encyclopĂ©die des vins dĂ©crivant sa saveur remplacera-t-elle jamais le fait dâavoir goĂ»tĂ© une fois ce bordeaux ? En aucun cas. Il est donc vain de vouloir nier lâexpĂ©rience. Comme il est vain de vouloir nier le concept. Car une intuition sensible est aveugle quand elle est sans concept. Et un concept est vide quand ne lui correspond pas une intuition sensible2 Pour connaĂźtre, il faut les deux, lâexpĂ©rience et le concept. Et non lâexpĂ©rience ou le concept. Ce qui change tout, car si connaĂźtre, câest savoir ce que lâon sent et vivre ce que lâon pense, cela ne signifie-t-il pas que connaĂźtre renvoie Ă bien autre chose que ce que lâon avait cru penser ou sentir ? Effectivement, rĂ©pondra Kant. La connaissance vĂ©ritable nâest pas ce que lâon imagine. Car elle est plus que le simple fait de penser, et plus que le simple fait dâĂ©prouver des expĂ©riences, parce quâelle est imagination.
Kant et lâimagination
ConnaĂźtre, est-ce imaginer ? Oui, connaĂźtre, câest imaginer. Car connaĂźtre, câest avoir lâidĂ©e et lâexpĂ©rience des choses au point de les faire revivre. Ainsi, lâhistorien a compris lâĂ©poque quâil Ă©tudie quand il est capable de la faire revivre. Ce qui demande dâavoir une idĂ©e de celle-ci si vivante quâelle en devient quasiment rĂ©elle. Et une pratique si profonde de celle-ci, Ă©galement, quâelle en devient significative. En quoi lâhistorien nâest guĂšre diffĂ©rent du savant qui est dit avoir la connaissance dâun phĂ©nomĂšne lorsquâil est capable de reproduire celui-ci en laboratoire â autre façon de le faire revivre. Câest par lâimagination capable de faire revivre les choses que, soudain, le rĂ©el devient plein de sens et le sens plein de rĂ©alitĂ© et de vie. On comprend donc que Kant ait confĂ©rĂ© Ă lâimagination ce rĂŽle mĂ©diateur dâĂȘtre le moyen terme entre le concept et lâintuition. Pour ĂȘtre capable de rejouer les choses afin de les faire vivre, ne faut-il pas autant dâintelligence que de sensibilitĂ© afin de rendre la sensibilitĂ© intelligente ? Et autant de sensibilitĂ© que dâintelligence afin de rendre lâintelligence sensible ? Ne faut-il pas, autrement dit, un geste crĂ©ateur comme le soulignera Kant sous la plume de qui on peut lire : « Ce schĂ©matisme de lâentendement relatif aux phĂ©nomĂšnes et Ă leur simple forme est un art cachĂ© dans les profondeurs de lâĂąme humaine dont il est difficile de dĂ©voiler le secret cachĂ© dans la nature3. »
Lâimagination est un art ! NâhĂ©sitons pas, dĂšs lors, Ă prendre pleinement au sĂ©rieux le terme de reprĂ©sentation. Celui-ci est Ă cheval sur la psychologie et le théùtre â parce que les deux sont liĂ©s. On se reprĂ©sente les choses du point de vue de la conscience parce que lâon est Ă mĂȘme de les jouer dans la vie. Et on les joue dans la vie parce quâon est capable de se les reprĂ©senter. Diderot (1713-1784) a appelĂ© ce double aspect de la reprĂ©sentation le paradoxe du comĂ©dien qui peut jouer la comĂ©die parce quâil est dans la comĂ©die tout en nây Ă©tant pas et quâil nây est pas tout en y Ă©tant. Le comĂ©dien ne se confond pas avec son personnage, sans quoi il serait fou. Comme il ne se confond pas avec ce quâil est dans la vie quotidienne, sans quoi il ne serait pas comĂ©dien. Cet entre-deux qui le constitue et qui fait toute la rĂ©ussite de la comĂ©die donne toute la profondeur de lâimagination. Car on nây pense guĂšre, on lâoublie mĂȘme toujours ! On croit que lâintelligence est affaire dâintelligence et de sensibilitĂ©. En fait, connaĂźtre consiste Ă faire vivre en faisant revivre, ce qui implique de savoir faire sentir, comme de faire penser. Ce qui Ă©tait obscur sâĂ©claire dĂšs lors. Lâimagination, nous rappelle Kant, est une schĂ©matisation du temps. En quoi, a-t-on envie de demander, imagination et temps sont-ils liĂ©s ? En ce que, prĂ©cisĂ©ment, faire revivre implique du temps. Rendre prĂ©sent ce qui Ă©tait dĂ©jĂ prĂ©sent en le reprĂ©sentant, nâest-ce pas dĂ©rouler Ă nouveau le temps qui sâĂ©tait dĂ©roulĂ© ? Rendre Ă nouveau « prĂ©s...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Titre
- Copyright
- I. Introduction
- II. Les enjeux du symbole
- III. Les dangers du mythe
- IV. La politique des sens
- Conclusion
- Bibliographie
- Table des matiĂšres
- Titres parus dans la mĂȘme collection
Foire aux questions
Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramÚtres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrir comment résilier votre abonnement
Non, les livres ne peuvent pas ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ©s sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour ĂȘtre utilisĂ©s en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez tĂ©lĂ©charger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre tĂ©lĂ©phone portable ou votre tablette. Apprendre Ă tĂ©lĂ©charger des livres hors ligne
Perlego propose deux formules : Essential et Complete
- Essential est idéal pour les apprenants et les professionnels qui aiment explorer une grande variété de sujets. Accédez à la Essential Library avec plus de 800 000 titres de confiance et best-sellers dans les domaines du business, du développement personnel et des sciences humaines. Inclut un temps de lecture illimité et la voix Standard Read Aloud.
- Complete : Parfait pour les apprenants avancés et les chercheurs ayant besoin d'un accÚs total et sans restriction. Débloquez plus de 1,5 million de livres dans des centaines de sujets, y compris des titres académiques et spécialisés. Le forfait Complete inclut aussi des fonctionnalités avancées telles que Premium Read Aloud et Research Assistant.
Nous sommes un service déabonnement à des manuels scolaires en ligne, qui vous permet d'accéder à une bibliothÚque en ligne entiÚre pour moins que le prix d'un seul livre par mois. Avec plus de 1,5 million de livres sur plus de 990 thÚmes, nous avons ce qu'il vous faut ! Découvrir notre mission
Recherchez le symbole Ăcouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'Ă©couter. L'outil Ăcouter lit le texte Ă haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accĂ©lĂ©rer ou le ralentir. En savoir plus sur la fonctionnalitĂ© Ăcouter
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS et Android pour lire Ă tout moment, n'importe oĂč, mĂȘme hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous ĂȘtes en dĂ©placement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Oui, vous pouvez accéder à Cassirer de Bertrand Vergely aux formats PDF et/ou ePub, ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Philosophie et Histoire et théorie de la philosophie. Nous avons plus de 1,5 million de livres disponibles dans notre catalogue pour vous.