En affirmant que la vie est exploitation et injustice, Nietzsche ne justifie-t-il-pas des systÚmes sociaux d'oppression et d'inégalités.Comment fonder sur de tels postulats une conception de la justice, du droit et de l'ordre social qui ait quelque cohérence ou ne soit pas la justification de pratiques fonciÚrement inacceptables?

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II
Justice et loi
Puisque Nietzsche affirme avec tant dâinsistance que la vie est exploitation et injustice, ne faudrait-il pas en conclure quâil justifie des systĂšmes sociaux dâoppression et dâinĂ©galitĂ©, et que sa pensĂ©e incline donc dangereusement vers des options politiques suspectes ? Comment, sur de tels postulats, fonder une conception de la justice, du droit et de lâordre social qui ait quelque cohĂ©rence et ne soit pas la justification de pratiques fonciĂšrement inacceptables, ou tout simplement non viables ?
Bien des textes, il est inutile de le nier, prĂȘtent le flanc Ă ces soupçons ; nombre de passages sur lâhomme supĂ©rieur, sur la sĂ©lection dâune Ă©lite dominante, sur lâesclavage nĂ©cessaire Ă toute sociĂ©tĂ© vivante, voire sur « la grande politique », ont de quoi susciter les rĂ©serves les plus expresses. Mais, rĂ©pĂ©tons-le, Nietzsche cherche aussi Ă sĂ©lectionner dâabord son lecteur, il veut Ă©carter par toute une sĂ©rie de provocations, de propos Ă double ou triple entente, par des contradictions dĂ»ment construites, celui qui, Ă©tant imbu de la vĂ©ritĂ© de sa position (ou de sa croyance, selon le vocabulaire nietzschĂ©en), se trouve incapable dâentendre une pensĂ©e autre quâil assimilera dâemblĂ©e Ă lâerreur ou au mal, et donc de se laisser ouvrir aux possibles dangers de sa propre position libĂ©rale, Ă©galitaire, dĂ©mocrate, chrĂ©tienne⊠Câest bien pourquoi la lecture de lâĆuvre suppose rumination, non pas jugement prĂ©cipitĂ© Ă partir de quelques formules tentatrices et inquiĂ©tantes, conçues prĂ©cisĂ©ment pour inquiĂ©ter et pour Ă©carter le « faible » de chemins oĂč il se perdrait. Seule la rumination, donc la frĂ©quentation patiente et prolongĂ©e de lâĆuvre en dĂ©couvre le fil dâAriane et permet de se repĂ©rer dans ce qui est, en toute hypothĂšse, un labyrinthe. Ce qui signifie que dâautres chemins (dâautres interprĂ©tations) pourraient ĂȘtre empruntĂ©s et que leur critĂšre de vĂ©ritĂ© seraient quâils soient capables de rendre compte de leur itinĂ©raire en faisant parcourir la totalitĂ© du labyrinthe, ou Ă tout le moins de proposer un parcours cohĂ©rent.
Nécessaire justice
1. Microcosme et macrocosme
Pour aborder la pensĂ©e nietzschĂ©enne de la justice et du droit, il convient de revenir Ă un postulat dĂ©jĂ rencontrĂ© ci-dessus, essentiel pour situer la problĂ©matique Ă partir de laquelle Nietzsche traite de ces problĂšmes. Tout philosophe parle de lui-mĂȘme et de ses propres maladies, lors mĂȘme quâil prĂ©tend traiter de la rĂ©alitĂ© objective ou de la chose mĂȘme : telle est la thĂšse forte et Ă©tonnante de lâavant-propos du Gai Savoir. LâentremĂȘlement de forces contradictoires et instables, qui est le foyer mouvant de la volontĂ©, se retrouve au cĆur de toute rĂ©alitĂ© vivante dans lâhistoire, et donc, quand bien mĂȘme le philosophe croit ne parler quâabstraitement du corps ou du sensible, câest encore des forces qui le structurent quâil parle, sans le savoir ou sans lâavouer.
DâoĂč ce quâon pourrait appeler une thĂšse trĂšs gĂ©nĂ©rale : il y a continuitĂ© entre « microcosme » et « macrocosme », pour citer le titre dâun aphorisme de Humain, trop humain (I, § 276) qui illustre parfaitement cette problĂ©matique. Quiconque, est-il dit dans ce texte, a Ă©prouvĂ© en lui-mĂȘme la contradiction insurmontable entre sa passion pour les arts et son amour pour les sciences sait bien que ne pouvant renoncer ni Ă lâune ni Ă lâautre, « il ne lui restera plus quâĂ faire de lui-mĂȘme un monument de culture assez vaste pour que ces deux puissances puissent y habiter, ne serait-ce quâĂ des extrĂ©mitĂ©s opposĂ©es, cependant que seront logĂ©es entre elles dâautres puissances mĂ©dianes conciliatrices, disposant dâune force prĂ©pondĂ©rante pour aplanir en cas de nĂ©cessitĂ© le conflit venu Ă Ă©clater. Or, un tel Ă©difice de culture chez un individu singulier aura la plus grande ressemblance avec la construction dâune civilisation dans des pĂ©riodes entiĂšres et fournira un enseignement analogique continu Ă ce sujet ». Câest sur cette analogie quâon peut en effet sâappuyer, puisquâil nâen va pas autrement dans le microcosme individuel et dans ce vaste macrocosme que constitue une civilisation : celle-ci aussi est tissĂ©e de forces ou de poussĂ©es contradictoires quâil serait vain de vouloir attĂ©nuer, mais quâil convient, comme dans une sorte de mĂ©canique sociale, de faire jouer pour aboutir Ă un Ă©quilibre toujours en tension.
Cette citation apporte une premiĂšre rĂ©ponse Ă la question posĂ©e au dĂ©but de ce chapitre. Que la vie soit exploitation et violence continue de forces contradictoires tentant de se surmonter en permanence ne signifie pas pour autant que lâhomme puisse sâabandonner Ă une telle puissance : sâil veut subsister, tant sur le plan individuel que sur le plan collectif, il doit construire « lâĂ©difice dâune civilisation », il se doit de faire jouer ces forces, sans les mĂ©connaĂźtre et sans prĂ©tendre les supprimer, mais pour permettre la construction dâun ensemble social viable et crĂ©ateur ; en ce cas, le dĂ©ploiement des forces opposĂ©es ne les anĂ©antira pas, mais servira Ă lâĂ©difice de maniĂšre positive et dynamique. Il nâen va pas autrement dâune civilisation ou dâun individu tiraillĂ© par les passions opposĂ©es de lâart et de la science qui doit chercher une permanente conciliation entre les deux, sans les Ă©touffer et sans cĂ©der Ă lâune plutĂŽt quâĂ lâautre, mais en tablant sur elles pour crĂ©er.
2. Loi et humanisation
Il faut joindre Ă cette affirmation une autre thĂšse non moins fondamentale, et sans doute encore plus essentielle Ă notre sujet. Nietzsche affirme Ă maintes reprises que lâĂȘtre humain, tel que nous le voyons aujourdâhui, est le produit dâune longue Ă©volution, et notamment le rĂ©sultat dâune Ă©ducation sĂ©culaire. LaissĂ© Ă lui-mĂȘme, ce quâil appelle volontiers lâanimal humain ne subsisterait pas ; il serait livrĂ© Ă lâinstant aux jeux de ses affects, il ne connaĂźtrait aucune durĂ©e et se trouverait ainsi soumis Ă tous les alĂ©as de la nature. En rĂ©alitĂ©, il nâaccĂšde Ă son humanitĂ© que par un dressage rigoureux et cruel que toute sociĂ©tĂ© traditionnelle a su mettre en place (en quoi dâailleurs Nietzsche marque du recul Ă lâĂ©gard dâun Ă©volutionnisme darwinien qui opterait pour une Ă©volution « naturelle »). Et si nous avons quelque peine Ă comprendre ce type de sociĂ©tĂ©, ou si nous nous indignons des « siĂšcles de barbarie » qui, dit-on, nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s, câest que, plus ou moins rousseauistes, nous sommes convaincus de ce que lâhomme est spontanĂ©ment ou naturellement ce quâil doit ĂȘtre. Or il nâen est rien, et lâon ne comprendrait pas, entre autre, pourquoi lâhomme est un ĂȘtre de souffrance, une espĂšce non achevĂ©e, marquĂ©e par tant dâexpĂ©riences de violences, pourquoi il est lâhĂ©ritier de tant de complexes et a intĂ©riorisĂ© tant de souhaits de cruautĂ© envers soi-mĂȘme et envers les autres, sans cette prĂ©histoire tĂ©nĂ©breuse.
Tel est lâhorizon des analyses de la GĂ©nĂ©alogie de la morale, tout particuliĂšrement de la seconde Dissertation : pourquoi lâhomme souffre-t-il ? pourquoi Ă©prouve-t-il envers lui-mĂȘme des rapports si tourmentĂ©s qui ont nom « mauvaise conscience », « culpabilitĂ© », torture de soi, dĂ©sir dâascĂ©tisme, jouissance dans la souffrance ? pourquoi la justice sâidentifie-t-elle si souvent Ă un appareil de vengeance, Ă un systĂšme de tortures, Ă une volontĂ© de faire souffrir ? pourquoi la religion elle-mĂȘme, du moins dans ses formes modernes, apporte-t-elle sa caution Ă ce tourment de soi, quand elle ne le crĂ©e pas de toutes piĂšces ? Quây a-t-il en lâhomme mĂȘme qui puisse rendre compte de ces complicitĂ©s avec le mal et la violence ? On ne peut certes plonger le regard dans cet abĂźme dâhorreur (non rĂ©soudre ou expliquer causalement, piĂšges que la mĂ©thode gĂ©nĂ©alogique Ă©carte) quâen se mettant devant les conditions dâavĂšnement de lâhomme Ă lui-mĂȘme : elles prĂ©supposent toutes la rencontre dâune loi cruelle, torturante et inflexible qui apporte perturbation aux affects et les rĂ©ordonne en fonction dâune volontĂ© sociale extĂ©rieure sur laquelle lâindividu nâa pas prise, mais Ă laquelle il doit se soumettre.
Nietzsche donne plusieurs versions de cette loi ou de cet interdit fondateur, condition du passage de lâanimal humain Ă son humanitĂ© jamais achevĂ©e, et donc jamais assumĂ©e comme une essence parfaitement honorĂ©e. On en trouverait une lecture relativement sobre dans Aurore (§ 9), oĂč il est question dâune « moralitĂ© des mĆurs » qui sâimpose en toute sociĂ©tĂ© ancienne, et qui se dĂ©finit par « lâobĂ©issance aux mĆurs, quel que soit le genre de celles-ci ; or les mĆurs, câest la façon traditionnelle dâagir et dâĂ©valuer ». LĂ oĂč les coutumes ne commandent pas, ou ne tiennent pas lieu de loi, il nây a pas de moralitĂ©, car lâaccĂšs Ă la moralitĂ© passe par lâacceptation et lâintĂ©riorisation des mĆurs traditionnelles. « Quâest-ce que la tradition ? Une autoritĂ© supĂ©rieure Ă laquelle on obĂ©it, non parce quâelle commande lâutile, mais parce quâelle commande », et â pourrait-on ajouter â quoi que ce soit quâelle commande. Dans un tel contexte, « quel est lâhomme le plus moral ? Tout dâabord, celui qui accomplit la loi le plus souvent : qui donc comme le brahmane porte la conscience de la loi partout et dans la plus petite division du temps, de sorte que son esprit sâingĂ©nie sans cesse Ă trouver des occasions pour accomplir la loi. Ensuite, celui qui accomplit aussi la loi dans les cas les plus difficiles. Le plus moral est celui qui sacrifie le plus souvent aux mĆurs ». La communautĂ© commande absolument par son passĂ© et ses traditions sur lâindividu, et les peines infligĂ©es, qui peuvent aller jusquâĂ lâĂ©limination du contrevenant, supposent quâon a violĂ© « avant tout la communautĂ© elle-mĂȘme ». Ce type dâobĂ©issance rigoureuse aux rĂšgles traditionnelles est le « premier principe de la civilisation » (Aurore, § 16), celui par lequel « la civilisation commence », et il sâĂ©nonce ainsi : « Nâimporte quelle coutume vaut mieux que pas de coutume. »
Mais ces principes valables en toute sociĂ©tĂ© traditionnelle, et quâune sociĂ©tĂ© moderne (qui se croit) Ă©mancipĂ©e des traditions a tant de peine Ă comprendre, en reste Ă un niveau historique ou ethnographique. Les analyses de la GĂ©nĂ©alogie de la morale, qui prolongent explicitement les propos dâAurore, Ă©voquĂ©es au dĂ©but du § 2, veulent pĂ©nĂ©trer dans ce « laboratoire secret et tĂ©nĂ©breux oĂč se fabrique lâidĂ©al ascĂ©tique de la souffrance humaine » ; elles prĂ©tendent donc remonter Ă une prĂ©histoire qui est dâavant le temps historique proprement dit et comme sa condition, mais qui par lĂ mĂȘme se trouve contemporaine de tous les temps de lâhistoire, comme la condition permanente du dressage de lâanimal humain. Car la « moralitĂ© des mĆurs » ne laisse pas lâindividu qui sây soumet indemne ou neutre, par rapport Ă la tyrannie de la loi, elle le soumet Ă un dressage violent par lequel elle lui inculque le respect de la loi, et par lĂ brime les affects opposĂ©s, perturbe lâĂ©conomie psychique de lâanimal humain, lâenferme dans un corset dâobligations autoritairement imposĂ©es. Elle doit en effet lui apprendre essentiellement Ă tenir ses promesses, selon une tĂąche et une exigence qui ne sont pas seulement « primitives », mais conditionnent toute Ă©ducation correcte façonnant un individu.
3. Créancier-débiteur : la promesse
Car « lâanimal humain » Ă socialiser se trouve par rapport Ă la moralitĂ© des mĆurs, donc par rapport Ă la sociĂ©tĂ© qui lâaccueille, dans une relation de crĂ©ancier Ă dĂ©biteur, et câest cette relation qui fournit le chiffre de toute formation Ă lâhumanitĂ©. Relation inĂ©galitaire, on le voit, oĂč lâun reçoit sans pouvoir poser de condition, oĂč lâautre donne selon ses propres exigences, et notamment selon celles qui requiĂšrent que le dĂ©biteur rĂ©ponde aux attentes, donc tienne ses promesses. Comment inculquer Ă un ĂȘtre encore animal et livrĂ© Ă lâinstantanĂ©itĂ© lâobĂ©issance Ă la loi et Ă la promesse, sinon en lui faisant sentir physiquement et psychologiquement la rigueur, voire lâarbitraire de la loi ? Et comment la rigueur de la loi serait-elle imposĂ©e sans une volontĂ©, celle du crĂ©ancier, qui fasse sentir sa force supĂ©rieure et toute-puissante au dĂ©biteur ? Cette loi se rencontre nĂ©cessairement dans une relation humaine inĂ©galitaire, marquĂ©e par un rapport de forces, puisquâelle doit construire lâindividu en lui imposant une maĂźtrise de soi et de lâinstant dont il est dâabord incapable. Cette relation nâest pas seulement un rapport dâhomme Ă homme, mais une relation de dette, lourde dâune temporalitĂ© Ă venir ; « lâanimal humain » (se) reçoit dâune sociĂ©tĂ© par rapport Ă laquelle il est en situation de dette ; tel est le contexte concret de toute rencontre humanisante de la loi.
Faute dâune telle relation inĂ©galitaire et autoritaire, comment lâindividu parviendrait-il Ă entrer dans la durĂ©e sans laquelle il nây a pas de relations sociales assurĂ©es, durĂ©e dont Machiavel, nous dit un aphorisme de Humain, trop humain (I, § 224), avait bien vu quâelle est plus essentielle au politique que la forme du gouvernement ? Impossible de crĂ©er une mĂ©moire sans faire mal, car « seul ce qui ne cesse de faire mal est conservĂ© dans la mĂ©moire » : « On grave quelque chose au fer rouge pour le fixer dans la mĂ©moire. â VoilĂ la loi fondamentale de la plus ancienne psychologie sur terre » dont nous gardons encore trace (malheureusement, ajoute Nietzsche). TrĂšs concrĂštement, et pour illustrer ce propos (GĂ©nĂ©alogie de la morale, II, § 3 et suivants), Nietzsche ne recule pas devant la peinture des pratiques de tortures, de chĂątiments, de lacĂ©rations qui sont censĂ©es avoir Ă©tĂ© les façons dâagir habituelles pour inculquer une mĂ©moire Ă lâanimal humain, et le contraindre ainsi Ă tenir ses promesses, Ă obĂ©ir Ă la loi ou Ă la moralitĂ© des mĆurs, Ă devenir moral et Ă se construire libre ; car « lâindividu souverain », dont nous sommes si fiers, ne serait jamais advenu Ă lui-mĂȘme sans cet apprentissage brutal et sanglant. Il en est lâhĂ©ritier inconscient, et en un sens toujours le dĂ©biteur. LâaccĂšs Ă la libertĂ© se paie du prix de la cruautĂ© subie et formatrice dâune volontĂ© capable de promettre.
La cruautĂ©, et donc lâinjustice des traitements de moralisation par un nĂ©cessaire dressage, formeraient le fondement des vertus les plus hautes. Notre justice elle-mĂȘme est nĂ©e (et ne cesse de naĂźtre) dans ce berceau ensanglantĂ©, mais le sens de la responsabilitĂ©, le jugement concernant la discrimination du bien et du mal, la libertĂ© elle-mĂȘme prĂ©supposent aussi cette prĂ©histoire tragique, qui est moins derriĂšre nous en des temps obscurs quâelle nâest encore prĂ©sente en toute tĂąche Ă©ducatrice authentique. « Vous vous imaginez que tout cela est devenu autre et que, par le fait, lâhumanitĂ© a ch...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Titre
- Copyright
- Introduction
- I. Préjugés démocratiques et plébéisme
- II. Justice et loi
- III. Faute, responsabilité, innocence
- Bibliographie
- Table des matiĂšres
Foire aux questions
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