Cassirer
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La Politique du juste

  1. 128 pages
  2. French
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La Politique du juste

À propos de ce livre

Lecteur et interprÚte de Kant en Allemagne entre les deux guerres, il soutient que les tragédies du xxe siÚcle ont leurs racines dans une crise de la connaissance.Ainsi que l'ont montré Socrate dans l'Antiquité et Kant pour la modernité, l'humanité a constamment le choix entre deux voies. Dépasser ses limites en se prenant pour Dieu. Ce qui conduit à se donner tous les droits en faisant sa loi au lieu de respecter la loi.

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Informations

Année
1998
ISBN de l'eBook
9782368475898

II
Les enjeux du symbole

Quand l’ĂȘtre est en question

Mars 1929. Davos. Heidegger et Cassirer se rencontrent au cours d’un colloque sur Kant. Ils s’affrontent Ă  propos du sens qu’il convient de donner Ă  la Critique de la Raison pure. Pour Heidegger, Kant en voulant assigner des limites au savoir humain, a adoptĂ© une dĂ©marche mĂ©taphysique qu’il n’a pas osĂ© assumer jusqu’au bout. En profondeur, il a privilĂ©giĂ© l’ĂȘtre par rapport Ă  l’homme. Si l’homme est limitĂ© dans sa connaissance de l’ĂȘtre, cela provient du fait que c’est l’ĂȘtre qui se dĂ©voile Ă  l’homme et non l’homme qui dĂ©voile l’ĂȘtre. L’homme est limitĂ© dans son rapport Ă  l’ĂȘtre, parce qu’il ne peut ĂȘtre que visitĂ© et habitĂ© par celui-ci sur un mode poĂ©tique. S’il ne peut en faire la science, c’est qu’il ne peut qu’imaginer poĂ©tiquement celui-ci. D’oĂč, chez Kant, le rĂŽle central assignĂ© Ă  l’imagination au sein de la connaissance. Cassirer est radicalement opposĂ© Ă  Heidegger. Pour lui, Kant n’a pas limitĂ© la connaissance humaine de l’ĂȘtre, afin de renouer avec une mĂ©taphysique de l’ĂȘtre, dans laquelle l’ĂȘtre viendrait poĂ©tiquement visiter l’homme. Il a plus simplement voulu rappeler cette vĂ©ritĂ© trop souvent oubliĂ©e : l’homme n’est pas Dieu. Il ne peut donc avoir un accĂšs direct Ă  l’ĂȘtre. Pour accĂ©der Ă  l’ĂȘtre, il lui faut passer par une mĂ©diation. Il lui faut emprunter les voies du langage. Tout rapport Ă  l’ĂȘtre est construit – et non donnĂ©. Si bien que ce que l’homme sait de l’ĂȘtre reste toujours une vision humaine de l’ĂȘtre. Ce n’est jamais la vision mĂȘme de l’ĂȘtre par lui-mĂȘme. Cela veut-il dire que tout rapport Ă  l’ĂȘtre est Ă  jamais ruinĂ© ? Nullement. À dĂ©faut d’ĂȘtre l’absolu, l’homme peut se rendre digne de celui-ci. Il peut, par sa culture, son travail, ses Ɠuvres, ses constructions, devenir le symbole de l’ĂȘtre. En se portant lui-mĂȘme, il peut devenir le signe d’une dimension au-delĂ  de lui-mĂȘme.
Heidegger est un homme de la rĂ©vĂ©lation, Cassirer de la culture. L’un croit Ă  un accĂšs possible Ă  l’ĂȘtre, l’autre pense que l’on peut simplement devenir les signes et les tĂ©moins de l’ĂȘtre. Deux orientations, deux philosophies, deux politiques. Heidegger, qui est un mĂ©taphysicien Ă©pris d’ontologie, veut prĂ©server les droits de l’ĂȘtre. Cassirer est un humaniste soucieux de prĂ©server les droits de l’homme. Le risque d’une approche mĂ©taphysique, c’est d’oublier l’homme. Le risque d’une approche humaniste, c’est d’oublier l’ĂȘtre. Cassirer choisit de courir le risque de l’humanisme. Car, avec l’homme, on est sĂ»r de prĂ©server et l’homme et l’ĂȘtre, l’inverse n’étant pas vrai. Que l’homme en effet tire sa vie d’une vie dĂ©jĂ  lĂ  qui le prĂ©cĂšde, et que cette vie s’enracine Ă  travers la continuitĂ© des gĂ©nĂ©rations, des espĂšces et de l’évolution de la vie dans l’univers, dans le mystĂšre de la vie, nul ne saurait le nier. Mais, s’agissant de l’homme, ĂȘtre ne se rĂ©sume pas Ă  ce visage de l’ĂȘtre. Car celui-ci est dans la mesure oĂč il se fait ĂȘtre en voulant ĂȘtre et penser de façon responsable. C’est l’homme qui fait l’ĂȘtre et non l’ĂȘtre qui fait l’homme. Et, faisant ainsi l’ĂȘtre, l’homme tĂ©moigne bien davantage de l’ĂȘtre qu’en se perdant dans des considĂ©rations sur le mystĂšre de l’ĂȘtre. D’oĂč ce paradoxe : en s’éloignant de l’ĂȘtre, en creusant un Ă©cart entre lui et l’ĂȘtre, en faisant donc un dĂ©tour par le langage, la culture, l’homme se rapproche bien davantage de l’ĂȘtre qu’en entreprenant de se laisser rĂ©vĂ©ler par celui-ci au cours d’une expĂ©rience poĂ©tique.
Le plus court chemin pour aller Ă  l’ĂȘtre passe par l’homme et non par l’ĂȘtre. Ce n’est donc pas l’ĂȘtre, mais l’homme et sa culture qu’il faut penser et encourager. D’autant que cet acte thĂ©orique n’est pas sans consĂ©quences pratiques. La dĂ©shumanisation au plan philosophique, en effet, finit tĂŽt ou tard par dĂ©boucher sur une dĂ©shumanisation de la vie tout court – d’oĂč la nĂ©cessitĂ© de demeurer vigilant, en comprenant pourquoi l’homme est important face Ă  l’ĂȘtre et pourquoi la culture et le symbole le deviennent tout autant. L’homme est un animal symbolique, dira Cassirer. Pour Ă©pouser pleinement le sens de cette affirmation, centrale chez lui, il importe que nous refaisions avec lui son trajet, en comprenant pourquoi il a Ă©tĂ© humaniste et kantien, pourquoi son humanisme l’a sĂ©parĂ© de Heidegger et rapprochĂ© d’une philosophie du symbole.

La critique kantienne de la métaphysique

La chose est connue mais mĂ©rite d’ĂȘtre rappelĂ©e tout de mĂȘme. Kant en Ă©crivant la Critique de la Raison pure a rĂ©volutionnĂ© la philosophie. On a coutume de dire qu’il l’a rĂ©volutionnĂ©e en critiquant la mĂ©taphysique, parce que, selon lui, le sujet pensant ne peut pas, sans contradictions, vouloir connaĂźtre l’absolu, c’est-Ă -dire dĂ©montrer l’existence de Dieu, prouver l’immortalitĂ© de l’ñme et comprendre l’origine du monde, ce qui est vrai. Mais on se trompe quand on en demeure lĂ , comme le font les positivistes, qui pensent que Kant s’est bornĂ© Ă  dĂ©truire les prĂ©tentions de la mĂ©taphysique afin de restaurer la vĂ©ritable science face Ă  cette pseudo-science. Kant n’a pas critiquĂ© la mĂ©taphysique afin de restaurer la science et d’assigner Ă  la philosophie la tĂąche d’ĂȘtre une thĂ©orie de la connaissance synthĂ©tisant les rĂ©sultats du progrĂšs scientifique tout en exposant ses dĂ©marches. Il a critiquĂ© la mĂ©taphysique comme science et donc comme thĂ©orie, afin de mieux la resituer sur le plan pratique et ainsi d’affermir ses fondements, ce qui n’est pas tout Ă  fait la mĂȘme chose. Il n’a pas critiquĂ© la mĂ©taphysique pour ne plus ĂȘtre mĂ©taphysicien et ainsi dĂ©truire la mĂ©taphysique, il a critiquĂ© la mĂ©taphysique au contraire parce qu’il s’est voulu mĂ©taphysicien et parce qu’il a voulu ainsi rĂ©gĂ©nĂ©rer la mĂ©taphysique. Qu’a-t-il reprochĂ© Ă  la thĂ©orie ? Qu’a-t-il trouvĂ© dans la pratique ? Tout simplement l’écart qu’il peut y avoir entre vivre par savoir et vivre par libertĂ©.
Nul ne saurait le contester, le savoir est essentiel. L’homme est humain et reste humain de savoir ce qu’il fait, a rappelĂ© Socrate. Sans savoir, sans reprĂ©sentation de ce que l’on fait, on bascule de l’ignorance dans l’erreur et de l’erreur dans l’aveuglement. Peut-on cependant avoir un savoir de tout ? Faut-il mĂȘme le souhaiter ? Rien n’est moins sĂ»r. S’agissant de l’expĂ©rience humaine, par exemple, il y a dans la volontĂ© de savoir un besoin de sĂ©curitĂ© qui tĂ©moigne davantage d’une peur que d’un esprit de responsabilitĂ©. Avant de vivre, certains esprits frileux aspirent Ă  vouloir avoir dĂ©jĂ  vĂ©cu afin de ne pas ĂȘtre pris au dĂ©pourvu. En quoi ceux-ci finissent par tuer la vie. D’oĂč la profondeur du geste qui consiste Ă  ne pas chercher Ă  savoir, mais Ă  vivre avant de savoir. Car quand c’est le cas, on prĂ©serve la vie, et, la prĂ©servant, on lui confĂšre un sens. Face Ă  la question du sens de la vie, en effet, on est souvent tentĂ© de penser que la vie a du sens en vertu d’un Ă©lan donnĂ© avant la vie et appliquĂ© Ă  elle. L’originalitĂ© de Kant en mĂ©taphysique a consistĂ© Ă  renverser ce rapport du sens et de la vie, en soutenant que la vie a du sens en vertu de la vie et non en vertu du sens. Ainsi, la vie a du sens, parce que l’on veut vivre en s’engageant gĂ©nĂ©reusement en elle. C’est le saut risquĂ© dans la vie qui fait jaillir du sens, et non un sens dĂ©pourvu de tout risque et de tout engagement qui a du sens. C’est donc la vie vĂ©cue de l’intĂ©rieur qui fait jaillir du sens et non un sens donnĂ© en soi de l’extĂ©rieur qui crĂ©e sa direction propre. En veut-on une preuve ? L’amour nous en donne une. Car qu’est-ce qu’aimer en effet ? Attendre prudemment de savoir oĂč on va mettre les pieds avant d’aimer, en ayant toutes les assurances pour cela ? Ou prendre le risque d’aimer sans forcĂ©ment savoir oĂč l’on va aller ? Aussi paradoxal que cela puisse paraĂźtre, savoir aimer, c’est savoir aimer aveuglĂ©ment, alors que ne pas savoir aimer, c’est vouloir aimer en sachant. Car il faut ĂȘtre clair : l’amour ne souffre pas de demi-mesure : ou il est premier et il est ; ou bien il n’est rien. Entre aimer et savoir, il faut donc choisir : mettre le savoir au-dessus de l’amour, ou l’amour au-dessus du savoir. Le risque, la gĂ©nĂ©rositĂ©, l’amour vĂ©cu placent toujours l’amour avant le savoir. Et c’est pour cela qu’ils savent aimer. Et que sachant aimer, ils transforment l’amour en succĂšs. La peur, la bassesse veulent toujours savoir avant d’aimer. C’est pour cela qu’elles ne savent jamais aimer et transforment immanquablement l’amour en Ă©chec. D’oĂč la force de la vie, de l’engagement, de la pratique, par rapport Ă  la pulsion thĂ©orique. On pourrait en dire autant de la foi. Croire en Dieu parce que l’on a des preuves scientifiquement Ă©tablies de son existence, est-ce croire ? Nullement. C’est ne pas croire, la foi n’a pas besoin de preuves. Elle n’attend pas de preuves pour croire. Et en croyant ainsi, elle devient un signe sous la forme d’un tĂ©moignage de gĂ©nĂ©rositĂ© et d’engagement. On cherchait une preuve de Dieu dans une raison. Cette preuve, l’homme nous la donne en vivant soudain, sans raison, divinement. On attendait une idĂ©e de Dieu. La foi nous met en prĂ©sence d’une vie divine. Ce qui, on en conviendra, tout en Ă©tant divin, est mieux qu’une idĂ©e. D’oĂč cette fameuse conclusion Ă©noncĂ©e par Kant disant dans sa prĂ©face de la Critique de la Raison pure : « J’ai donc dĂ» supprimer le savoir pour lui substituer la croyance »1, phrase ouvrant non pas sur le mutisme de la pensĂ©e, mais sur une logique autre, celle, en l’occurrence, de la libertĂ©. Osons vivre, osons vouloir et tout aura du sens. Du fait d’une confiance premiĂšre n’attendant pas de savoir pour aimer ni de recevoir pour donner.
On l’aperçoit aisĂ©ment, en opĂ©rant une telle critique de la raison thĂ©orique, Kant n’a pas dĂ©truit la mĂ©taphysique, mais plutĂŽt dĂ©placĂ© son centre de gravitĂ© vers la libertĂ©. S’il est vrai qu’il a fermĂ© l’accĂšs Ă  l’absolu par la thĂ©orie, en revanche, il l’a ouvert par la pratique et la volontĂ©. Aussi se trompe-t-on Ă  son sujet quand on parle de lui comme d’un penseur de la limite et de la finitude qui aurait Ă©vacuĂ© tout souci mĂ©taphysique. Cette vision nĂ©gative est erronĂ©e s’agissant de la mĂ©taphysique, mais surtout de la limite et de la finitude. Certes, Kant est un penseur de la limite et de la finitude. Mais que veulent dire ces termes ? Que Kant a placĂ© des bornes ? Qu’il s’est contentĂ© de refouler les prĂ©tentions illĂ©gitimes de l’entendement en agissant en gardien sourcilleux et rĂ©pressif ? Nullement. Kant n’a pas Ă©tĂ© un « chien de garde », mais bien plutĂŽt celui qui, Ă  travers la limite et la finitude, a fait une dĂ©couverte originale. Suivant en cela Hegel, Heidegger le rappelle : une borne n’est pas une limite ni une limite une borne. Car une borne renvoie au fait d’ĂȘtre arrĂȘtĂ© sans que l’on sache pourquoi on est ainsi arrĂȘtĂ©, alors qu’une limite signifie le fait que l’on est arrĂȘtĂ© en sachant pourquoi on l’est. Entre une borne et une limite, il y a donc toute la diffĂ©rence que l’on peut trouver entre l’inconscient et le conscient. Ce que le langage traduit bien. Un esprit bornĂ© n’est-il pas, par dĂ©finition, un esprit arrĂȘtĂ© et figĂ©, incapable de limiter sa propre bĂȘtise ? Et un esprit libre n’est-il pas, au contraire, un esprit qui, ayant trouvĂ© sa limite, est ouvert et dĂ©pourvu d’ƓillĂšres ? Tout esprit libre l’est effectivement parce que, ayant fait un retour sur lui-mĂȘme et trouvĂ© ainsi sa limite, il a ainsi pratiquĂ© une ouverture en lui-mĂȘme et sur lui-mĂȘme. Une limite n’étant pas une borne, il convient, de ce fait, d’apprĂ©cier la notion de finitude Ă  sa juste valeur. Fini ne veut pas dire bornĂ©, mais bien plutĂŽt achevĂ©. À l’image de ce qui, Ă©tant revenu en soi, est achevĂ© et donc libre. Une Ɠuvre d’art est dite finie quand elle forme un tout autonome. Comment mieux dire la finitude ? D’oĂč le sens qu’il convient de donner Ă  ce que, depuis Kant, on appelle la mĂ©taphysique de la finitude. Celle-ci ne veut nullement dire que l’on pense dĂ©sormais l’homme comme Ă©tant un ĂȘtre bornĂ©, mais plutĂŽt comme un ĂȘtre accompli dans son domaine. Au-delĂ  de l’homme, elle signifie non pas une borne assignĂ©e Ă  la philosophie, mais plutĂŽt un tournant de celle-ci du fait d’un achĂšvement dans l’un de ses moments. Ainsi, avant Kant, la mĂ©taphysique mettait en avant l’absolu comme une donnĂ©e s’imposant Ă  l’homme. Le sens faisait la vie. AprĂšs Kant, la mĂ©taphysique va poser l’absolu comme Ă©tant ce que l’homme constitue en le voulant. C’est la vie qui, dĂ©sormais, fait le sens. Importante pour la mĂ©taphysique, cette rĂ©volution l’est pour la connaissance en dĂ©voilant un nouveau sens de ce que connaĂźtre veut dire.
La connaissance n’a cessĂ© de se diviser, souligne Kant, en opposant soit l’expĂ©rience sensible au concept, soit le concept Ă  l’expĂ©rience sensible. Que, pour connaĂźtre, il faille passer par l’entendement et ses concepts, comme l’ont montrĂ© Platon et Descartes, comment le nier ? Ne connaĂźt-on pas quelque chose parce que l’on est Ă  mĂȘme de reconnaĂźtre celle-ci ? Et n’est-on pas Ă  mĂȘme de reconnaĂźtre celle-ci parce que l’on est Ă  mĂȘme de pouvoir en dĂ©gager l’idĂ©e sous la forme d’une signification gĂ©nĂ©rale et non particuliĂšre ? N’est-ce pas, en outre, parce que l’on fait la preuve d’un esprit critique capable de juger les choses en discernant ce qu’elles peuvent ĂȘtre que l’on peut distinguer celles-ci et donc les connaĂźtre ? Il paraĂźt difficile de connaĂźtre sans savoir ce que l’on connaĂźt grĂące aux concepts de l’entendement nous aidant Ă  concevoir les choses. Mais, Ă  l’inverse, pour savoir ce que l’on sait, suffit-il de concevoir ? A-t-on la connaissance d’une chose parce qu’on en a l’idĂ©e ? Ne connaĂźt-on pas une chose quand, justement, on n’en a pas simplement l’idĂ©e mais l’expĂ©rience ? L’idĂ©e d’un grand bordeaux lue dans une encyclopĂ©die des vins dĂ©crivant sa saveur remplacera-t-elle jamais le fait d’avoir goĂ»tĂ© une fois ce bordeaux ? En aucun cas. Il est donc vain de vouloir nier l’expĂ©rience. Comme il est vain de vouloir nier le concept. Car une intuition sensible est aveugle quand elle est sans concept. Et un concept est vide quand ne lui correspond pas une intuition sensible2 Pour connaĂźtre, il faut les deux, l’expĂ©rience et le concept. Et non l’expĂ©rience ou le concept. Ce qui change tout, car si connaĂźtre, c’est savoir ce que l’on sent et vivre ce que l’on pense, cela ne signifie-t-il pas que connaĂźtre renvoie Ă  bien autre chose que ce que l’on avait cru penser ou sentir ? Effectivement, rĂ©pondra Kant. La connaissance vĂ©ritable n’est pas ce que l’on imagine. Car elle est plus que le simple fait de penser, et plus que le simple fait d’éprouver des expĂ©riences, parce qu’elle est imagination.

Kant et l’imagination

ConnaĂźtre, est-ce imaginer ? Oui, connaĂźtre, c’est imaginer. Car connaĂźtre, c’est avoir l’idĂ©e et l’expĂ©rience des choses au point de les faire revivre. Ainsi, l’historien a compris l’époque qu’il Ă©tudie quand il est capable de la faire revivre. Ce qui demande d’avoir une idĂ©e de celle-ci si vivante qu’elle en devient quasiment rĂ©elle. Et une pratique si profonde de celle-ci, Ă©galement, qu’elle en devient significative. En quoi l’historien n’est guĂšre diffĂ©rent du savant qui est dit avoir la connaissance d’un phĂ©nomĂšne lorsqu’il est capable de reproduire celui-ci en laboratoire – autre façon de le faire revivre. C’est par l’imagination capable de faire revivre les choses que, soudain, le rĂ©el devient plein de sens et le sens plein de rĂ©alitĂ© et de vie. On comprend donc que Kant ait confĂ©rĂ© Ă  l’imagination ce rĂŽle mĂ©diateur d’ĂȘtre le moyen terme entre le concept et l’intuition. Pour ĂȘtre capable de rejouer les choses afin de les faire vivre, ne faut-il pas autant d’intelligence que de sensibilitĂ© afin de rendre la sensibilitĂ© intelligente ? Et autant de sensibilitĂ© que d’intelligence afin de rendre l’intelligence sensible ? Ne faut-il pas, autrement dit, un geste crĂ©ateur comme le soulignera Kant sous la plume de qui on peut lire : « Ce schĂ©matisme de l’entendement relatif aux phĂ©nomĂšnes et Ă  leur simple forme est un art cachĂ© dans les profondeurs de l’ñme humaine dont il est difficile de dĂ©voiler le secret cachĂ© dans la nature3. »
L’imagination est un art ! N’hĂ©sitons pas, dĂšs lors, Ă  prendre pleinement au sĂ©rieux le terme de reprĂ©sentation. Celui-ci est Ă  cheval sur la psychologie et le théùtre – parce que les deux sont liĂ©s. On se reprĂ©sente les choses du point de vue de la conscience parce que l’on est Ă  mĂȘme de les jouer dans la vie. Et on les joue dans la vie parce qu’on est capable de se les reprĂ©senter. Diderot (1713-1784) a appelĂ© ce double aspect de la reprĂ©sentation le paradoxe du comĂ©dien qui peut jouer la comĂ©die parce qu’il est dans la comĂ©die tout en n’y Ă©tant pas et qu’il n’y est pas tout en y Ă©tant. Le comĂ©dien ne se confond pas avec son personnage, sans quoi il serait fou. Comme il ne se confond pas avec ce qu’il est dans la vie quotidienne, sans quoi il ne serait pas comĂ©dien. Cet entre-deux qui le constitue et qui fait toute la rĂ©ussite de la comĂ©die donne toute la profondeur de l’imagination. Car on n’y pense guĂšre, on l’oublie mĂȘme toujours ! On croit que l’intelligence est affaire d’intelligence et de sensibilitĂ©. En fait, connaĂźtre consiste Ă  faire vivre en faisant revivre, ce qui implique de savoir faire sentir, comme de faire penser. Ce qui Ă©tait obscur s’éclaire dĂšs lors. L’imagination, nous rappelle Kant, est une schĂ©matisation du temps. En quoi, a-t-on envie de demander, imagination et temps sont-ils liĂ©s ? En ce que, prĂ©cisĂ©ment, faire revivre implique du temps. Rendre prĂ©sent ce qui Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sent en le reprĂ©sentant, n’est-ce pas dĂ©rouler Ă  nouveau le temps qui s’était dĂ©roulĂ© ? Rendre Ă  nouveau « prĂ©s...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Titre
  4. Copyright
  5. I. Introduction
  6. II. Les enjeux du symbole
  7. III. Les dangers du mythe
  8. IV. La politique des sens
  9. Conclusion
  10. Bibliographie
  11. Table des matiĂšres
  12. Titres parus dans la mĂȘme collection

Foire aux questions

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